RÉGNIER
A la vérité Régnier, poète tout populaire, abondant en proverbes, en locutions énergiques, mais triviales, plein de verve, mais sans goût, plein de feu, mais sans idéal, semble tenir moins que Malherbe lui-même des poètes aristocratiques et érudits de la Pléiade, et n'était guère autorisé à se porter pour leur défenseur. Mais, d'autre part, la Pléiade était d'accord avec Régnier contre Malherbe pour élever au-dessus de tous les préceptes le principe supérieur de la liberté dans l'art et dans la poésie ; pour croire que ce qui fait le poète, c'est la libre inspiration du génie, et pour vouloir que chacun qui se sent appelé, suive cette voix divine et s'abandonne à sa verve personnelle. Au lieu que Malherbe, avant de croire au génie, croit d'abord au travail, au goût exercé, à l'effort de la volonté patiente : voilà pourquoi, loin d'affranchir la Muse, il a lutté toute sa vie pour la réduire aux règles du devoir, selon l'expression de Boileau dans VArt poétique.
C'est cette muse enchaînée qui indigne Régnier :
Car on n'a plus le goût comme on l'eut autrefois ; Apollon est gêné par de sauvages lois, Qui retiennent sous l'art sa nature offusquée, Et de mainte figure est sa beauté masquée.
Ainsi Régnier, populaire et naturel, s'écarte par ces qualités de la Pléiade; mais avec la Pléiade il veut la liberté dans la poé'sie, et même toute sa poétique est là et peut se résumer d'un seul mot : Ayons du génie et ne nous occupons pas du reste.
Comme fait un lutteur entrant dedans l'arène. Qui se tordant les bras tout en soi se démène, S'allonge, s'accourcit, ses muscles étendant. Et, ferme sur ses pieds, s'exerce, en attendant Que son ennemi vienne, estimant que la gloire Jà riante en son cœur, lui donra la victoire;
11 faut faire de même un œuvre entreprenant ; Juger comme au sujet Tesprît est convenant.
Et quand on se sent ferme et d'une aile assez forte, Laisser aller la plume où la verve l'emporte.
158. Le style de Régnier est à lui, quoiqu'il imite beaucoup; chez les Latins, Virgile, Horace, Ovide, Juvénal; chez les Italiens, trois satiriques, Berni, le Mauro et Caporali* ; chez les Français, Villon et Rabelais. Mais il imite à sa façon, ne prenant guère que des données qu'il développe librement, ou des traits épars qu*il fait entrer habilement dans la trame d'une composition vraiment ) originale. Chez lui, les mots sont trouvés de génie, avec . une verve, une justesse, un bonheur tout à fait merveilleux. Ils disent bien ce qu'ils veulent dire ; ils sont à leur vraie place, ils font image ; ils sont plaisants, ils , sont piquants ; ils sont éloquents au besoin. La syntaxe • au contraire est faible, embarrassée, quelquefois obscure : ' cela est aisé à comprendre ; Régnier est un poète négligent; il ne se corrige jamais, il ne se relit peut-être point; il ne travaille pas. Une imagination facile, exubérante, lui suggère les mots ; elle ne lui suggère pas la syntaxe. Les mots se trouvent de génie , quand on a du génie ; mais non la syntaxe. La syntaxe, ou l'art de faire une phrase, ne s'acquiert qu'avec beaucoup de travail et d'exercice. Quoi d'étonnant si cet art fait défaut à Régnier, ce paresseux de génie ? Aussi sa construction est embarrassée, inégale ; il relie ses phrases par une multitude de conjonctions et d'adverbes qui même ne sont pas toujours employés à propos ; il enfile des séries d'incidentes monotones qui enveloppent et recouvrent la proposition principale, en la laissant indistincte, ou parfois même interrompue.
1. Berni (1490-1550), Mauro (1490-1536) et Caporali (1531-1601), poètes satiriques italiens.
Des périodes si mal construites devaient faire pitié à Malherbe, qui excellait au contraire dans l'art d'édifier en marbre et en bronze une longue phrase poétique. Mais les poètes les plus naturels sont souvent les plus inégaux ; ils ne savent ou ne veulent recourir à l'art pour pallier au moins les intermittences du génie. Sur ce point comme sur tous les autres, Régnier nous a fait sa confession entière :
... Poussé du caprice ainsi que d'un grand vent, Je vais haut dedans l'air quelquefois m'élevant, Et quelquefois aussi quand la fougue me quitte, Du plus haut au plus bas mon vers se précipite, Selon que du sujet touché diversement, Les vers à mon discours s'offrent facilement.
Théophile.
159. Un autre ennemi de.laJiûUïfilîej;éforme, plus dangereux que Mathurin Régnier, parce qu il "pouvait sembler plus désintéressé, ce fut Théophile de Yiau. Celui-là était fort dégagé de toute admiration excessive de Ronsard, comme de tout culte idolâtre de l'antiquité. 11 n'était pas neveu de Desportes, et n'avait pas à venger du dédain des novateurs la renommée d'un parent. Bien plus, il sentait vivement les beautés de Malherbe; il appréciait à leur valeur les grands services que ce poète avait rendus à la langue ; il disait en termes très élogieux :
Je ne fus jamais si superbe Que d'ôter aux vers de Malherbe Le français qu'ils nous ont appris.
Mais il refusait de faire plus et de soumettre la Muse
au joug, fût-il même imposé par un poète qu'il admirait.
Théophile de Viau était né dans l'Agenais, en 1590,
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d'une famille de petite noblesse gasconne, qui avait passé à la Réforme. Il vint à Paris de bonne heure, y connut Balzac, avec lequel il fil un voyage aux Pays-Bas, d'où ils revinrent mortellement brouillés. Il s'attacha au duc de Montmorency selon l'usage du temps, qui voulait que tout homme de lettres fût le protégé d'un grand; on disait même son domestique, ce qui signifiait simplement qu'il vivait dans la maison de son protecteur. Théophile était chez ce seigneur lorsqu'il fit jouer Pyrame et Thisbe\ dont le succès fut immense ; il ne faut pas juger de la pièce par le ridicule hémistiche malicieusement cité par Boileau; Thisbé trouvant par terre le poignard encore tout sanglant dont Pyrame vient de se percer, s'écrie :
Ah ! voici le poignard qui du sang de son maître S'est souillé lâchement. Il en rougit, le traître!
Cela est détestable en effet ; mais il y a autre chose dans Théophile. Ce mauvais goût florissait d'ailleurs dans toute l'Europe au commencement du xvn* siècle; partout on faisait consister la principale beauté du style dans l'affectation. En Angleterre régnait Veuphuisme, dont le grand Shakespeare n'est pas toujours exempt; en Espagne, le cuUisme, que nous nommons le gongorisme du nom de son inventeur Gongora. En Italie, Marini donnait les plus beaux modèles de ce langage alambiqué qui s'est appelé de lui le marinisme, et y faisait scintiller les pensées brillantes ou concetti, Marini vint en France ; on lui fit fête à la cour, et Théophile, témoin de cet enthousiasme, s'égara quelquefois sur les pas de ce faux maître. Mais quand il n'écoute que lui-même, il est souvent simple et naturel. Dans Pyrame et Thisbé, il y a beaucoup de bons vers et un pathétique assez touchant. Au reste le mouvement y fait défaut et l'action est languissante»
i60. Dans son Festin ridicule, Boileau, pour se raoyjer du mauvais goût de son hôte, dit :
... Notre hôte surtout pour la justesse et l'art Elevait jusqu'au ciel Théophile et Ronsard.
Ailleurs, dans l'excellente satire à son esprit, il fait de Théophile le favori des sots courtisans :
Tous les jours à la cour un sot de quahté Peut juger de travers avec impunité, A Malherbe, à Racan préférer Théophile, Et le cHnquant du Tasse à tout l'or de Virgile.
Ces noms ne sont pas rapprochés au hasard : tout en détestant Théophile, Boileau reconnaît bien en lui le chef d'une école rivale de celle de Malherbe.
Toutefois peut-on nommer chef d'école celui qui voulait justement qu'il n'y eût pasd'ecote en poésie et que chacun/ y fût son maître, et ne relevât que de lui-même? [
Imite qui voudra les merveilles d'autrui, Malherbe a très bien fait, mais il a fait pour lui ; Mille petits voleurs l'écorchent tout en vie. Quant à moi, ces larcins ne me font point d'envie. J'approuve que chacun écrive à sa façon.
J'aime sa renommée et non pas sa leçon.
... Mon àme imaginant n'a point la patience De bien polir les vers et ranger la science.
La règle me déplaît; j'écris confusément.
Jamais un bon esprit ne fait rien qu'aisément.
Théophile adresse ces vers mordants aux disciples de Malherbe; mais au fond c'est Malherbe qu'il a en vue; et il attaque indirectement le maître impérieux qui veut le travail lent et les muses disciplinées. Malherbe le sentit bien, et quand un peu plus tard il apprit que Théophile était en prison sous une accusation capitale, il écrivit froidement à Racan : « Je ne le tiens coupable de rien
que de n'avoir rien fait qui vaille au métier (de poète) dont il 80 mêlait. »
lei . Malherbe en Juge en ennemi. Mais il est vrai qu*une vie mal réglée, une longue prison, des maladies fréquentes, une mort prématurée*, ne laissèrent pas le temps à Théophile de montrer toute sa valeur dans un ouvrage digne de son talent. Il fut plus original comme critique que comme poète. 11 n'eut pas le loisir ou il n*eut pas la force de mettre en œuvre toutes ses idées, mais il en avait de très propres à lui, qui, si l'on tient compte de la date où elles furent exprimées, nous sui'prennent par la profondeur et la nouveauté des vues. Ainsi le début de V Histoire comique est un morceau de critique tel que le xvu« siècle en offre peu de pareils. Avec quelle fermeté l'auteur blâme à la fois l'exubérance de Ronsard et l'indigence de Malherbe : « 11 faut que le discours soit ferme, et que le sens y soit naturel et facile; le langage exprès et signifiant. Les afféteries ne sont que mollesses et qu'artifice, qui ne se trouve jamais sans effort et sans confusion. Ces larcins qu'on appelle imitation des auteurs anciens, se doivent dire des ornements qui ne sont point à notre mode. Il faut écrire à la moderne; Démosthène et Virgile n'ont point écrit en notre temps et nous ne saurions écrire en leur siècle ; leurs livres, quand ils les firent, étaient nouveaux et nous en faisons tous les jours de vieux.... 11 est vrai que le dégoût de ces superfluités nous a fait naître un autre vice : car les esprits faibles que l'amorce du pillage avait jetés dans le métier des poètes, de la discrétion qu'ils ont eue d'éviter les extrêmes redites, déjà rebattues par tant de siècles, se sont trouvés dans une grande stérilité;
4 y II mourut à trente-six ans, en 4626, après avoir passé plusieurs années en fuite ou en prison.
n'étant pas d'eux-mêmes assez vigoureux ou assez adroits pour se servir des objets qui se présentent à l'imagination, ont cru qu'il n'y avait plus rien dans la poésie que matière de prose et se sont persuadé que les figures n'en étaient point et qu'une métaphore était une extravagance. » Allusion directe à Malherbe, qui professait une aversion décidée contre toutes les figures. On racontait que Régnier, dans une pièce de vers adressée à Henri IV, ayant feint que la France s'élevait au ciel pour implorer Jupiter, Malherbe lui avait dit froidement : « J'habite la France depuis cinquante ans, et ne me suis jamais aperçu qu'elle ait changé de place. »
mourut très jeune après une vie malheureuse et agitée. Il n'eut ni le temps ni le loisir d'arriver à la perfection de la pensée poétique. Il a touché quelquefois à celle de la forme. Il était naturellement poète en ce sens que toutes choses, la nature, les hommes, les objets, les passions lui apparaissaient dans un jour poétique ; en outre, il avait une science du rythme et une habileté de versification merveilleuse. De nos jours où fart de frapper lesbeaux vers comme on frappe une belle médaille a été porté à sa perfection (c'est la poésie qui nous manque et non les beaux vers), tel merveilleux ciseleur de rimes admirerait encore la facture de ces trois strophes que Théophile a jetées négligemment dans le livret d'un ballet de cour. C'est ledieu Apollon ou le Soleil qui est censé parler.
C'est moi qui, pénétrant la dureté des marbres, Arrache de leur cœur une savante voix.
Qui fais taire les vents, qui fais parler les arbres, Et qui trace au destin la conduite des Rois.
C'est moi dont la chaleur donne la vie aux roses, Et fais ressusciter les fruits ensevelis,
Je donne la durée et la couleur aux choses, Et fais vivre l'éclat de la blancheur des lys.
Si peu que je m'absente, un manteau de ténèbres Tient d'une froide horreur ciel et terre couverts ; Les vergers les plus beaux sont des objets funèbres, Et quand mon œil est clos tout meurt en l'univers.
Voilà de fort beaux vers ; la pensée est insignifiante, mais le rythme et l'harmonie sont admirables et durent faire envie à Malherbe. Théophile excellait à caresser l'oreille par cette musique des mots. Ainsi dans ce début do la Solitude :
Dans ce val solitaire et sombre, Le cerf qui brame au bruit de l'eau, Penchant ses yeux dans un ruisseau, S'amuse à regarder son ombre.
De cette source une Naïade, Tous les jours ouvre le portai* De sa demeure de cristal.
Et nous chante une sérénade.
La renommée de Théophile fut brillante mais^couileL conmie sa vie même. Vingt-deux éditions de ses œuvres parurent en un demi-siècle; l'Académie naissante le mit au nombre des écrivains qui devaient fournir des exemples et des autorités à son dictionnaire. Puis cette grande réputation tomba brusquement; Boileau lui porta deux ou trois coups terribles dont elle ne s'est jamais relevée.
Montchrestien.
tes. Jodelle avait essayé, sans succès, de fonder en France la tragédie classique imitée des anciens. Les mys-
i Portail.
MONTGHRESTIEN. 259
^ère8^.ixaient4liaparu^ au milieu du^seizième siè^lg^Mais la tragédie classique ne les remplaça point dans la faveur populaire ; elle fut longtemps une œuvre de cabinet, plus faite pour être lue que pour être jouée, comme les pièces de Sénèque, le modèle préféré des poètes de ce temps. Elle garde ce caractère chez Antoine de Montchrestien, dont les pièces parurent au commencement du xvii® siècle. Antoine de Montfibrestifîii était né en 1575 à Falaise, d'un pauvre apothicaire qui mourut jeune, laissant l'enfant sans ressources. Il devint valet au service de deux gentilshommes qui étudiaient au collège de Caen ; il s'instruisit en écoutant les leçons que Ton donnait à ses maîtres. A vingt et un ans il faisait imprimer sa première tragédie (1596), Sophonisbe. Mais toute sa vie devait ressembler à un de ces romans merveilleux dont on amuse le lecteur oisif et crédule. Il épouse une riche veuve ; puis, à la suite d'un duel, s'exile en Angleterre, où il présente sa tragédie de l Écossaise au fils même de l'Écossaise, à Jacques I«% fds de Marie Stuart. Il rentre en France, et de poète se fait forgeron : il fabrique de la coutellerie, ses ennemis disent de la fausse monnaie, à Châtillon-sur- Seine. En 1616, l'auteur de six tragédies publie le premier Traité d'économie politique écrit sous ce titre ; il y prodigue les vues ingénieuses parmi de singulières rêveries. En 1621, les protestants, menacés dans leurs privilèges, prennent les armes; par conviction ou par ambition, Montchrestien se joint à eux, et à la Rochelle, où il s'est rendu, se charge de soulever la Normandie. Mais il est pris dans une escarmouche entre Falaise et Domfront, et mis à mort sur-le-champ; son corps est traîné sur une claie, puis écartelé, brûlé; les cendres jetées au vent (1021).
164. Son œuvre est moins tragique que sa fin ; elle n'est pas sans beautés, mais elle est sans chaleur et sans vie.
Disciple de Jodelle et de Garnier, Montchrestien reste fidèle aux procédés de ses maîtres et suit docilement leur voie. Au reste, on ignore si ces pièces peu théâtrales furent jamais représentées.
On en doute, à tel point lœuvre parait surtout lyrique et plus propre à plaire au lecteur qu'au spectateur. La part faite aux chants du chœur est considérable ; et dans la partie dialoguée les personnages, au lieu d'agir, se bornent encore à expliquer leurs sentiments, d'ailleurs en fort beaux vers. Montchrestien vaut surtout par le style : on doit louer aussi chez lui TeiTort so^M^n^i vprg la gr^n- I deur, et le culte de Yhéiûisme^.Sophonisbe^ Cléoniène^ Hecl(yi\ Marie Stuart, dans ce fier théâtre, acceptent leur infortune sans qu'elle leur arrache une plainte ; cette attitude hautaine donne un peu de raideur aux personnages, et n'est peut-être pas conforme à la vérité des mœurs. Mais l'auteur attribuait au drame ainsi compris une grande utilité morale; il disait en parlant de ses personnages (dans une Épilre au prince de Condé) : « Leur vie ou leur mort est comme une école ouverte à tous venants, où l'on apprend à mépriser les choses grandes de ce monde, seule et divine grandeur de l'esprit humain, et à tenir droite la raison parmi les flots et tempêtes de la vie. » Par ce goût de la grandeur, Montchrestien semble nous donner une première ébauche de Corneille ; ses figures héroïques sont coulées dans le même moule ; seulement la médaille est fruste*.
Hardy.