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et non pas même des premiers débuts de Corneille, mais exactement de la tragédie d'Horace (1640), où il renonce aux libertés qu'il réclamait encore quand il composa le Cid. Jusque-là, une indépendance absolue fut laissée à la scène française, entre la fin des mystères et du vieux théâtre chrétien (1548) et Tavènement de la tragédie classique (1640), près d un siècle durant. Tous les genres se rencontrèrent au théâtre et parfois se mêlèrent dans la même pièce. Jean de la Taille, dès 1572, avait proclamé (le premier en France) les trois unités^, doiit ni Du Bellay ni Ronsard n'avaient dit mot. Mais il fallut cinquante ans d'efforts et la main de Richelieu pour les imposer au théâtre françfais.
A aucune époque dans notre histoire httéraire, la situalion n avait été plus favorable qu'au commencement du xvu® siècle pour un poète dramatique qui aurait eu un génie hardi et novateur.
Après quarante années de guerre civile et de guerre étrangère, l'ordre public était rétabli par la main ferme de Henri IV. La paix régnait en France, et l'esprit public se reprenait à goûter les arts et les plaisirs de la paix.
En même temps on était encore assez voisin d'une époque agitée, violente et tragique, pour que le public trouvât un intérêt particulièrement vif et poignant dans un genre littéraire qui a poiir objet de représenter sur la scène, avec éclat, la lutte des passions humaines. On restait assez près de la tragédie dans la vie réelle, pour goûter plus fortement la tragédie sur le théâtre.
Les sources d'inspiration n'avaient jamais été plus
i. Un siècle plus tard, Boileau devait les promulguer dans celle forme définitive :
Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.
abondantes. Le moyen âge, non encore tout à fait oublié, pouvait fournir des sujets puisés dans sa légende héroïque et religieuse; la chevalerie était bien morte, mais le peuple en conservait encore le souvenir et même un certain respect. L*antiquité, depuis la Renaissance, ouvrait tout grands ses trésoi's ; Ronsai*d et la Pléiade avaient enseigné rintelligence et lamour de la littérature et de la civilisation grecque et latine. Depuis un siècle, depuis le commencement des expéditions en Italie, la poésie italienne était populaire en France; on pouvait lui emprunter son rythme exquis, sa langue délicate et ses sentiments raffinés. Nous avions rencontré les Espagnols en face de nous sur vingt champs de bataille; mais les peuples se lient par la guerre autant que par la paix ; le goût de la poésie espagnole s*était répandu en France ; on lisait avec passion leurs nouvelles romanesques, leurs drames héroïques ; on s'enivrait de leurs grands sentiments, de leur générosité, même de leurs ivdornoniades. Que quelque chose de grand pût sortir de Timitation du théâtre castillan, est-il besoin de le dire et de le prouver, puisque le Cid en est sorti ?
Enfin, nous le répétons, la liberté du poète dramatique j était intacte. Aucun cadre ne s'imposait; aucune règle ne j dominait. La critique incertaine et flottante laissait le poète à lui-même et à son inspiration. On pouvait tout essayer, tout oser, tout tenter. Le génie était libre, entièrement libre.
166. Dans ces conditions admirables un Shakespeare aurait pu naître en France, comme l'Angleterre eut le sien vers le même temps et dans des circonstances à peu près semblables. Nous eûmes, nous aussi, une façon de Shakespeare, mais un Shakespeare sans génie. Il se nomme Alexandre Hardy, parisien. Ce nom inscrit en tête de
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l 'édition de sos piècos est tout ce qu'on sait sur sa personne. On suppose qu'il naquit vers 1560, et qu'il mourut vers 1630. Il avoue lui-même qu'il avait composé six cents pièces. Toutes heureusement ne sont pas imprimées. Il en publia trente-trois, et une longue pastorale en huit journées : Théagène et Chariclee, ce qui fait quarante et une pièces connues de ce fécond improvisateur.
Pour suffire à cette effroyable production, il fallait puiser de toutes mains et à toutes les sources. Hardy n'y manqua point. H n'inventa presque rien; il imita tout ce qui pouvait s'imiter; les anciens, les modernes, les nationaux, les étrangers. Ne lui en faisons pas un reproche; l'important n'est pas où Ton prend, mais ce qu'on prend; où Ton puise, mais ce qu'on en tire. Est-il besoin de dire que son imitation grossière, indiscrète, rapide, sans goût, sans choix, ne ressemble en rien à cette imitation créatrice et originale dont tous nos grands poètes classiques allaient bientôt fournir des modèles?
Hardy prend aux Grecs : à Euripide, à Xcnophon, à Plutarque, à Lucien, à Pausanias, à Héliodore. 11 prend aux Latins : à Virgile, à Ovide, à Quinte-Curct, à Lucain. Il prend aux Italiens, dont il tire ses pastorales, imitées de YAminta du Tasse, ou du Pastor Fido de Guarini, ces chefs-d'œuvre du genre. Il prend aux Espagnols : aux Nouvelles de Cervantes, où Rotrou, Scarron,7 Quinault devaient encore trouver des inspirations heureuses; à la Diane de Montemayor. Il n'emprunte rien de Lope de Vega, son contemporain, Vega, cet Alexandre Hardy de l'Espagne, mais si supérieur au nôtre par le talent poétique, quoique plus fécond encore, ridiculement fécond, avec ses deux mille deux cents pièces de théâtre.
A ces sources célèbres il en faudrait joindre encore de
plus ignorées. Hardy, esprit curieux, toujours tourné, je n'ose dire à son art, du moins à son métier, ne Ht rien, sans saisir au passage ce qu'il en peut tirer pour la scène ; il tire une tragi-comédie des Histoires tragiques de notre tempSy compilation de récils des crimes célèbres; une autre est puisée dans un livre latin, les Méditations de Caméra rius,
!•». Hardy a Tinstinct dramatique. Ses prédécesseurs, tout lyriques et tout oratoires, n'ont que de beaux vers. Hardy offre des situations théâtrales. H se souvient que drame veut dire action, et chez lui le drame agit. Il en bannit les long monologues, les interminables conversations; il en bannit les chœurs ou les réduit à quelques couplets. Il ne dédaigne pas d'intéresser, de surprendre et d'émouvoir; il recherche les coups, de théâtre et les complications attachantes, lisait ébaucher de^ caractères; les figures de ses personnages sont quelquefois vivàntï»; elles ne sont jamais tout à fait inanimées. Malheureusement il \\sX ni goùlxii style^; tantôt trivial et plat, jusqu'à la grossièreté, tantôt subtil et maniéré jusqu'à l'extrême ridicule; ailleurs emphatique, partout obscur; il n'est pasundéfaut de forme qu'il ne possède ; il trouve moyen de les unir tous. Certes nous avons beaucoup de mauvais poètes (quelle nation n'a les siens?), mais le plus mauvais écrivain en vers que la Krance ait jamais produit, c'est Alexandre Hardy. Pour comble de malheur, il croyait bien écrire, il en avait la volonté ferme et la constante illusion. Dans toutes ses préfaces, il semble ûure bon marché de ses qualités dramatiques, pour ne parler que de son style. H offre même d'excellents préceptes sur le style convenable au théâtre, à la tragédie; il lèvent fort, simple, naturel, animé. Malheureusement la pratique ne répondait pas chez lui à la théorie.