HARDY
tes. L'époque d'Alexandre Hardy est celle où l'on vil fleurir un genre nouveau qui sembla d'abord appelé à une brillante carrière : la tragi-comédie.
11 n'est pas aisé de distinguer absolument de la tragédie la tragi-comédie, parmi cette confusion et celte liberté des genres, qui faisaient que l'on passait de l'un à l'autre par une dégradation presque insensible de nuances dans le style et la composition. Comment fixer la limite où finit un genre, où un autre commence? D'une manière générale, on peut dire : La tragédie est le plus souvent puisée dans la fable antique. La tragi-comédie, dans le fonds romanesque ou chevaleresque de la littérature française ou des littératures voisines.
La tragédie est le plus souvent sanglante; la tragicomédie finit bien 9 comme on dit vulgairement, et presque toujours par un mariage.
Toutes les passions violentes s'expriment dans la tragédie ; l'amour est le principal et presque l'unique ressort de la tragi-comédie.
Le style est plus hautain, plus sévère et plus noble dans la tragédie; il est plus souple et plus familier dans la tragi-comédie.
En dépit du titre toutefois, le comique y a peu de place ; il peut avoir accès dans un ou deux rôles épisodiques, mais le fond* de l'action est sérieux et touchant; non pas ridicule ou risible.
La tragi-comédie, cette tragédie plus libre et plus variée, moins tendue, plus vivante et plus proche de nous, était un genre agréable ; il aurait pu donner des chefsd'œuvre. Le bonheur lui a manqué. Il n'a rien laissé qui s'impose à l'admiration absolue de la postérité. Près de deux cents pièces ont porté ce titre depuis la Bradamante de Garnier, jouée en 1582, jusqu'à la Pulchérie de Cor-
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neille, jouée en 1672*. Od a retenu les titres de trois ou quatre*; aucune n est restée au théâtre^
Jean de Schelandre.
!••. Dans rinfinie variété des pièces de théâtre qui virent le jour au commencement du xvii« siècle, nous ne devons pas omettre un échantillon curieux du drame vaste et complexe où la tragédie et la comédie se mêlent à dose égale; tel que 1 école romantique a tenté de le composer dans notre siècle. Tyr et iSi cfon-par Jean de Schelandre est une œuvre aujourd*hui bien oubliée, mais néanmoins fort importante dans notre histoire littéraire. Jean de Schelandre est presque inconnu. 11 était né, vers 1585, près de Verdun, d'une famille calviniste, qui avait d'illustres alliances. 11 fit de solides études en France et «n Hollande ; mais sa naissance et ses goûts rappelaient au métier des armes. 11 s'engagea comme soldat, et parvint au grade de capitaine. Blessé en Allemagne pendant la retraite du cardinal de la Valette, il mourut en 1635 des suites de sa blessure.
Le poète n'est pas beaucoup plus connu que Thomme. En 1628, il avait mis au jour sa tragi-comédie de Tyr et Sidon, composée depuis longtemps et déjà publiée, croiton, en 1608; mais cette première édition 'ne s'est pas retrouvée. Il n'y est pas même fait allusion dans l'importante préface que l'on lit en tête de l'édition de 1628. Ce
1 . Appelée coniédie héroïque par une fantaisie de l'auteur. Entre la comédie liéroïque et la tragi-comédie il n'y a pas de différence appréciable.
2. Don Bernard de Cabrère et Laure persécutée, de Rotrou. Don Sanche d'Aragon [comédie héroïque), de Corneille. Le Cid s'était d'abord appelé, mais improprement, tragi-comédie ; la fable de cette pièce est véritablement tragique.
JEAN DK SGHELANDRE. 2^
très curieux morceau de critique littéraire est un réquisitoire violent contre les règles que Ton s'efforçait à celte époque d'imposer au théâtre, et qui prévalurent en effet si impérieusement, peu d'années plus tard. L'auteur est Fr ançois Og ier. ecclésiastique lettré, érudit, qui fut l'ami de Balzac. Ogier, dans sa préface, avoue que Tyr et Sidon n'est pas conforme aux règles « que les anciens ont prescrites pour le théâtre » ; mais, loin d'en blâmer Jean de Schelandre, il l'en félicite vivement; car non seulement ces règles ne lui paraissent pas applicables au théâtre moderne, mais il doute même qu'elles aient été bonnes dans l'antiquité. L'unité de lieu et l'unité de temps (ou, comme on disait, la règle des vingt-quatre heures, qui voulait que la pièce fût censée ne pas durer plus qu'un jour plein) ont le défaut, dit-il, d'obliger le poète à resserrer dans un trop court espace un trop grand nombre d'événements; ou bien elles refroidissent la pièce et en bannissent l'action, remplacée par des conversations et des récits. Ogier a le tort de ne pas connaître assez le théâtre grec, dont il parle un peu au hasard, d'une façon assez impertinente; il ne connaît pas davantage le théâtre du moyen âge, car il oublie ou dédaigne de s'autoriser de la longue tradition des mystères à l'appui du système dramatique dont il se fait le défenseur. Mais il s'élève avec beaucoup de raison contre une imitation servile de l'antiquité, qui voudrait interdire aux poètes de chercher dans des voies nouvelles de nouvelles beautés conformes au génie du temps pour lequel ils écrivent : « Les Grecs ont travaillé pour la Grèce, et ont réussi au jugement des honnêtes gens de leur temps ; et nous les imiterons bien mieux si nous donnons quelque chose au génie de notre temps et au goût de notre langue, que non pas en nous obligeant de suivre pas à pas et leur intention et leur élocution comme ont fait quelques-uns des nôtres... U ne faut
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pas (ollonienl s*attaclior au\ méthodes que les anciens ont tenues, ou à Tart qu*ils ont dressé, nous laissant mener comme des aveugles; mais il faut examiner et considérer ces méthodes mêmes par les circonstances du temps, du lieu et des personnes pour qui elles ont été composées, y ajoutant et diminuant pour les accommoder à notre usage. »
Ce sont exactement les idées que Théophile avait exprimées dans le premier chapitre du Fragment d'une histoire comique^ avec plus d'esprit peut-être, et plus de vivacité; mais certainement avec moins d autorité, de vigueur et de précision. Dans cette préface oubliée, François Ogier fondait, sans y penser, la critique historique des œuvres littéraires, celle qui juge les écrits, moins en les soumettant au goût particulier du critique qu'en les étudiant dans le milieu et les circonstances pour lesquels ils furent composés.
iWl. Il eût été à souhaiter qu'un chef-d'œuvre dramatique justifiât les théories audacieuses émises dans la Préface; malheureusement Tyr et Sidon n'est pas un chef-d'œuvre. L'action se passe en Phénicie, trois siècles avant l'ère chrétienne; mais le langage, les sentiments, les caractères sont tout modernes. La scène immense offre deux villes avec leurs rues, leurs palais; entre les deux, un vaste champ libre, où s'engagent des batailles rangées; au premier plan, la mer; au fond, des forêts. Spectacle large et varié, comme la vie même, dont il prétend être l'image. Même variété dans le style et dans les événements; l'héroïque et le bouffon se succèdent, se mêlent d'un bout à l'autre du drame. Le lecteur est intéressé; le spectateur devait l'être, si la pièce fut jamais jouée, ce qui demeure douteux. Les beaux vers abondent dans la partie tragique, et les vers plaisants et vifs dans
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la partie comique. Malgré tout, l'impression définitive que | laisse ce drame en deux journées, dix actes et cinq mille i vers, n'est point satisfaisante. Le goût et le jugement font \ trop complètement défaut à Jean de Schelandre. Sa tentative j ne réussit pas : le drame shakespearien ne put s'acclimater en France. L'imitation classique et italienne l'emporta définitivement. En 1628, il était déjà trop tard pour fonder avec succès chez nous le théâtre libre. Corneille allait paraître; et avant Corneille, Mairet allait donner sa Sophou isbe^ la plus ancieiuie de nos tragédies classiques; œuvre qui map^fuc. iiii£.,dat£^ et lailn d'trae époque littéraire. Avec Mairet, commence l'histoire du théâtre vê^u- 1 lier; avec Corneille, le triomphe de ce théâtre et sa domination exclusive seront consacrés pour deux siècles.
Mairet.
ili. Jean de Mairet naquit à Besançon, en 1604. Doué (comme son illustre compatriote, Victor Hugo) d'une étonnante précocité poétique, à dix-sept ans Mairet fit représenter sa première pièce : Chryséide et Arimand; avant sa dix-huitième année accomplie : Sylvie, pastorale dont le succès fut prodigieux; puis six autres pièces, Sopho-^ «Xsifi^on chef-d'œuvre : elle fut donnée en j 629^ Avant trente ans, ce merveilleux versificateur pouvait se vanter à bon droit, d'être déjà le plus ancien des poètes dramatiques vivants : « De sorte qu'il est très vrai, écrivait-il (dans la préface des Galanteries du duc dVssonne, édition de 1656), que si mes premiers ouvrages ne furent guère bons, au moins ne peut-on nier qu'ils n'aient été l'heureuse semence de beaucoup d'autres meilleurs produits par les fécondes plumes de MM. de Rotrou, Scudéry, Corneille et du Ryer, que je nomme ici suivant l'ordre du temps qu'ils ont commencé d'écrire après moi. »
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Cotlo incroyable précocité trompa même les contemporains. Quand btMucoup plus tard, en 1665, Corneille s^avisa de refaire une Sophonisbe, ses ennemis le blâmèrent très haut de contrister pr là le cœur « d*un vieillard de quatre-vingt-quinze ans ». Or à celle époque Corneille avait cinquante-sept ans, et Mairet, plus âgé que lui de deux ans seulement, avait cinquante-neuf ans. 11 vivait obscur et oublié dans sa ville natale, où il mourut âgé de quatre-vingt-deux ans, ayant survécu cinquante-sept ans au triomphe de sa Sophonisbe; beau jour, unique dans sa vie; éclatant succès qu'il ne devait plus jamais retrouver.
H avait conimencé par imiter dans ses premières pièces la liberté, ou si Ton veut Textravagance espagnole, et la galanterie, la préciosité italiennes; sans nul souci des règles dramatiques, dont on commençait à parler autour de lui, mais entre lettrés et critiques. Les gens du métier, les faiseurs de pièces de théâtre, ne se préoccupaient pas encore de conformer leurs ouvrages à la Poétique d'Aristote, bien ou mal interprétée par les commentateurs modernes. C'était le beau temps d'Alexandre Hardy, et Mairet sembla d'abord suivre la voie de ce fécond improvisateur, avec aussi peu de règle et de réflexion ; avec plus de goût toutefois et plus de style.
t»«. D'où lui vint l'idée de s'amender brusquement et de composer des œuvres régulières? Sophonisbe n est pas son début dans ce genre. Avant Sophonisbe avait paru Silvanire, qui marque déjà une adhésion raisonnée aux préceptes classiques. S'il faut en croire une préface en forme de discours sur la poésie qui fut ajoutée plus tard (1631) à l'édition que Mairet donna de cette pièce, il aurait dû à deux protecteurs aristocratiques, le cardinal de la Valette et le comte de Cramail, la pensée d'étudier les règles dramatiques, d'abord chez les Italiens, plus
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lard chez les anciens. « Le désir qu'il eut de leur plaire à tous deux le fit étudier avec soin sur les ouvrages de ces grands hommes (les illustres auteurs italiens de pastorales régulières) où, après une exacte recherche, à la fin il trouva qu'ils n'avaient eu de plus grand secret que de prendre leurs mesures sur celles des anciens Grecs et Latins, dont ils ont observé les règles plus religieusement que nous n'avons fait jusques ici. »
Le sujet de Sophonisbe a maintes fois tenté les auteurs dramatiques : avant Mairet, Mellin de Saint-Gelais, Montchrestien, d'autres poètes, moins connus; après lui, Corneille et Voltaire ont mis à la scène l'infortune de cette fdle d'Asdrubal, sacrifiée par son époux, Massinissa, à la haine des Romains, ses alliés. Pour relever le caractère de ce prince numide, Mairet a supposé qu'il se tua luimême sur le corps de Sophonisbe empoisonnée. Dans l'histoire il lui survécut cinquante-cinq ans. Avant de mourir, Massinissa lance contre les Romains des malédictions éloquentes que Corneille a imitées de fort près dans Horace y en les plaçant dans la bouche de Camille. Au reste le succès de Sophonisbe a valu à son auteur l'honneur d'être étudié avec soin par les plus illustres de ses successeurs. Il a fait école, et si ses écoliers ont beaucoup dépassé leur maître, il reste à Mairet l'avantage d'être venu le premier, comme il s'en vantait à bon droit. Sophonisbe n'est pas un chef-d'œuvre ; mais telle qu'elle est, c'est notre plus ancienne tragédie classique. Avec cette pièce était fondé ce genre dramatique destiné à une carrière illustre, quoique si courte. Les traits essentiels du genre étaient trouvés : la noblesse du style, l'exclusion absolue du comique, le raffinement dans l'analyse et l'expression des sentiments, la tendance oratoire dans le langage, la simplification logique de l'intrigue, la conception abstraite et puissante des caractères. Les règles étaient
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observées, un peu moins rigoureuses, mais telles au fond que Chapelain allait les imposer bientôt à Corneille. Mais il faut surtout louer l*auteur de l'intérêt qu'il a répandu dans sa pièce : avec une donnée très difficile il a fait une œuvre touchante et dramatique. Après lui» déplus grands n'eurent pas toujours le même bonheur.
Les prosateurs. — Saint François de Sales.
i9S. Lliistoire de la prose» au commencement du xvn« siècle, n'offre pas le spectacle des luttes d écoles ou d'influences qui divisaient les poètes à la même époque. On ne vit pas se produire contre Amyot ou Montaigne cette vive réaction que .Malherbe déchaîna contre la Pléiade.
Un aimable écrivain conservait dans ses écrits, publiés au commencement du xvn« siècle, Tabondance un peu verbeuse et les grâces négligées du siècle précédent. C'est saint François de Sales. Né près d*Annecy (en i567), il étudia aux universités de Paris et de Padoue avant d entrer dans les ordres. D'abord coadjuteur de levêque de Genève, il lui succéda en 1602. La même année, il vint à Paris et connut Henri IV, qui lui témoigna dès lors beaucoup d'estime et d'amitié. Il prêcha devant la cour avec un très grand succès. En 1608, il fit paraître un livre de piété, destiné aux gens du lïîohde : Y Introduction à la vie dévote. l\ lavait composé sur la demande dulmrUc" succès de cet écrit fut immense ; jamais, depuis V Imitation de Jésus-Christ, aucun livre de dévotion n avait obtenu si vite une telle popularité. Henri IV et plus tard Louis Xni s'efforcèrent d'attirer dans leur royaume l'auteur du livre, et lui firent en vain les offres les plus magnifiques. François de Sales ne voulut pas se séparer de son diocèse. En 1614 il donna encore le Traité ^de Va-^ mour de Dieu, moins lu aujourd'hui que \ Introduction