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LA POÉSIF ÉPIQUE. 15
sent pas l'amour. Dans ce couvent de soldats, la femme n'a pas de place: la belle Aude n'apparaît dans notre cJianson que pour mourir en apprenant la mort de Roland. C'est là un trait commun à la plupart des chansons de geste. Le seig-neur doit avoir toutes les supériorités sans aucune faiblesse : il accepte sans le rendre l'amour de la femme, comme un tribut qui lui est dû.
Valeur littéraire. — Nos chansons de geste ont un grand intérêt, parce qu'elles nous donnent sur la société et les mœurs des détails qu'on ne trouverait pas ailleurs. Quelques-unes ont en outre une incontestable valeur littéraire. Ne comparons pas la Chanson de Roland k ï Iliade. En Grèce, par un heureux concours, l'imagination épique trouve à son service les ressources d'un art délicat et d'une langue qui touche a sa perfection. Il n'en est pas de même chez nous. Notre poète ne sait pas composer un récit, surtout il est incapable d'étudier les caractères et d'en reproduire la vivante complexité. Les personnages sont des types sommaires : ils représentent une qualité, une fonction :
Rollanz est pruz e Oliviers est sages.
La Chanson de Roland est le monument d'une imagination vigoureuse et d'un art insuffisant.
Telle qu'elle est, elle eut un immense succès, en France et hors de France. Elle est traduite en allemand avant le milieu du xii* siècle, en néerlandais et en ancien norvégien au commencement du xiii* siècle. Le Roland a une fortune prodigieuse en Angleterre, même en Espagne. En Italie, il détermine tout un mouvement qui aboutira à la composition du Roland furieux deVAr\oste.
Epopée féodale : « Raoul de Cambrai » ; la « Geste des Lorrains. » — L'épopée féodale reflète les aspirations de la féodalité qui tendait à se détacher de plus 9n plus de la suprématie royale. La royauté, que nous venons de voir si respectée, est ici tournée en dérision •. le roi nous est dépeint sous les traits d'un enfant capricieux et imbécile. Le clergé n'est guère mieux traité.
C'est alors le seigneur féodal, le baron, qui va profiter de tout ce qu'on enlève aux puissances rivales : il est seul fort, seul courageux, seul grand.
Un premier g-roupe de chansons a trait aux luttes soutenues par les barons contre la royauté au temps des Carolingiens : Ogier le Danois^ Renaud de Montauban, Gérard de lioussil/on. Un autre groupe, laissant de côté la royauté, raconte les luttes des vassaux entre eux, luttes héréditaires qui se poursuivent de génération en génération :
Après les pères, la reprendront li iil.
De ces chansons, les principales sont : Raoul de Cambrai, la Geste des Lorrains, Auberi le Bourgoing.
Le poème de Raoul de Cambrai^ qui a pour sujet la lutte entre les deux puissantes maisons de Cambrai et de Vermandois, représente la vie féodale dans ce qu'elle avait k la fois d'horreur etdebeauté. Raoul a tué la mère de Bernicr, son écuyer, et incendié son pays. Fidèle à l'hommage qu'il a j)rcté à son maître, Dernier lutte avec lui contre ses propres frères et oncle ; il ne se ré-^ volte que lorsqu'il est frappe lui-même par Raoul. Dès" lors, il combattra de toutes ses forces son ancien seigneur, il le tuera, mais son triomphe sera empoisonné par le re-l gret d'avoir trahi son serment.
La Gesiedes Loi^rains est composée de trois parties, dont la première et la plus connue est intitulée Garin le Loherain. Là, plus de donnée historique, rien que des combats, des sièges, des massacres qui se poursuivent sans lien h travers la France entière. Aucune relation entre les événements; mais le tableau des mœurs farouches et la peinture des caractères donnent à ce poème une certaine unité. Garin et son frère, Bègue, sont des seigneurs dont la sauvagerie est tempérée par le respect du lien féodal ; l'amour domestique y apparaît avec ÈbDchefleur-, la femm<* de Bègue.
Epopée d'aventures : poèmes sur les croisades, — A n(is chansons do geste, il faut rattacher dilîôrentsB
groupes do compositions. Les épopées d'aventures contiennent des récits fort étrangers à l'histoire nationale: ce sont des romans anciens, des contes qui circulaient, et auxquels on a donné la forme épique en français ; on les a a)ême rattachés à l'épopée nationale, en plaçant lesp événements sous Pépin, Charles, Louis (Amis et Amiles^ ié^'ende de l'amitié, venue d'Orient).
Les poèmes relatifs aux croisades ne sont pas, à proprement parler, des poèmes épiques : ils ont été composés, non pas en Orient, et sous l'impression immédiate des faits, mais en France et grâce à des récits de seconde main. Les Français restés sur le continent furent très curieux de savoir les choses de la croisade. Ces poèmes:, mélange d'histoires vraies et d'inventions pures, sont destinés à satisfaire cette curiosité.
Vu xiv* siècle, lors de la guerre de Cent ans, nous assistons à un faible réveil de l'épopée nationale [Combat des Trente i Poètne de Bertrand du Guesclin). Mais c'est un simple accident : l'histoire de l'épopée est finie.