LE CYCLE BRETON
Ses caractères. — Les romans bretons difîèren* profondément des chansons de geste'. Dès le moyen âge on leur donne le nom de fiction pour les distinguer du cycle français que l'on considère comme historique. L'imagination s'y donne enellet plus libre carrière, surtout cette sorte d'imagination qu'on appelle la fantaisie. Le merveilleux joue un rôle important. Les mœurs sont /ion plus violentes, mais délicates. L'amour tient une grande place, et s'exprime d'une façon qui est à la fois respectueuse et exaltée. Partout on trouve les traits d'un double ravsticisme. chevaleresque et religieux..
Ces traits appartiennent précisément à l'esprit celtique ; et de même que nos chansons portent l'emprninle de l'esprit des Germains, les romans bretons
1. l.<ir> plus ancieiint's rédactions françaises des romans bretons sont de la fin du \\\* siècle.
sont i.nspirés par l'esprit celtique, qui ne s'était jamais perdu.
La « légende d'Artur». — Cette persistance de l'esprit celtique s'explique par l'existence d'une poésie populaire en Bretdgne. Aux v" et vi* siècles les Bretons soutiennent contre les Saxons une lutte à la suite de laquelle ils sont refoulés dans le pays de Galles, la Gornouaille et la Bretagne française. C'est des souvenirs de cette lutte que s'ojnpare l 'imagination bretonne, et elle les rattache autour du personnage d'Artur. Un roi de ce nom avait existé au vi» siècle et, d'abord vainqueur, avait succombé dans une bataille décisive pour l'indépendance bretonne. La légende fait de lui un conquérant invincible. Il chasse les Saxons d'Angleterre et porte ses armes jusqu'à Rome. Rappelé par la révolte de son neveu Mordred, il est blessé. Les fées l'emportent dans l'île d'Avalon d'où il reviendra pour délivrer les Bretons.
Artur a établi dans sa ville de Caërléon l'ordre de la Table ronde, oii il n'y a ni haut bout ni bas bout, mais où tous les chevaliers, dans une parfaite égalité, sont servis en même temps et de la même manière. De la cour d'Artur partent des chevaliers, Perceval, Lancelot du Lac, Gauvain : ils vont à la « quête » du graal, vas* mystérieux dans lequel Joseph d'Arimathie a rapporté en Bretagne la coupe de Jésus-Christ. Ils parcourent une campagne fertile en prodiges, des forêts où la fée Viviane retient prisonnier l'enchanteur Merlin. Le graal, caché dans une forêt du Northumberland pour échappei aux profanations des Saxons, ne doit être trouvé que par un chevalier parfaitement pur. Sa découverte présagera l'alFranchissement de la Grande-Bretagne.
Telle est cette délicieuse légende où se mêlent avec les superstitions populaires les souvenirs de la guerre de l'indépendance, les traditions de l'établissement du christianisme dans les (iaules et Tinlluence delà légende de Charlemagne.
Les ouvrages savants. — La légende bretonne a été recueillie par des lettrés. Vn historien du ix* siècle,
Marcus Scotîgena\ parle le premier d'Artur. (iaufrey, cleMonmoutb, dans son Historia Britonuui^ plus légendaire que réelle, fait de la cour d'Artur une peinture brillante, qui devient l'idéal de la nouvelle société qu'inaug-uraient en Angleterre Henri \" et Henri H. ÙHistoria Britonum a été traduite eu français par Wace dont le Brut est un ouvrag-e intermédiaire entre l'histoire et la poésie épique.
.La poésie populaire. Les lais. — Ces cuivrages savants ont influé sur la composition des romans bretons; mais ceux-ci procèdent directement de la poésie populaire. Nous connaissons l'existence de chanteurs qui parcouraient la Bretag-ne et chantaient les histoires d'autrefois en s'accompagnant d'une petite harpe appelée la hrote. Leurs chants furent rédig'és dans de petites compositions narratives, généralement en vers de huit syllabes appelées lais. Du celtique ils furent rapidemenl traduits en français; nos ancêtres en firent d'autres. Nous possédons une vingtaine de ces lais, dont douze au moins composés par Marie de France vers 1170. A la même époque, deux poètes anglo-normands, Béroul et Thomas.^ content les amours de Tristan et Yseult, sujet j qui, au début du siècle suivant, sera imité dans un roman en prose. Ces lais forment la vroûe transition entre lu I poésie celtique et son imitation française. i Les romans de la Table ronde. Chrestien de : Troyes. — Les premiers romans bretons étaient I destinés, non plus à être chantés, mais à être lus. Aussi furent-ils rédigés d'abord en prose, dans une prose j agréable et molle. Ensuite leur matière, qui a pour I centre la Table ronde, fut mise en vers rimes par un ! poète facile et abondant, Chrestien de Troyes^ dans I Perceval le Gallois, le Chevalier au lion, Lancelot en \ la charrette, Cligès, Érec et Enide (1160-1180). Dans ces romans, Lancelot réalise le type de l'amour « courtois », que tout chevalier devait porter à sa dame. Le ' Chevalier au lion raconte les aventures d'Yvain, che-
1. On le confond ordioairemenl avec un certain N«aniuej<lui u'a eouij^osô ijuo • yr^farn du lirrc de Marcui Scotigcna.
varer de la cour du roi Ai'tur, qui, en dépit de tous i| obstacles, réussit h conquérir sa dame. C'est le ch^ d'oeuvre de Ghrestien, peut-être parce que l'invraiser blance y domine : les imitateurs du poète reprendroj la même donnée caractéristique du roman d' « avej tures». La légende de l'enchanteur Merlin rentre dans] cycle des romans de la Table ronde.
Le succès des romans bretons se continua en Frani par la vogue des Aynadis qui, traduits au xvi" siècle par Herberay des Essarts, exercèrent une profonde influence sur notre littérature.
m. LE CYCLE AHTIOOE.
Ce cycle ne s'est dévelop[ié qu'à l'exemple des de précédents. Ce sont les clercs qui, voyant se former une poésie narrative populaire, ont songé à jeter dans la même forme les œuvres de l'antiquité.
L'antiquité au moyen âge. — Les œuvres antiques n'ont jamais péri : les clercs les possèdent, l lisent, seulement ils n'en comprennent plus le se Ce qu'ils y cherchent, , ce n'est pas l'intérêt esthétiqu c'est, avec l'intérêt historique, un enseignement mi rai. Aussi ne faut-il pas s'étonner que le moyen âge aï peu respecté la couleur locale. Il transporte sans scn' pules les mœurs du xii" siècle à Rome et en Grèce. Troi avec ses tours crénelées et les clochers de ses églises est une ville du moyen âge. Priam lient son parlement. Calchas est un évêque, les héros sont des barons. Alexandre a ses douze pairs tout comme Charlemagne dans /j Chanson de Roland.
Le « Roman d'Alexandre » . — La meilleure des co positions de ce cycle est le Roman d'Alexandre, puisé partie dans Quintc-Curce et surtout dans un roman r -^
intitulé le Pseiido-Callist/iâncs. 11 a été écrit au xipsi
par Lambert le Tors et Alexandre de Bernay ou de Paris. Il est en vers de douze syllabes. De là est venu à cette espèce de vers (dont on trouve d'ail leurs des exemples antérieurs) le nom d'alexandri
Ce CfUï a fait le succès de ce poème, c'est l'esprit qui l'anime ot qui n'a d'ailleurs rien d'antique. Alexandre nous est présenté comme le modèle de la perfection chevaleresque : l'épopée touche au poème didactique. Et le dernier mot de l'œuvre est pour nous prouver.le néant de la gloire humaine : Alexandre est parvenu au dernier terme où peut s'élever l'humanité, et pourtant il n'est rien.
Autres romans antiques. — Les autres romans épuisent la matière épique léguée par l'anliquité. Benoit de Sainte-More (en Touraine) écrit vers 1160 pour Éléonore de Poitiers, femme de Henri II Plantag-enet, son Roman de Troie. Ce n'est pas d'Homère qu'il s'inspire : le moyen âge ne lit Homère que dans un abrégé latin qu'il attribue à Pindare, poète thébaia ! Il préfère à VIliade les compilations de Dictys de Crète et de Darès le Phrygien dont les noms cachent des faussaires écrivant vers le ni* siècle de notre ère.
Dans son Roman d'Énéas, Benoit puise à la source virgilienne ; dans le Roman de Thêbes, qu'on lui attribue, il se réfère, non à la Thébaïde de Stace, œuvre compliquée et qu'il n'aurait pu comprendre, mais à une rédaction en prose. Un poème sur Jules César est composé par Jacques de Forest sur une traduction en prose de la Pharsale. Enfin il n'est pas jusqu'aux Métamorphoses d'Ovide dont certains épisodes (Narcisse, Pyrame et Thisbé) n'aient fourni la matière de petits poèmes. Mais tous ces ouvrages sont médiocres, et ce cycle est bien inférieur aux précédents.
RÉSUMÉ
5. Les compositions épiques du moyen âge se divisent en trois cycles : français, breton, antique.
6. Les poèmes du cycle français ou chansons de geste, dont les plus anciennes datent de la seconde moi" lié du XI* siècle, comprennent deux groupes : 1° l'épopée royale, consacrée à la légende de Charleraagne,
« Chanson de Roland » ; 2° l'épopée féodale consacrée à la lutte des barons entre eux ou contre le roi « Raoul de Cambrai », « Geste des Lorrains ».
7. On peut rattacher à ce cycle des épopées d'aven tures et des poèmes relatifs à la croisade^
8. Le cycle breton ou cycle d'Artur oppose aux mœurs brutales des chansons de geste le tableau d'un» civilisation délicate. 11 est l'œuvre d'écrivams qui s'inspirent de la poésie populaire. Les romans de la Table ronde d'abord rédigés en prose ont été versifiés ci France par le poète Chrestien de Troyes.
9. Le cycle antique comprend des poèmes relatifs aux principaux héros de l'antiquité. L'antiquité y est travestie : on cherche surtout à nous donner des leçons morales : cycle très médiocre.
LECTURES RECOMMANDÉES
Léon Gautier, les Épopées frauçaisen et Bibliographie des Chansons de Geste. — Paulin Pai-is, Histoire lilt('raire de la France, tomes 1, XXi et XXV. — Gaston Paris, Histoire pot'lique de Charlemugne. — Paul Mcyer, Recherches sur les épopéeM françaises. Alexandre le Grand dans la littérature française n^ moyen âge. — J. Bédier, les Légendes épiques. — L. Levrault, Auteurs français (études critiques et analyses); la Poésie épique (les genres littéraires).
TEXTES A CONSULTER
Collection des anciens poètes de la France (Guessard). — Chanson de Roland (.1. Bédier). — Girart de lioussillon (P. Meyer). — Raoul de Cambrai (Paul Meyer). — Garin le Loheraii (Paulin Paris).— Guillaume d'OratigeÇYvufîaul). — Les Romatiév de la Table ronde mis en nouveau langage (Paulin Paris). -^| Tristan et Iscult (.1. Bédier). — Le Saint Graal (Huchier). - Merlin (Gaston Paris). — Çhroslion de Troyes. Le Chevalier a Lion (Forsler). — Lais de Marie de France (Warnke). — Wac:, le Drut (Leroux de Lincy). — Roman de Troie (Joly). — Roman d'Éticas (Pey). — Roman d'Alexandre (Paul Meyer).