‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 9 sur 223 · LE CYCLE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LE CYCLE FRANÇAIS

Les chansons de geste. — L'épopée de la matière de France est une épopée nationale. Elle est corisacrée au récit de faits considérés par le poète et par le public comme faisant partie de notre histoire. Toute œuvrflHI èpi(|ue a en etîet pour point de départ des faits réels, ! mais les faits ont été altérés par la légende qui finiilement les rend presque méconnaissables.

Les poèmes de ce cycle sont ceu\ auxquels s'ap|)liqu< proprement le nom de chansons de geste. Nous voyon^ par là quel en est le caractère. Le mot ge<i.e {gesla : fait et gestes) signifie histoire : ce sont donc des chansot d'histoire.

Origine des chansons de geste. — Les chansoi de geste rellèlenl Tàme de la France des Croisades Tandis qu'un élan mystique entraine les Français d'aloi à batailler pour la délivrance des Lieux saints, ils t^ cherchent des précurseurs et les trouvent, en remontant jusqu'aux vin» et ix« siècles, dans la personne de Chailemagne et de ses preux, guidés, eux aussi, dans leui-» expéditions, parle désir d'exalter « Sainte Chrétienté ».

C'est l'Église qui a proposé aux trouvères les légendes qu'ils ont développées. Ces légendes se localisent toutes autour do certains sancluniresparticulièrcnfien» vénérés.

Légende de Roland : sanctuaires de Blaye, de Bordeaux, de Roncevaux. Légende de Guillaume d'Orange : pèlerinage de Saint-Jacques de Gompostelie.

Les chansons de geste apparaissent ainsi comme de vastes compositions destinées à être récitées dans les assemblées ou foires qui se tenaient autour des chapelles et des abbayes à l'occasion de certaines fêtes religieuses.

Historique des chansons de geste. — Les plus anciennes chansons (Chanson de Roland, Pèlerinage de Charlemagne^ Gormond) ne datent que de la seconde moitié du xi« siècle. La période qui va jusqu'à la fin du xii« siècle est pour notre poésie épique la belle époque. Les chansons qui y appartiennent sont relativement courtes : elles sont écrites en vers de dix syllabes, partagés en couplets ou laisses ' et assonances.

Au xiii« siècle la rîjne^ remplace l'assonance '.

Au xiv" siècle apparaissent les compositions cycliques: les jongleurs s'efforcent de réunir par des liens complètement artificiels les poèmes isolés; ils groupent les héros par familles, et s'ing-énient à. reconstruire leur généalogieen racontdinlleur enfance {les En fances Ogier) oi leur mort {la Mort Aimei^i).

A la fin du xiv» siècle commencent les rédactions en prose. Le xv^ siècle est l'époque de l'impression. Les chansons, sous une forme de plus en plus médiocre, subissent des rajeunissements populaires qui aboutissent aux platitudes de la Bibliothèque Bleue.

Epopée royale, — Dans les chansons de geste deux courants bien distincts se font sentir. Les unes célèbrent f union de la France sous la royauté et les luttes contreles ennemis du dehors : elles sont véritablement nationales et forment Vépopée royale. Les autres sont inspi-

1. La laisse est plus ou moins considérable, selon l«s chansons de geslo. En géuérnl, elle comprend à peu prôs ce que le trouvère peut i-éciter de suite, sans reprendre haleine,

2. La !-tme est — au bout de ôinx vers — l'Iiomophonie (uniformilô de sonsj de 1*i^ye)lc accentuée et des lettre'^ suivantes; ex, : sage, page.

3. L'assonance est — au bout de deux ou plusieurs vers — l'homoplionie de îa Voyelle accentuée sans tenir compte des lettre» suivantes • sage, drme, bdlU. '

It LE MOYEiN ÂGE.

rées par les luttes de la féodalité conlre le pouvoir royal, elles forment Vépopée féodale.

L'épopée royale a pour centre Charlemagne. Los imaginations, mises en mouvement pau* l'impression qu'avait laissée le grand empereur, ne tardèrent pas à faire de celui-ci un personnage poétique et légendaire. C'estaux guerres de Charlemagne en Espagne, en Italie, contre les Saxons, ou encore à son prétendu pèlerinagt à Jérusalem, que se rapportent les différents groupes de nos chansons. Le pluscélèbrecommele plus remarquable de tous ces poèmes est la Chanson de Roland.

La « Chanson de Roland », — Ce poème, désigné dans les manuscrits par les noms de Roman de Ronceval ou Roman de Roland et Olivier, date, dans la forme où nous l'avons, de la seconde moitié du xT siècle. Mais il porte la trace de rédactions antérieures: c'est une de ces œuvres issues du remaniement d'une poésie antérieure. L'auteur en est inconnu; rien ne prouve qu'il faille l'attribuer à ce Turold dont il est fait mention dans le dci-nici vers. On ne sait pas davantage à quelle province, lle-de France ou Normandie, appartenait cet auteur, et s'il était clerc ou non. En fait, comme tant d'œuvrcs du moyen âge, la Chanson de Roland est anonyme.

Analyse de la « Chanson de Roland ». — En T78, Charlemagne, ayant échoué devant Saragosse, repassai, les Pyrénées; son arrière-garde fut détruite parles Ga cons : Roland, préfet des marches de Bretagne, y fut tu Tel est le fait dont la légende s'est emparée. Elle agrandî les choses, transforme le combat d'arrière-garde en une immense déroule, voit en Roland le neveu de l'empereui et son bras droit, « le destre braz del cors », et suivant une tendance de l'imagination populaire de tous le^ temps, fait retomber sur un traître, Ganelon, la responsabilité du désastre.

La marche du poème est toute simple. Le roi infidèléj Marsile, tient encore dans Saragosse ; Roland fait chargei Ganelon d'une mission périlleuse auprès de lui. Irrité, Ganelon jure de se venger, et complote avec les Sarrasins la mort de Roland : c'est là le prélude. ■

LA POÉSIE ÉPIQUE. i3

La partie im[tortanlc du poème, et qui en laitiecentre, c'est la bataille de Roncevauxet la mort de Roland. Les douze pairs ont été surpris par une armée de quatre cent mille hommes. Ils font des prodiges de valeur, mais c'est pour être accablés sous le nombre. Roland, en dépit des conseils d'Olivier, n'a pas voulu sonner du cor et rappeler Charlemagne. Quand il s'y décide, il est trop tard, et nous assistons à la mort des derniers combattantSc C'est Olivier

Tant ad seiniet', li oil !i sunt trublet; Ne loinz ne près no poet vedeir '^ si cler Que reconoisse nesun^ hume mortel

Il frappe Roland, son ami, par môgarde, et meurt après lui avoir demandé pardon en termes touchants. C'est Turpin, l'archevcque, qui rend le dernier soupir après avoir béni ses compagnons morts. C'est Roland. Jui dernier. Il n'a pu briser son épée Durandal.

Sur l'herbe verte s'i est culchiez adenz*;

Desuz lui met s'espée e l'olifant.

Turnat sa teste vers la paiene gent :

Pur ço l'ad fait que il voelt^ veiremcnt*

Que Caries diet e trestute'' sa gent,

Li gentilz quens », qu'il fut morz cunquérant

Dieu lui envoie ses anges :

Seint Micliiel del Péril Ensemble od» els seinz Gabriel i vint.

L'anme del cunte portent en pareïs '".

Les Gascons restèrent en réalité impunis. Dans notre poème, Charlemagne repasse les monts, bat les Sarrasins; Ganelon est supplicié.

Les mœurs. — Ce poème reflète les mœurs d'une société guerrière. Le poète se complaît, ainsi que devaient le faire ses auditeurs, au récit des scènes de carnage. Il énumère les grands coups, et se réjouit d'entendre îe choc des épées. Les seules vertus qu'il connaisse sont le courage militaire et la fidélité au suzerain.

1. Saigné. — i. Voir. — 3. Aucun. — 4. litcndu faco coiilro lerre. — 5. Vta*» =» 6. Vraiment. — 7. Toulc. - 8. Conilo. — 9. Avec. — 10. Para-iis,

Mais ces soldais sont des chrétiens. Ils ne meurent pas sans avoir recommandé leur âme à Dieu. Leurs ennemis sont les ennemis de la religion : par une confusion habituelle au moyen âge, ils voient dans les Sarrasins des ftaïens. Le roi Marsile

Mahutuuiet sert e Apollin reclaimet.

Charlemagne couronne ses triomphes par la conversion des vaincus.

Les types. — Inspirée par la légende de Charlemagne, notre chanson est dominée tout entière par la figure du vieil empereur. Charles

Blanche a la barbe e tut ûurit le cbief. La durée de sa vie dépasse les bornes humaines :

Il est mult vielz.,.

Dous cenz ^ an ad passât.

Il a promené ses armes victorieuses par le monde : en Calabre, à Constantinople, en Angleterre. 11 est grand par la force de son bras, par Tauloiité de sa parole lente et réfléchie, par la majesté de sa vieillesse conquérante. Roland est le type de la bravoure. Enivré par le sentiment de sa force, il ne se défend pas d'une pointe d'orgueil et de témérité ; et c'est peut être par ce qu'elle a d'inconsidéré que sa valeur nous séduit. Olivier joint au même courage jjIus de circonspection. Le duc Naimes personnifie la prudence du vieillard. Turpin est le prêtre soldat qui sert doublement son Dieu, avec la parole et avec l'épée.

Par granz batailles et par luult belz sertuuns Cuntre païens fut tuz tens campiun (champion).

Ces rudes cœurs sont peu accessibles aux sentiments tendres. L'amitié peut s'y développer: témoin la touchante union de Roland et d'Olivier. Mais ils ne connais-

Page 1