‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 101 sur 223 · FÉNELON · texte numérisé non relu

FÉNELON

et raccoiiî avec soi-même. Ainsi de la physionomie de Fénelon. « Elle rassemblait tout, et les contraires ne s'y combattaient point, » De grandes vertus, une bonté et une libéralité qui ne font pas doute, et aussi des travers que ces qualités excluraient chez tout autre. Cette douceur, qui est le trait le plus apparent de la nature de Fénelon, se conciHe avec un besoin de domination qui semble en être le trait le plus profond. On en aurait une preuve suffisante dans les résultats de l'éducation du duc de Bourg-og-ne, dont la volonté se trouva anéantie par celle de son précepteur. C'est encore Fénelon qui, alors que M"* de Maintenon avait confiance en lui, l'engage à « se soumettre aux conseilsd'une seule personne ». C'est lui qui écrit à une femme dont la vocation religieuse était hésitante : « La vocation ne se manifeste pas moins par la décision d'autrui que par votre propre attrait. » De telles paroles contribuent à indiquer « une domination qui, dans sa douceur, ne voulait pas de résistance ». « Aussi, ajoute Saint-Simon, n'aurait-il pas long-temps souffert de compagnon, s'il fût revenu à la cour et entré dans le conseil qui fut toujours son grand but; et, une fois ancré et hors de besoin des autres, il eût été bien dangereux, non seulement de lui résister, mais de n'être pas toujours avec lui dans la souplesse et l'admiration. »

Cette mémo douceur, lors de la querelle du quiétismo put encore se combiner avec des sentiments trop peu charitables. Un Bossuet se laisse entraîner par sa fougue au delà de la mesure; Fénelon reste en possession de lui-même et excite son adversaire par la froideur de son ironie : le chrétien qui s'humilie laisse deviner le grand seigneur méprisant. Il y a plus. Au début de la querelle, Fénelon écrit à Bossuet : « Nous sommes par avance d'accord, de quelque manière que vous décidiez. » C'est lui pourtant qui, une fois nommé à l'archevêché de Gamh-ai, ranime le débat et le prolonge. Et, si complète qu'ait pu être sa soumission, il a pourtant des retours ijui en feraient mettre en doute la sincérité. « Feu M. de Meaux a combattu mon livre par prévention pour

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une doctrine pernicieuse et insoutenable ; on a tolère et laissé triompher cette indigne doctrine. Celui qui errait a prévalu, celui qui était exempt d'erreur a été écrasé. Dieu soit bénil »

Aussi l'intrigue ne lui rôpugne-t-elle pas. Tandis que Bossuet ne s'occupe de la politique que pour en poser les principes, et dans leurs rapports avec la religion, Fénelon descend dans le détail et donne des consultations en prélat qui rêve de jouer auprès d'un autre Louis Xlll le rôle de Richelieu. Esprit ouvert et qui avait beaucoup de vues, plutôt que des vues très justes, il est, suivant le mot qu'on prête à Louis XIV, « le bel-esprit le plus chimérique du royaume ». Ce goût pour les nouveautés, qui est essentiel chez lui, comme lest, cliez Bossuet, le respect de la tradition, voilà encore un trait de son caractère, et qui fait de lui l'homme d'un autre temps et presque le contemporain des philosophes du xyiii"" siècle.

Ses écrits. Le « Traité de l'éducation des filles » ; le <* Télémaque ». — Le Traité de l'tklucation des filles, l'un des premiers écrits de Fénelon, est une preuve qu'il eut de bonne heure une remarquable pénétration d'esprit. Ce n'est pas un traité en forme, mais une suite de conseils excellents, dont quelques-uns s'appliquent à l'éducation des garçons aussi bien que des filles. Le grand mérite de ces conseils est qu'ils reposent sur un fond de psychologie très solide. Fénelon a pénétré la nature de i'énfant, il en sait les ressources comme les défauts.

Les naturels vifs sont capables de terribles égarements, les passions et la présomption les entraînent; niais aussi ils ont de grandes ressources et reviennent souvent de loin. Les naturels indolents échappent A toutes le» sollicitations; ils ne sont jamais où ils doivent ^tre, ils ecuutent tout et ne sentent r<en.

Aussi se garde*t-il de tout esprit de système. « Il faut 66 contenter de suivre et d'aider la nnture », en se servant d'ailleurs de tous les moyens qu'elle met à la disposition de l'éducateur: éloges, amour-propre, émulaliou qui peut « oiquer l'esprit et lui donner du goût ».

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Fénelon vient ensuite aux pMceptea qui s'appiiquent particulièrement aux filles. Le danger pour les filles dont l'éducation est nég>ligée,flomme alors elle l'était trop ordinairement, c'est le vide de i 'esprit. « N'ayant pas de curiosité raisonnable, les jeunes filles en ont une déréglée. » De 'à les précieuses, les romanesques, les visionnaires. Pour remédier à oe danger, Pénebn demandera d'abord h la religion de former le caractère de la jeune fille ; puis il acceptera le secours de toutes jes connaissances utiles : grammaire, calcul, histoire grecque et romaine, histoire de France, et même Jes éléments du droit, qui permettront à la femme de e'oocuper elle-ir)ême de ses affaires. Mais, en conseillant ces études, Fénelon est d'avis qu'encore faut-il les approprier à la pâture de l'esprit féminin. Point de théories abstruses, ni de préceptes hérissés. Point d'expès non plus. « Il y a, pour leur sexe, utie pudeur sur la spience presque aussi délicate que celle qu'inspire l'horreur du vice. » Tel est ce plan d'éducation, qui a pour point de départ une exacte connaissance du cœur, et pour objet la notion pratique du rôle de la femme dans la famille.

Le Télémaque est encore un traité d'éducation, niais à l'usage d'un prince et dans un cadre romanesque emprunté aux souvenirs de l'âge héroïque des Grec^, C'est une œuvre charmante, dont la lecture cependant cause une sorte de malaise. Ce ronjan en prose est presque un poème ; et il y a ainsi, dans la forme même, un pr3mier compromis. Si les aventures ne nous attachent guère, les personnages nous intéressent, mais parce que nous croyons y reconnaître des personnages du xvu* siècle et qui sont au courant des questions du temps. Télémaque nous intéresse, parce qu'il ressemble au duc de Bourgogne, comme Idoménée à Louis XIV et Mentor h Fénelon mênie : c'est Versailles qui forme la perspective. Nous sommes alors en pleine allégorie; et le procédé, avec quelque habileté qu'on le manie, ne peut manquer d'ôtre glacial. Ajoutons qne fénelon même est gêné : c'est un évéque qui nous entretient des divinités païennes et qi-' développe des épisodes d'amour.

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En quelque sens qu'on veuille le regarder, le Télemnque appartient au genre faux. Aussi sa place est-elle parmi les œuvres qui ne se recommandent que par des qualités extérieures, partant secondaires, et ne valent que par l'exquis de la forme.

Ij'écrivain. — Les lettres spirituelles, où le directeur de conscience fait preuve de tant de délicatesse morale ; les écrits politiques, où l'utopie laisse place aux vues de justes réformes; le Traité de l'existence de Dieu, brillant développement de l'argument des causes finales; les traités de critique littéraire, tout cet ensemble d'ouvrages témoigne de l'étendue d'intelligence et de la souplesse de génie qui caractérisent Fénelon. La marque de son style, c'est une facilité sans égale. De l'esprit, mais sans affectation ; des grâces, mais naturelles et qui semblent ne rienjievoir au.tcavail. Nul n'a parlé une langue plus simple, d^un ton plus aisé, et qui demande au lecteur moins d'effort. C'est par là que Fénelon occupe une place à part dans le nombre de nos grands écrivains . Peut-être, dans ce sentiment de la mesure, dans ce goût d'un^jaiiguejim])ide et d'une forme souriante, trouverait-on quelque chose de l'influence du génie grec, avec lequel Fénelon est en commerce intime. Mais il y faut noter surtout un courant nouveau. Dans cette prose facile jusqu'à la mollesse, la phrase de la grande époque . s'est énervée^ et le style de Fénelon appartient déjà J une période plus moderne de notre littérature.

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