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C'est surtout dans l'œuvre de La Bruyère que nous allons surprendre ces procédés d'un art qui, venant à se manifester dans un moment de transition, tient encce à l'époque précédente et en annonce une nouvelle.
La Bruyère : sa vie; rhomme. — On sait peu de chose de la vie de Jean de La Bruyère. Né à Paris, en 1645, d'un père contrôleur des rentes à l'hôtel de ville, ifi fut, à vingt »ns, avocat au Parlement et acheta
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en 1671 la charge de trésorier à la généralité de Gaen. Il n'exerça pas elîectivement cette charge et la vendit douze ans plus tard. En 1684, grâce à la recommandation de Bossuet, il entra chez les Gondé, comme maître d'histoire de M. le duc, petit-fils du grand Gondé. L'enseignement de La Bruyère porta ses fruits. Saint-Simon rend cet hommage à M. le duc « qu'on vit rarement tant de savoir en presque tous les genres, et pour la plupart à fond, jusqu'aux arts et aux mécaniques, avec un goût exquis et universel ». La Bruyère y gagna l'amitié '^u grand Gondé ; surtout il trouva, dans le nouveau miheu où il venait d'entrer, la matière de son livre: Les Caractères ou les mœurs de ce siècle * (1688). Après avoir échoué deux fois à l'Académie, la première contre Fontenellc, la seconde contre Etienne Pavillon , il fut élu en 1693, en dépit des nombreux ennemis que lui avait suscités la publication des Caractères. Il mourut d'une attaque d'apoplexie le 10 mai 1696, laissant inachevés des Dialogues sur le quiétisme,
Gette vie est le modèle de la dignité et de la modestie qui conviennent à l'homme de lettres. Très désintéressé, La Bruyère ne fit rien pour aller à la fortune, et, quand elle vint à lui, il ne l'accepta pas : il avait volontairement abandonné le produit de son livre à l'éditeur Michallet, qui en tira un gros profit. Ghez les Gondé et dans une situation mférieure, il se fait respecter à force de réserve et de tact. « On me l'a dépeint, dit l'abbé d'OHvet, comme un philosophe qui ne songeait qu'à vivre tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et des autres, ne cherchant ni ne fuyant le plaisir, toujours disposé à une joie modeste et ingénieux à la faire naître, poli dans ses manières et sage dans ses discours, craignant toute sorte d'ambition, même celle de montrer de l'esprit. » Ge caractère va donner une singu-
1. La première édition parut en 1688, sous ce titre : ZesCorac/ères de Théophraste traduits du grec avec les caractères ou les mœurs de ce siècle. En huit années (1688-1696) neuf éditions se succédèrent. Klloti sont intéressantes à comparer, ï cause des nombreuses additions ()u'y fit l,a Bruyère à partir de la quatrième. Lo nombre dos caractères, oui r'était d'ahoni qi'o do 418, s'élera jusqu'à 1119
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l'ùre autorité au jugement que La Bruyère portera sur la société de son temps et au portrait qu'il fera de travers auxquels il n'a pas eu de part.
Les « Caractères ». La Bruyère moraliste. — L ouvrage de La Bruyère est formé de seize cliapitrea Y a-t-il entre ces divers cliapitres un ordre de succeS' sion? On a dépensé beaucoup d'ing-éniosité pour découvrir cet ordre caché, et on n'a pas manqué d'admirer ensuite le prétendu plan suivi par l'auteur. Il serait plus . simple et surtout plus juste de remarquer qu'un livre de | morale ne suppose pas nécessairement un plan, et que ni Montaig-ne ni La Rochefoucauld ne se sont inquiétés d'en suivre aucun. De plus, La Bruyère appartient à un temps où les écrivains, à mesure qu'ils exagèrent le souci du style, perdent celui de la composition. C'est par le détail qu'il a vu les hommes et les choses; il ne sait pas reconstiluer l'ensemble.
Chaque chapilie contient un double élément : des réflexions morales et des portraits ou caractères. Les réflexions morales sont la partie faible de l'œuvre. La Bruyèi-e a fait lui-même la comparaison de son livre avec ceux de Pascal et de La Rochefoucauld :
L'un, par rengageaient de son auteur, fait servir la oxHaphysiquc 4 la felifrion, fait connnttle l'ftii^P, ses passions, ses virps, tfaite /es gran<is et les sérieux motifs pour conduire à la verlu ol veut rendre l'houinie chrétien. L'autre, qui est la production d'un esprit instruit par le commerce du monde et dont la délicatesse étuil égale à la pénétration, observant que l'amour-propre est dans l'homme la cause de tous ses faibles, l'atlaquc sans relAche, quelque part où il se trouve ; et cette unique pensée, comme multipliée en mille autres, a toujours par le choix des mots e\ la variété de l'expression, la grâce de la nouveauté. — L'on ne suit aucune de ces routes dans l'ouvrage qui est joint à la traduction des Curacièrei (de Théophraste) ; Il est tout différent des deux autres que je vient de toucher : moins sublime que le premier, et moins délicat que 1( second, il ne tend qu'a rendre l'homme raisounublc, mais par d«t voies simples et communes.
En fait, La Bruyère est en ce sens fort au-dcssouè de SOS devanciers. 11 ne s'est pas, comme eux, fait de l'humanité une de ces conceptions générales qui jcttootleur
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ïomière $ur les replis cachés du cœur. Son pessimism-? est banal : « Il faut rire avant que d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri... Les hommes semblent être nés pour l'infortune, la douleur et la pauvreté... Il n'y a pour «'homme que trois événements : naître, vivre, et mourir... Il ne se sent pas naître, il souiïre à mourir, et il oublie de vivre. »
Son analyse reste superficielle. Il a le regard de l'homme d'esprit qui saisit le ridicule d'une attitude ou d'un geste ; il n'a pas la double vue du philosophe qui, par delà les raiisons apparentes, atteint aux raisons secrètes de nos actions.
Aussi n'est-ce point de ce côté qu'il faut chercher son orig-inaiité. Nous avons montré qu'on dénature les Maximes de ha RooheïouoauM, quand on n'y voit qu'une œuvre d'application contemporaine : c'est l'inverse qu'il faut dire au sujet de La Bruyère. Médiocre dans l'étude générale de l'homme, il excelle dans la peinture de la société de son temps.
La peintre de la société. Les portraits. — La Bruyère nous invile lui-môme à comprendre ainsi son œuvre, lorsqu'il dit au début de sa préface : « Je rends au public ce qu'il m'a prêté. » Le moment était propice pour le coup d'œil d'un observateur satirique. Le règne de Louis XIV touchait à son terme : il avait porté tous ses fruits; il commençait à donner des signes de décadence. La Bruyère a vu nettement quelques-unes des plaies dont souffrait cette société finissante. L'importance que prennent l'argent et les gens de finance : tandis que les grands se désintéressent peu à peu de toutes les all'aires et même des leurs, ie Partisan, devenu riche, achète la maison de 8on maître et l'embellit pour la rendre plus digne de son hôte nouveau. L'immoralité croissante :
L'on parle d'une région où les vieillards sont galants, polis et civils ; les jeunes gens, nu contraire, durs, féroces, sans mœurs ni politesse... Celui-là, ciiea eux, est sobre et modéré qui ne s'enlvreque de vin : l'usage trop fréquent qu'ils en ont lait le leur a rendu insipide; ils cherchent a réveiller leur goût dôiù éteint par des eauxif-vie et par toutes les liqueurs les plus violentes; il ne manque 6 leur débauche que de boir* da l'eau-forte.
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Les progrès de l'impiété : c'est par un chapitre sur Les Esprits forts que La Bruyère termine son ouvrage. Il n'avait pas eu de peine à découvrir l'athéisme sous les dehors de la piété officielle : et il ne se faisait pas cette illusion que son chapitre, assez faible, pût quelque chose pour arrêter le courant devenu irrésistible.
C'est pour animer ce tableau de la société que La Bruyère y introduit des carac^^res : Philémon, l'homme qui croit en imposer par sa dig-nité; Gelse, l'homme utile ; Ménippe, le sot paré des plumes du paon, etc.
Mais ici, une nouvelle question se pose : que faut-il voir dans ces caractères? La malig-nité publique n'hésita pas : elle y vit des portraits et mit un nom propre au bas de chacun. Il est vrai que La Bruyère a protesté et s'est inscrit en faux contre les clés qui circulaient; mais il est difficile de nier que, pour beaucoup de ces orig"inaux, et pour les plus réussis, des individus aient servi de modèles : Cydins, le bel-esprit, est Fontenelle; Théodecta, qu'on entend de l'antichambre, est d'Aubig-né, ce frère importun de M"" de Maintenon ; Irène, qui a une fièvre de mouvement et de voyag-es, est M"* de Montespan, et La Bruyère même eût été fort désappointé, si 1 on avait manqué à reconnaître dans Emile le g-rand Condé. Ce que La Bruyère répudie, comme peu dig-ne de son art, c'est le procédé qui consiste à copier servilement l£ réalité : aussi a-t-il arrang-é les choses, accumulé les traits, embelli la peinture. Mais c'est dans cette mesure seulement que nous pouvons accepter sa protestation
Aussi bien sa méthode est très difl'érente de celle de Molière : celui-ci concevait d'abord l'idée g-énérale d'un caractère et, pour en préciser l'imag-e, il empruntait ensuite certains traits à ses contemporains; La Bruyère aperçoit d'abord un individu et, en peig-riant sa physionomie, il la modifie en vue d'une application plus générale. Intermédiaires entre le type et le portrait, les carac tares de La Bruyère sont cependant plus près du portrait.
Ces portraits contemporains sont la véritable création do La Bruyère. Les peintures des romans, le jeu des portraits en usag-e dans le cercle de M"* de Montpensier,
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en étaient une première ébauche. Mais le genre u cixisle que depuis La Bruyère. Pour apprécier l'importance de la création, il suffit de songer que c'est des Caractères que sïnspirera Montesquieu pour ses Lettres pei^sanes, et Lesag-e pour son Gil Blas.
Théories littéraires. — C'est en étudiant les théories littéraires de La Bruyère que l'on peut mesurer le chemin parcouru depuis le temps des g-rands écrivains et depuis le temps même où Boileau publiait son Art poétique. Le premier chapitre des Caractères cent ent les jug-ements de l'auteur sur les « ouvrages de l'esprit ». Or les questions qui touchent au style, à l'art de l'expression, semblent seules préoccuper La Bruyère. C'est à ce point de vue exclusif qu'il se place pour apprécier les auteurs. Ce qu'il étudie dans Ronsard et dans Marot, ce n'est guère que leur langue. De même pour les modernes : de là sa sévérité pour Molière, de là son indulgence pour Voiture, Balzac, le P.Bouhours; de là le jugement si favorable qu'il porte sur les ouvrages des femmes. Il y a mieux. La Bruyère écrit que « Moïse, Homère, Platon, Virgile, Horace ne sont au-dessus des autres écrivains que par leurs expressions et leurs images ». Cette phrase, où Moïse se trouve rapproché d'Horace, où un livre inspiré est apprécié par ses expressions et ses images, est la meilleure preuve de l'importance que La Bruyère attache au style. Ce fait même est nouveau. La pure théorie classique subordonne la forme au fond, et professe que le mérite du style est un mérite accessoire qui vient comme par surcroît et qui est la récompense de la netteté de la pensée.
Sur le style même, quelles sont les opinions de La Bruyère '^ L'écrivain classique n'avait d'autre souci que d'établir entre le mot et l'idée une juste proportion, un parfait équilibre : le seul mérite du style était, pour lui, l'exactitude. Les contemporains de La Bruyère demandent encore à Técrivain d'autres qualités.
L'on écrit régulièrement depuis vingt années ; l'on est esclave de la construction, l'on a enrichi la langue de nouveaux mots, «pcou<^ le joug du latipismp, et réduit le style à la phrase purement
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française ; l'on a presque retrouvé le nombre que Malherbe et BalMk, avaient les premiers rencontré, et que tant d'auteurs depuis eux ont laissé perdre ; l'on a mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est capable : cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit.
C'est l'histoire môme de la langue dan» les ving-t dernières années du siècle : parvenue à la perfection, elle glissait de nouveau à la recherche ot à la préciosité. C'est en même temps la théorie du style même de La Bruyère.
L'éerlvaia. — Chez lui, en elîet, l'équilibre de la pensée et de l'expression est rompu. La pensée est souvent banale : l'expression est brillante, rare, extraordinaire. Telle réflexion morale n'a de raison d'être que parce qu'elle sert de prétexte pour amener une figure ie stylo :
La via d« cour est un jeu sérieux, m6lanoolique, qui applique ; il faut arranger ses pièces et ses batteries, avoir un dessein, le suivre, parer celui de son adversaire, hasarder quelquefois, et jouer de caprice; et après toutes ces rêveries et toutes ces mesures, on ait éohec, quelquefois mat ; souvent, avec des i)lon» qu'on ménage bien, on va à dame et l'on gagne la partie i ie plus habile l'emporte, ou le plus heureux.
Ce qui nous intéresse ici, ce n'est que l'habileté avec laquelle une métaphore est suivie. Il n'est aucun procédé auquel La Bruyère n'ait recours dans son désir de frapper l'attention et do suppléer, par la nouveauté de la forme, à ce qu'il peut y avoir de commun dans l'idée. Pour dire que l'esprit de discernement est une chose rare, il dira ; « Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles. » Et s'il fait intervenir ici les diamants et les perles, c'est parce que le lecteur ne s'attendait guère qu'on lui en parlait Afin de varier la forme, La Bruyère introduit des personnages fictifs, leur prête des dialogues, apostrophe le lecteur, grossit les objets, force les couleurs ;
Fuyez, retire«-vou8 : tous n'êtes pas assez loin. — Je sais, dites» vous, sous l'autre tropique. — Passez sous le pôle et dans l'autre