SAINT-SIMON
hémisphère, monter aux étoiles si vous le pouvez — M'y voilà. — Fort bien, vous êtes en sûreté. — Je découvre sur la terre un horume avide, insatiable, inexorable, qui veut, aux dépens de tout te qui se trouvera sur son chemin et à sa rencontré, et quoi qu'il en puisse coûter aux autres, pourvoir « lui seul, grossir sa fortune et regorj;cr de bien.
Aux peintures générales et abstraites dont on s'était contente jusqu'alors, il substitue le trait matériel; il ne recule pas même devant le détail vulgaire :
Gnalhort ne se sert A table que de ses mains : il manie les.viandes^ les remanie, démembre, déchire, et en use de manière que les conviés, ails veulent manger, inangenl ses restes. Il ne leui épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l^appétit aux plus afl'amés : le jus et les sauces lui dégouttent du menton et d<; la barbe. S'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre piat et ?ur la nappe : on le suit à la tnce. 11 mange haut et avec grand bruit : il roule ses yeux en mangeant. La table est pour lui un râteliel', il écure ses dents, et continue à manger.
Sans doute, il n'est que juste de remarquer que Lq Bruyère apporte dans ce travail de l'expression une imagination qui approche du génie. Mais le point essentiel, c'est qu'on puisse faire cette étude sur son style, cataloguer ses procédés, et que, le premier parmi les grands écrivains du siècle, il mérite le nom de styliste.
C'est par cette absence de composition, par ce souci du style, pàf cette recherche du détÊiil pittoresque, que La Bruyère annonce le xviii" siècle.
îiï. — SÀlNT-stMON.
Sa vie ; rhoiûme. — Pour Saint-Simon, ses hardiesses feraient croire qu'il est un homme de notre temps. Louis de Rouvray est né le 16 janvier 1675, à Versailles : il était fils de Claude dé Saint-Simon, favori de Louis XIII. Il prit du service h dix-sept ans et se dé; ait à la suite d'un passe-droit. Depuis 1702 on le voit ^ la cour, où il est du parti du duc de Bourgogne. Son rôle politique, très mince d'uillours, tient dan^ les quehiucs années qui suivent la mort de Louis XIV. Ami
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personnel du duc d'Orléans, il fit partie du conseil de régence. En 1723, il est chargé d'une mission diplomatique en Espagne. 11 disparaît à partir de cette époque et vit retiré dans ses terres. Il mourut à Paris, le 2 mars 1755.
Saint-Simon a été toute sa vie un mécontent. 11 \ est de naissance et par tradition de famille. Il a été élevé par son père dans le respect et dans le regret de Louis XIII, « le roi des nobles ». Aussi n'a-t-il jamais pardonné à la monarchie absolue de s'être passée du concours gt^'nant des grands seigneurs, et il a reproché de la belle manière à Louis XIV son « long règne de vile bourgeoisie ». Entêté de son titre de duc et pair, il se rendit ridicule h la cour même par l'acharnement qu'il mettait dans les questions de prérogatives, de préséance et d'étiquette : « C'est chose étrange, disait ( le roi, que M. de Saint-Simon ne songe qu'à étudier les rangs et à faire des procès à tout le monde. » Grand seigneur vaniteux, il a passé son temps à rêver du relèvement de la noblesse et h souffrir de son abaissement. Honnête homme et ambitieux, il s'est prêté, pour rester à la cour, à des compromis et à des humiliations dont il enrageait; n'ayant jamais renoncé au désir de jouer un rôle politique, il ne s'est pas consolé d'être toujours resté sans influence.
! Or il se trouva que ce mécontent était l'un des hommes les plus ardents, i'une des âmes les plus passionnées, l'une des natures les plus violentes qu'on puisée imaginer. De là des colères qui ne pardonnent par et que ni le temps ni aucune circonstance n'adoucissent, un mépris pour ses ennemis qui se transforme en calomnie involontaire, une puissance de haine dont l'expression a quelque chose d'effrayant. Voici en quels termes il savoure une vengeance, et comment il jouit de l'humiliation de ses ennemis :
Vers le tiers de cette lecture lepreraior président, grinçant le peu de dents qui lui restaiont, se laissa tomber le front sur son b&ton 'Iii'il tenait à deux mains, et en celle singuli^-re posture et si ojarquée, acheva d'entendre celte Icchire si accal>lantc pour lui, si