LA SOCIÉTÉ. FONTENELLE ET BAYLE
entrez dans son magasin : il y a à choisir. Il a un ami qui na point d'autre fonction sur la terre que de le promettre longtemps à un certain monde, et de le présenter enfin dans les maisons comme homme rare et d'une exquise conversation, et la... Cydias, après avoir toussé» relevé sa manchette, étendu la main et ouvert les doigts, débite gravement ses pensées quiutessenciées et ses raisonûements sophistiqués... Soit qu'il parle ou qu'il écrive, il le doit pas être sodpçonné d'avoir vu ni le vrai, ni le faux, ni le raisonnable, ni le ridicule: il évite uniqnemcnt de donner dans le sens des autres, et d être de l'avis de quciqu un.. C'est en un mot un composé du pédant et du précieux, fait pour être admiré de la bourgeoisie et de la province, en qui néanmoins on n'aperçoit rien de grand que l'opinion qu'i! a de lui-même.
Il faut ici faire la part aux exagérations delà malig-nité, et il y a en Fontenelle un côté sérieux que n'a pas vu La Bruyère, mais, dans l'ensemble, le portrait est ressemblant. La préciosité est un défaut de l'esprit, le défaut du caractère est, chez Fontenelle, la sécheresse. M"** de Tencin lui disait en lui mettant la main sur le cœur î <( C'est encore de la cervelle que vous avez là. » Et M"* Geoffrin assure qu'il n'avait jamais ri, jameiis pleuré, qu'il ne s était jamais mis en colore. Nous allons retrouver ces défauts dans les écrits de Fontenelle. et il leur arrivera de se tourner parfois en qualités.
Ses écrits. — C'est Cydias qui a écrit les Dialogues desmoi'ts elles Lettres du C heval ter d' II .C'esi lui encore qui va écrire les Entretiens '^ur la pluralité des jnondes; mais cette fois, en appliqi'ant à l'exposé des idées scienti fiquesle style mondain, il compose une œuvre originale et qui fait date. L'auteur suppose des entretiens avec une dame de qualité :
J'6â mis dans ces entretiens une femme que Ion instruit, et qu. n'a jamais oui parler de ces choses-là. J'ai cru que celte fiction me servirait a rendre l'ouvrage pins susceptible d'agrément, et à encourager les dames, par l'exemple d'une femme qui, ne sorlani jamais des borne? dune personne qui n'a nulle teinture de science, ne laisse pas d'entenire ce qu'on lui dit, et de ranger dans sa tête, sans confusion, les tourbillons et les mondes.
Sous cette forme facile, Fontenelle ne présente rier moins que le système tout entier du monde tel qu'on le coiifovnii on son temps. La science, qui jusqno-K> aic.;,
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le monopole des savants, devient ainsi accessible à tout le monde. La Pluralité est le premier ouvrage de vulge rîsation scientifique^
La Pluralité nous achemin. Q.U Fontenelle sérieux. En (jualité de secrétaire perpétuel deTAcadémie des sciences, celui-ci écrit les Mémoires de celte Académie et les Éloges des académiciens de l'Académie royale des sciences morts depuis l'en JI099. Les Éloges sont le plus solide titre de gloire de Fontenelle, et ils ontété soninstrumont d'action. Fontenelle pénètre avec une remarquable lucidité dans les théories les plus délicates de piiilosophie et de science : il en aperçoit le rapports, il en dégage les conséquences. Il rend ainsi s ^vioc à la science môme par la façon dont il interprète ues découvertes qui ne sont pas les siennes. A cet exposé si net il manque cependant quelque chose : la chaleur. C'est, ici, Ihomme qui reparaît. Incapable de toute émot! on, dépourvu de toute sensibilité, Fontenelle a l'inleUigence de la science et de la philosophie, sans en avoir la passion.
Son influence. — Fontenelle a exercé uno véritable* royauté littéraire. Il la doit à sa longévité, à l'autorité de sa situation officielle, enfin à ce caractère qu'il a, le premier au xvui« siècle, d'être un esprit universel. Aussi son influence a-t-elle été g\ emde. C'est surtout une u. fluence lit-léraire. En un sens, elle a été dangereuse. Le stylo de Fontenelle s'imposa quelque temps à notre littérature et faillit la faire verser définitivement dans le [)récieux : il fallut les efforts de Voltaire et ses exemples pour ramener le goût de la simplicité. A un autre point de vue, rette influence a été féconde. C'est à la suite de Fontenelle que le xviii" siècle vase mettre à son œuvre générale de vulg-arisation.
Bayle. — Le scepticisme se dégage de l'oeuvre de Fontenelle : il est contenu tout entier dans l'œuvre de Bayle. Celui-ci, héritier de la société des libertins, fait la transition entre deux époques et relie Montai/; ne aux philosophes du xvni» siècle.
Pierre Bayle naquit au Cariât (10 novembre 164/); il ttait fllfl d'un niiniitr« do ift, roligion réformée. Sa pre'
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ornère éducation fut négligée. A vingt ans, on le met au collège protestant de Puylaurens, où il fait de Montaigne et de Plutarqueses livres de chevet. A vingt-trois ans, il va faire sa philosophie aux jésuites de Toulouse : au bout d'un mois, il y abjurait le catholicisme. Il essaya du préceptorat, d'abord à Genève, chez le comte de Dohna, puis à Paris, chez M. de Beringhen (1672-1675). En 1680, îl obtient une ohaire de philosophie à l'Académie protestante de Sedan. En 1681, il obtint un poste analogue à Rotterdam.
Son véritable début fut la publication des Pensées diverses su?' les comètes (1682), où il développe contre la superstition cet argument nouveau : que, si Dieu était l'auteurdesprésagesdennés par les comètes, il auraitdonc autrefois favorisé l'idolâtrie. A propos de comètes, Bayle abordait toute sorte de questions de métaphysique et de morale et voici les deux points importants qu'il se flattait d'établir. C'est, d'abord, qu'il ne saurait convenir à une saine îonception de Dieu d'admettre des interver-.tions accidentelles dans la marche du monde. C'est, ensuite, qu'une société athée vaut mieux qu'une société idolâtre. Ce livre précède donc Voltaire par ses attaques contre les miracles, et le dépasse par ses attaques contre le déisme.
Pc: de temps après, Bayle composait une Réfutation de l'Histoire du calvinisme par le jésuite Maimbourg ; en mars 1684, et pour '"aire pièce au Journal des Savants, il commençait la publication des Nouvelles de la République des lettres. La nouveauté de ce recueil, et qui en fit le succès, c'est que liayle, au lieu de se contenter de donner des extraits des ouvrages nouvellement parus, en donnait des analyses, où il dégageait l'idée mère du livre. Après la révocation de l'édit de Nantes, Bayle publie un pamphlet contre les catholiques : Ce que c'est que lu France toute catholique sous le règne de Louis le Grand. Mais l'^l vis aux réfugiés, dans lequel il dônonrait l'orgueil et Tintolêranoe des protestants, souleva ceux-ci contre lui. Jurieu le signala aux magistrats et lui (il retirer sa chaire.
Les dernières années de Bayle vont être consacrées
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au travail de rédaction de son Dictionnaire histot^ique et critique. Il meurt en 1706.
Le « Dictionnaire ». — C'est l'œuvre capitale df Bayle. Son intention première avait été de « compose. un dictionnaire qui, outre les omissions considérables d» autres, contiendrait un recueil des faussetés qui coi cernent chaque article ». En fsi\\.,\e Dictionnaire de Bay.< suppose chez le lecteur la connaissance des compilations antérieures, telles que celle de Moreri : Bayle n'a pas refait les articles qu'il trouvait suffisamment traités ailleurs. De là des lacunes qu'on n'est pas en droit de lui reprocher. Mais il y a d'autres défauts : une érudition souvent confuse, des puérilités, le cynisme avec lequel sont traités certains sujets, le style qui semble dater de cent années en arrière.
De l'ensemble de l'œuvre et du plan adopté par Tauleur une doctrine se dég-ag-e nettement. C'est aux questions religieuses que sont consacrés les articles les plus importants. Les hérésies et les objections à la religion sont développées : l'auteur passe rapidement sur les apologistes et les pères. Il insiste sur les philosophes épicuriens ou néo-académistes, il mentionne à peine les spiritualistes et les idéalistes. Cette façon de procéder est celle d'un sceptique ou plutôtd'un dogmatique à rebours. La doctrine de Bayle est la négation absolue de la religion, qui ne peut être d'après lui qu'un embarras pour la raison ou pour la morale.
Ce n'est d'ailleurs pas de front que Bayle attaque ses adversaires, et ce n'est pas directement qu'il expose ses idées. Sa méthode est une méthode d'insinuation. Un ingénieux système de renvois en est le procédé le plus important. Bayle expose avec un respect apparent, el sans conclure, les préjugés qui lui semblent respectables; mais il renvoie à des articles qui en contiennent l'absolue négation.
On voit par \h quelle a été l'influence de bayle, ef combien Hendue. Sa méihode est précisément celle de Diderut et de ses amis. L'idée mère et le mécanisme de l'Elncyclopédie sont dans le Dictionnaire. Helvétius.