CHAPITRE XXVin
LB THEATRE AU XVIIie SIÈCLE.
t. La thaoédie. — Les tragédies de Voltaire.
II. La comédie. — Les imitateurs de Molière. Regnard. — Dancourt Lesage. Diifresny. Destouches. Piron. — Gresset. —Marivaux, Son théâtre : son système dramatique.— Beaumarchais iFigafo.
l. — LA TRAGÉDIE,
La tragédie est, après le xvii^ siècle, un genre épuisé Qt qui ne va plus vivre que d'imitation. Toutefois, si c'est de Racine que se recommandent ses successeurs, ce n'est pas de lui qu'ils procèdent. Avec Racine, la tragédie était arrivée au naturel. Après lui, elle va retomber dans le romanesque. C'est l'influence de Quinault et celle de Corneille que subissent les tragiques du xvHi® siècle. Ils suivent le premier pour l'élude et l'expression de l'amour. Ils empruntent au second la complication de l'intrigue, le genre de la tragédie politique, le goût des sentences. Le Manlius de Lafosse (1698} est une des meilleures imitations de Corneille. h'Amasis de Lagrange-Chançel en est une moins bonne de Quinault.
Crébillon (1674-17G2) crut avoir trouvé quelque chose de nouveau, en se faisant de « l'horreur tragique » une spécialité. Mais cette horreur est singulièrement diminuée par les ridicules intrigues d'amour qu'il mêle à des sujets tels que ceux d'.4/ree (1707) et àlUectre (1708) ; en revanche c'est de la meilleure foi du monde qu'il est ampoulé et emphatique. Toutefois, il eut assez do succès pour que Volloire ait ôté jaloux de lui, et ait cru devoir
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travailler sur les mêmes sujets et refaire, entre autres, sa Sémiramis et son Catilinn.
Les tragédies de Voltaire. — C'est seulement avec Voltaire que la trag-édie va reprendre un certain éclat. Voltaire a eu la passioh du théâtre ; il a écrit plus de cinquante pièces, il lésa mises à la scène, il les a jouées lui-même. Il en attendait beaucoup pour sa g-loire : en fait, elles ont eu un long succès, non pas seulement en France, mais à l'étranger ; aujourd'hui encore, Zaïre et Mérope supportent la lecture, voire la représentation.
C'est en disciple docile que Voltaire avait composé sa première tragédie: Œdipe (1719). Pendant son séjour en Angleterre (1720-1729), il apprit à connaître un système dramatique différent du nôtre: il lut Shakespeare, et le mérite lui reste d'en avoir le premier importé peu de chose mais quelque chose en France. H lui a emprunté certains elTets : la manière de traiter les sujets romains [Brufus, ta Mort de César) ; l'étude du sentiment de la jalousie {Zaïre, inspirée d'Othello); l'emploi des personnages collectifs, du merveilleux {Eriphyley Sémiramis). Mais, en lisant Shakespeare, Voltaire est encore dominé par le goût classique : il n'admire quecertbines parties, et, bien loin d'admettre que l'on puisse transporter intégralement sur la scène française une pièce du poète anglais, il se borne à introduire dans des tragédies régulières des effets dans le goût de Shakespeare. Lorsqu'en 1759 Letourneur publia sa traduction complète, encore que fort infidèle. Voltaire s'indigna et ne tarit plus en invectives contre celui qu'il oppelle un barbare, un monstre, un Gilles, un histrion. Et lorsque Ducis met à la scène Hamlet et Roméo, Voltaire gémit :. « Je vais mourir en laissant la France barbare. » La tragédie de Voltaire est donc au fond la tragédie classique. Il en a respecté les règles essentielles : la règle des trois unités, la dignité des personnages. C'est en acceptant le système dans son ensemble qu'il tente d'en élargir l'horizon. Ces réserves faites, il n'est (jue juste de remarquer que Voltaire a essayé certnino^ nouveautés.
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Il a étendu l'observation psychologique. Au xvii^ siècle, l'amour et l'ambition sont les principaux ressorts de la trag-édie. Voltaire a étudié l'amour paternel et maternel [Zulime, Brutus, Sémiramis, Mérope, l'Orphelin de la Chiné) ; le sentiment chrétien [Zaïre, Alsire) ; le sentiment chevaleresque [Tancrède). — Il a fortifié l'intérêt en fortifiant le mouvement et l'action. Voltaire prodigue les revirements subits, les coups de théâtre, tout ce qui peut piquer la curiosité et frapper l'attention. — 11 a augmenté le spectacle extérieur : pour donner plus de variété au coloris, il a transporté la scène, non plus seulement en Grèce et à Rome, mais en Palestine [Marianne, Zaïre), en Amérique [Alzire), en Sicile [Tancrède), en Chine [l'Orphelin). Pour donner plus d'extension à la mise en scène, il a obtenu qu'on débarrassât les planches de ces spectateurs du beau monde dont la présence gênait les acteurs
D'où vient donc que, malgré tant d'efforts et en dépit d'innovations intéressantes, l'œuvre dramatique de Voltaire nous semble aujourd'hui œuvre morte? C'est d'abord que Voltaire n'a pas une connaissance assez approfondie du cœur humain ; sa sensibilité est très vive mais en même temps très mobile : il s'arrête à la surface; il n'approfondit pas. Ensuite Voltaire n'est pas réellement poète. L'auteur dramatique doit oublier sa propre personnalité et sortir de lui-même pour vivre de la vie des personnages qu'il fait agir. C'est là un renoncement et une sorte d'abnégation dont Voltaire n'a jamais été capable. On retrouve toujours Voltaire sous ses acteurs, et Voltaire soucieux de ses idées et du chemin qu'elles feront dans la société de son temps : ses personnages ne sont trop souvent que les porte-parole de sa philosophie. Enfin, s'il est exagéré de dire que Voltaire écrit mal en vers, il est vrai qu'il n'a pas un style à lui. Ce style est fait de réminiscences de Corneille, de Racine et de Quinault: c'est up style composite, dans la trame duquel un savant écolier, «m possession de toutes les recettes de la langue tragique, s'est travaillé à enchâsser des beautés.
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La thv'orie de la trag:édie ancienne et classique sera donnée par La Harpe dans son Cours de littérature professé au Lycée depuis 1786.