I. — MONTESQUIED
Sa vie ; l'homme. — Montesquieu est le premier, par la date, des grands écrivains du xvin" siècle. C'est un de ceux auxquels va le plus volontiers l'estime; car iJ nous présente l'accord d'un beau talent et d'un caractère qui a de la dignité.
Charles de Secondât, baron de la Brède et de Montesquieu, est né à la Brède (Gironde) le i8 janvier 1689. D'une famille de robe, il fut de tout temps destiné à la mag-istrature, succéda h un oncie comme conseiller au parlement de Bordeaux (171 i), et, deux ans après, fut président à mortier. C'est d'abord vers Ihistoire naturelle et la physique, sciences alors à la mode, quil dirigea ses études; et bien qu'il ne s'en soit occupé qu'en amateur, ces premières études de science ont sans doute contribué à lui donner cette sûreté de méthode et cet instinct de l'expérience qu'on retrouve dan-^ ses ouvrages de politique et d'histoire. En 1721, Montesquieu écrit un Discours sur les causes de la transparence des corps et des Observations su? l'histoire naturelle. La même année paraissaient les Lettres persanes. L'immense succès qu'elles obtinrent engagea ^éfmitivemeDt Montesquieu dans la carrière littéraire,,
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II fut élu à l'Académie en 1728. Il portait déjà en lui le projet de ce g-rand livre de jurisprudence qui devait être l'œuvre de toute sa vie. C'est pour recueillir des renseig-nements et étudier les constitutions étrang-ères qu'il entreprit une série de voyag-es en Hong-rie, en Allemag-ne, en Italie, en Suisse, en Hollande, en Ang-leterre. En 1734 parurent les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains; en 1748, V Esprit des lois, dont il s'enleva ving-t-deux éditions en peu de temps. Montesquieu est mort à Paris en J755.
Montesquieu nous a peu parlé de lui-même: cette réserve le disting-ue de ses contemporains et le rattache au siècle précédent. Néanmoins, quelques lettres et des Pensées intimes non destinées à la publication nous permettent de fixer les principaux traits de sa physionomie.
Montesquieu est d'abord un g-entilhomme qui parle volontiers de ses terres, de ses vassaux et de sa race : « Je fais faire une assez sotte chose: c'est ma g"énéalog-ie. Quoique mon nom ne soit ni bon ni mauvais, n'ayant guère que deux cent cinquante ans de noblesse prouvée, cependant j'y suis attaché, » De là b préjug-é contre les g-ens de lettres : « J'ai la maladie de faire des livres, et d'en être honteux quand je les ai faits. » C'est ensuite un mag-istrat: il en a la g-ravité, les habitudes de subtilité. Il faut noter enfin, chez lui, un coin de libertinag-e qui est d'un contemporain de la Rég-ence et qu'on trouverait suffisamment indiqué dans des écrits tels que les Lettres persanes et le Temple de Gnide. Ce sont là, chez Montesquieu, les traits qui viennent du milieu. — Voici ce qui est de l'homme même. Nature tempérée, douée d'une modération qui est en parfait contraste avec la sentimentalité qui sera celle de Rousseau, Montesquieu a un amour de l'humanité plus effectif que celui de Voltaire et de Diderot ; il est personnellement désintéressé dans les réformes qu'il réclame : il y a chez lui un fond de stoïcisme. Le même Montesquieu nous dira « qu'il n'a jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé ». C'est une preuve que le cha crin ne s'est jamais, che? Inj enfoncé tr^s avant II y a,
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cliez ce compatriote dé Morilàîgrië, des traits de légéretô gasconne. Tel est ce caractère où lés iniluences de là société, du temps, ctu j^âys natal, sont venues èffpyer la gravité foncière.
Lès « Leitres |)èrsâiies » . — Les Lettres persanes suffiraient pbiir assurer h Mbhlesqiiiéu une place impoi^ t(âiîle dans le mouvement llttéi-aire du .xviii' àièclè. Montesquieu y est déjà iout eritier, et, si celte fois c'est le Mohtesqiiiéu frivole qiii a donné à l'oeUvre le ton général, rbbsérvâlêiir périëti'aht et le philosophe s'y révèleiit aussi. On pedl, eri elTet, distingue^ trois ôlériierits clans les Lettres persanes : la liction qui sei't de cadré, lés notes featii'iques siir la société, les premiers germes de V Es prit des lois.
Uii Persan qui sfejoiiriiéà. Paris entre les années 1713 et 1720 écrit à ses amis, qiii, de léiir côté, le lierineiil au coiirârit de ses àfîâires dé Perse, c'est-à-dii^e dés alfàires de son sérail. L'idée de cette fiction n'était pas nouvelle, et il irripoi'te peu que Klôiitésquieu ail pii l'emprunter aîi ëiamois de Dufrcsny bu qu'il s'eri soit avisé clë luim&me. Mais, à cbiip sûr, ce cadre était irigeniéusemeril choisi: biilre qu'il permetlaiî à l'écrivain dé Irmlér de tous léis sujets à son gré et sans suite, Montesquieu y trouvait siirtout cet avantagé d'ajouter â son livre le ragbCit d'iine iiitrîguë galante. Cette partie, qiîi nous semlDlë aujourd'hui vieillie et même déplài^arité, clélermijia iusternérit le succès ^ l'épocjue (de lu Régence.
Le Persan dé Montesqiiieii passé eh reviie les cdraotères et les types dé la sociéiè pHrisienne., Montesquieu ost ici l'élève do La Bruyci'é; et ç'éfet dans la manière du nfiailrë qii'll tr^acë les poi'li'àils du feriiiiër geiiéral, dû directeur de cbrisciënce, dii j)bète, du vieil ofhciçr, de 'nomme â bonnss fortunes, du décision naire. Mais il aborde en oiUrë des sujets sur lesquels La Bi'uyïJré avait dû se cbnlruindre: rpieslions sociales, pouvoir royal et pap.ihié. dirdires religieuses. Cet èlernent dé satire nolltiqûe était nouvcâii. et c'estbu Montesquieu reprenu bcn avarilage. Sa plaisanterie, Froide Ibrsqii'll à agit ^WsJ ' i iils do la morale mondaine, rie devient mordaniè
qu'aux endroits qù, squ§ Ip fortne légèpp, ^e cficl^ept d^ graves questipns.
Enfiq, dçing îe? letj^res où |1 traite çlu de§potisiiie, dM droit des gens, de la liberté de conscience, de |a pqpulg^ iion et de lE^ dépopulatiqp, de§ fiqapces, çie la diftérepce dps g-ouYernemepfseprQpéQn^etftsiatiqpf!^, Mqpt^squjeu se montre déjà prépcpupé dps q ,4^§ti9P§ prQfqpdes (\ii la jurigprqdence e{, dQpne Ie§ premières indica|^Qq§ d© VB^jwit çies ioi^. Il est vjç%} sq^len^ppt qi^p §pn e^péfiepce j et sc^ maturité sopt encore eq défaut. L^ conçeptipp p¥' mériqvje qui jqi insp|rp j'épiçode <;ies \i.ç>ps troglodytes conduirait ^ la répubjiqup c^e flo^§se^u plutôt qu'à la théorie du gouvernement représentatif
On voit tous les éléments d'intérêt que contiennent les Lettres persanes et qui, parleur variété, cootribuent à er^ faire iin ^es livres les pli" attrayar^ts que nous ayons. Cet ouvragp f?iit ^te ^ans j'histoife dâ |a littérature, parce qu'il marque la première apparition de la satire politique ; dans l'histoire 'delà langue, parce que l'exemple du style brillante et de la phrase morcelle' de Montesquieu devait particulièrement contribuer à déterminer la
■ rection qu'allai ^ p,re|:^f]rela î^i^g^e aujçypf siècle.
<< Consiclérations surlQs çs^uses de la grandeur et de la d^padénce des Romains ». — 'î)epuis 17^^. Montesqpieu travaillp à V^jprit des lois, l^es Consià^. rations n^en ^orjt qu'up frî^£;ment qui a pris un dévpîoppement trop cpnsiçlérable pour tqnir dans le cadre g^péral dp l'ouvrage. Au^si bien Moptesquieu n'aboj^dait Rom( Ib^ un sujet q|ii fût nquveau po^r lui. Jl avai|, d^s l'année 1716, cqmposb âne iJisseriation suv'la pol(tiqw des Romains (^ans la religion. Cette fqis, iraitppt la matière dans son ensemble, il v^ suivre l'ordre des temps
t indiquer quelle? cause? ont supce^sivémerît travaillé à ia grandejir et à |a décadence des Romains. Les eauges de la grandeur sont, (^'abord, le mérite personnel dei rois; puis, au temps de la république, les ve|'|^u s romaines :'passjon dé l'égalité, religion dq serment, otjéissariQe aux lois, bon èpns pratique ?i, parmi les défauts même du caractère national, cette duplicité qui se tourne en
habileté politique. Les causes de la décadence sont: lagrandisseraent démesuré de l'empire, les guerres lointaines, la disparition de la classe moyenne, la corruption des mœurs.
Ici encore Montesquieu avait eu un modèle : Bossuet, dans deux chapitres de VHistoire universelle. Mais voici la différence importante. Pour Bossuet, c'est Dieu qui tient « le fil de toutes les affaires » : les hommes avec leurs passions ne sont maîtres que du détail des événements. Pour Montesquieu, le pouvoir des idées, le caractère des hommes, l'action et la réaction des causes et des effets suffisent à tout expliquer et règlent le cours de l'histoire.
Ce n'est pas la fortune qui domine le monde. Il y a des ''"uses générales, soit morales, soit physiques, qui agissent dans cuaque uionarchie, l"élèvent, la maintiennent ou la précipitent ; tous le» accidents sont soumis à ces causes ; et si le hasard d'une bataille c'est-à-dire une cause particulière, a ruiné un État, il y avait une cause générale qui faisait que cet État devait périr par une seule bataille : en un mot, l'allure principale entraîne avec elle tous les accidents particuliers.
Telle est pour Montesquieu cette philosophie de l'histoire, dans laquelle n'entre i)lus aucun élément emprunté à la théologie. Aussi est-ce de l'œuvre de Montesquieu que dérive tout le mouvement de l'histoire moderne.
« L'esprit des lois ». — C'est dans V Esprit des lois que Montesquieu a mis le résultat du travail et des méditations de toute sa vie. Sa pensée est contenue dans la définition même qu'il donne de la loi : « Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » Montesquieu va donc examiner comment les lois se forment sous Tinduence du gouvernement, du climat, de la religion, des mœurs
L'ouvrage comprend trente et un livres : Livres i à, VIII. — Les lois par rapport à la nature du gouvernement. II y a trois formes de gouvernement, monarchie, république, despotisme, correspondant à trois sentiments : honneur, vertu, crainte. Chaque gouver-J Dcment périt par l'exagération de son principe. Livres i