‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 128 sur 223 · J.-J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

J.-J. ROUSSEAU

Ses opuscules. — H y a dans l'œuvre tout enh'ère de Rousseau une parfaite unité. On trouve dans son premier écrit les germes de toutes les idées qu'il développera plus tard dans des ouvrag-es plus considérables. L'académie de Dijon avait mis cette question au concours, à savoir « si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs ». Diderot nous assure que c'est lui qui conseilla à Rousseau de répondre par la négative ; mais il semble bien que, pour traiter la question dans ce sens, Rousseau n'eut qu'à suivre la pente naturelle de son esprit.

Il reconnaît tout d'abord que « c'est un grand et beau spectacle de voir l'homme sortir en quelque manière du néant par ses propres efforts ». Ceci s'applique à l'Europe sortie des ténèbres du moyen âge ; car, aux yeux de Rousseau comme à ceux de Voltaire le moyen âge est une époque de barbarie et d'ignorance. Enfin, par une singulière fortune, « le stupide musulman » t'ait renaître les lettres. Bientôt les lettres et les sciences jettent un vif éclat, faisant l'agrément de la société, mais étendant « des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont sont chargés les hommes assemblés ». En môme temps, cette civilisation éloigne les hommes de la nature : on ne sait plus, dans les relations sociales, à qui Ton a affaire ; le caractère se cacbe sous ce masque de politesse et de bienséance qui blmpose à chacun. « Telle est la pureté que nos mœurs ont acquise. » Et cette corruption, c'est aux lettres, aux sciences et aux arts qu'il en faut attribuer la cause.

Ce mal, d'ailleurs, n'est pas propre à notre époque ; les I)rogrès de l'esprit humain ont toujours porté préjudice il lu vertu chez les peuples : exemples tirés de l'Egypte, de la Grèce, de Rome, de Gonstantinople, de la Chine. l']p Grèce .nôme, dans cette patrie des lettres et des arts, Socrate ne s'est-il pas élevé contre cette vaine curiosité de l'esprit? Qu'eût dit Fabricius sïi avait vu ie luxe des Romains, qu'il avait sauvés jadis et qu'iJI avait connus si pauvres et si robustes ? (Prosopopéo

célèbre.) L'auteur prend ensuite les sciences et les arts en eux mêmes ; il se demande ce qui doit à priori, par une sorte de nécessité, résulter de feur développement. Or les sciences et les arts ont nos vices pour origine : ils servent à développer l'oisiveté, le luxe, la mollesse ; ils pervertissent nos idées morales en nous habituant à voir la vertu cédant le pas au talent.

Quelques-unes de ces idées passeront dans la Lettre sur les spectacles. D'Alembert ayant, dans un article de V Encyclopédie, soutenu qu'il y aurait profit pour Genève à posséder un théâtre, Rousseau saisit cette occasion pour composer contre Tiramoralitô essentielle au théâtre un violent réquisitoire. Voilà le Rousseau ennemi des sciences et de toutes les Cormes de la littérature

Voici maintenant le Rousseau ennemi de la société et partisan du retour à ce chimérique « état de nature ». C'est encore pour un concours académique que cette question avait été posée : « Quelle est l'origine de l'inég-alité parmi les hommes, et si elle est autorisée par la loi naturelle? » Rousseau suppose que, dans l'état de nature, « l'inégalité est à peine sensible... et que son influence... est presque nulle. » Dans cet état, l'homme était verlueux et bon ; la paix était universelle, car on ne savait ce que c'était que la propriété, non plus que i'estime ou le mépris. La constitution des sociétés est venue tout défaire : or le besoin de société n'était pas naturel; car pourquoi un homme aurait-il besoin d'un autre homme, « plus qu'un singe ou un loup de ses semblables » ? De la constitution de la société sont nées toutes les inégalités, tous les maux.

L' « Emile ». — Ce sont les mêmes théories qui von inspirer le système d'éducation que Rousseau expos dans les cinq livres de son Emile : « Tout est bien, sor tant des mains de l'autour des choses; tout dégénère entre les moms do Vhomme. « — I. Rousseau se choisit un élève, Emile, anfant de bonne naissance, riche, orphelin. Il dirigera lui-même toute cette éducation

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