‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 129 sur 223 · J.-J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

J.-J. ROUSSEAU

s*occupant du choix de la nourrice, évitant à l'enfant les maladresses qu'on commet dans les soins donnés au premier âg-e. — II. L'enfant parle. L'éducation de son intelligence et de son cœur va commencer. On évitera de s'adresser à sa raison, qui n'est pas encore formée; on évitera de lui donner aucun enseignement positif. La première éducation sera purement négative. « Elle consiste, non point à enseigner la vertu ni la vérité, mais à garantir le cœur du vice, et l'esprit de l'erreur. » Par suite, il faudra éviter les mauvais exemples et les mauvais conseils : c'est à la campagne que sera élevé Emile, « loin de la canaille des valets... loin des noires mœurs des villes ». — III. Emile a douze ans; on ne lui mettra pas encore de livres entre les mains : « ils n'apprennent qu'à parler de ce qu'on ne sait pas. » En revanche, Rousseau va lui faire apprendre un métier manuel. Emile est riche, mais qui sait ? « Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. » Emile sera menuisier. Il parvient ainsi à sa quinzième année.

11 a peu de connaissances, mais celles qu'il a sont véritablement siennes, il ne sait rien à demi... Il a un esprit universel, non par les lumières, mais par la faculté d'en acquérir... Il n'a que des con» naissances naturelles et purement physiques. Il ne sait pas même le nom de l'histoire, ni ce que c'est que métaphysique et morale, ft connaît les rapports essentiels de l'homme al'houime... 11 se considère sans égard aux autres, et trouve bon que les autres ne pensent point à lui... Sans troubler le repos de personne^ il a vécu content, heureux et libre, autant que la nature l'a permis.

— IV. Rousseau a différé jusqu'à ce moment pour parler de Dieu à son élève. C'est ici que se place la fameuse Profession de foi du vicaire savoyard. Un matin d'été, le vicaire emmène son jeune protégé sur « une haute colline au-dessous de laquelle passait le Pô », et devant ce paysage magnifique, il lui expose ses croyances : « Le monde est gouverné par une volonté puissante et sage... Cet être qui veut el qui peut cet être actif par lui-même, cet être enfin, quel quii soit, qui meut l'univers et ordonne toutes choses, c'est Dieu. »

Mais il n'admet pas la nécessité d'une révélation. Sa religion est la relig-ion naturelle. Cependant Emile est devenu un homme. Son gouverneur va l'introduire dans le monde et l'unir avec une femme élevée pour lui. — V. Le dernier livre est consacré aux idées sur l'éducation de la femme.

Tel es( cet ouvrage qui contient dans les détails une foule de remarques utiles et neuves, et dont linfluence fut en somme heureuse. Rousseau rappela latlention de son siècle sur l'éducation des enfants qu'on négligeait beaucoup trop : grâce à lui, l'amour maternel redevint à la mode. Néanmoins, le principe même sur lequel repose ce système si artificiel est faiix. Rousseau part de la conception d'une nature foncièrement bonne : il ne tient compte que des bons instincts que l'éducation peut laisser se développer, il ne tient pas compte des mauvais instincts qu'elle doit l'éprimer.

Le <( Contrat social ». — Le xvni* siècle, avant Rousseau, s'était contenté de détruire : celui-ci va s'efforcer de construire la société sur des bases nouvelles. C'est l'objet du Contient social. 11 ne saurait entier dans notre plan d'examiner dans ses détails ce livre de politique : il nous suffira d'indiquer la méthode qu'y suit Rousseau. Il part de l'idée abstraite d'égalité pour constituer sa société idéale sur le modèle des cités antiques. C'est une double chimère. Le Contrat social cowWctïiXas idées que la Révolution, et plus spécialement la Convention, a essayé de faire passer dans la pratique*.

L'écrivain ; son influence. — Rousseau avait obteni dès sa première œuvre un succès immédiat et comm< foudroyant. C'est qu'il apportait des qualités entière ment nouvelles, et dont on s'était depuis longtemps déshabitué : avec lui, l'éloquence rentre dans la littéral ture. k\x lieu de la phrase hachée et rapide, Rousseai emploie la large période ; au lieu du style froid et acéré" il a la parole chaude, enflammée. Trop souvent cette éloquence est paradoxale : mais c'est, chez Rousseau,

kl Sur ta Nouvelle HéloUe, roj. le chapitre suiTant. page M6.

BERNARDl.N CE SAINT-PIERRE. 464

faute de bon sens plutôt que de sincérité. La passion parle toujours dans son œuvre, alors même qu'^^lle y déclame Rousseau est peut-être, de tous les écrivains du xvnr siècle, celui dont l'influence personnelle a été la plus g-rande et s'est le plus long-temps continuée. En laissant de côté la part qui lui revient dans le mouvement politique, il n'est que juste de reconnaître tout ce que lui doit la littérature de notre siècle. C'est Rousseau qui, en réag-issant contre la philosophie de son temps a préparé la renaissance du sentiment religieux. C'est lui qui, en célébrant dans ses plus belles pages les émotions que lui avaient laissées les paysag-es au milieu desquels s'étaient passées ses premières années a réveillé dans les imaginations le sentiment de la nature. C'est lui qui, par la façon toute plébéienne dont il étale sa personnalité et affiche son « moi », a contribué à développer ce sentiment de l'individu dont procédera notre poésie moderne. C'est de lui encore que viendront quelques-uns des traits regrettables qu'offre la littérature du xix« siècle : cette mélancolie, et ce malaise qu'on a appelé le « mai du siècle » et qui avait d'abord été le mal de l'hypocondriaque Jean-Jacques; les révoltes contre la société ; la croyance aux droits et à la fatalité de la passion. L'œuvre de Rousseau est la source même d'où dérive le couranï httéraire dans la première moitié de notre siècle.

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