‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 146 sur 223 · IV. — ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

IV. — ALFRED DE MUSSET

Sa vie; son caractère. — Celui-ci n'a été qu'un poète : sa vie s'écoula sans événements du 11 décembreaj iSlO ar i" mai 1857. H avait fait de bonnes éludesfl

au collège Bourbon et publia son premier volume de vers à dix-huit ans [Premières Poésies, de Don Pa'éz à Namound). Namouna le rendit célèbre à vingt et un ans. Ce ne fut dès /ors, pendant une période de dix ans, qu'une suite de publications, vers, romans, théâtre, au milieu des agitations d'une vie mondaine et troublée. Aussi, à l'âge de trente ans, est-il épuisé non seulement par cette production précipitée, mais surtoutpar des excès de tous genres. 11 ne produit plus que quelques œuvres {Souvenir ; Tristesse; Sur trois marches de marbre rose, etc.). Il mourut à quarante-six ans. Il était entré à l'Académie française en 1852. Alfred de Musset a été toute sa vie un enfant, un enfant nerveux et peu s'en faut, malade, tout entier à la merci d'impressions changeantes et très vives, allant à l'extrême de tous les sentiments. C'est de là que viendra l'originalité de sa poésie.

Son œuvre. ' — Alfred de Musset a débuté en disciple. Tout jeune et séduit par l'exemple de Victor Hugo, il prodigua dans ses Contes d'Espagne et d'Italie les effets de couleur locale et de fantaisie pittoresque. Mais ce n'était pas dans ce sens que devait le porter la tournure naturelle de son esprit. Ce n'est pas l'éclat des spectacles extérieurs qui le tente, c'est l'émotion des spectacles intimes. Le recueil de ses Poésies nouvelles contient ses meilleures pièces : les Nuits; Lettre à Latnartine ; l'espoir en Dieu; Souvenir. Alfred de Musset ne s'y recommande plus des bizarreries du romantisme, et bien au contraire, par la sincérité avec laquelle il traduit des sentiments vrais et par la netteté de la forme, il y devient un pur classique.

Le prosateur, chez Musset , vaut le poète. Les Comédies et Proverbes composent un jhéâtre d'une espèce particulière. 11 n'y faut pas cherohor de qualités proprement dramali(jue.s ; mais dans u monde rêvé, au miheu de

i. Voici la li>le des œuvres d'Alfred do Mus.-ul :

Premier livre des Contes d'Espagne et d Italie (it30); — Deuxième livre des Contes (1831) ; — .Spectacle dans un fauteuil (183Î); — Bolla (1835); — La Confession d'un enfant du siècle (1836); JSouvelltc (1853) ; — Lou*son; On ne. sauvait penser d tout; Cnrmosine; bethni (18*9-1»6I); — Théâtre (1839.1848) Muni sous le titre de comédie* ft Proverb e»

conventions qui sont le dernier mol de la fantaisie et rt« la iiberté elle-même, ce sont de délicates analyses morales que l'écrivain nous présente. On a dit que Musset procédait ici de Marivaux : mais c'est un Marivaux qui aurait pu écrire le Comme il vous plaira de Shakespeare. Les Contes et Nouvelles ont les mêmes qualités de charme et d'élég^ance. La Confession d'un enfant du siècle, œuvre inég-ale et mal venue, qui contient autant de déclamation pour le moins que de passion, est l'analyse d'un cœur malade, impuissant à lutter contre la tristesse et le décourag-ement.

L'écrivain. — Alfred de Musset a des qualités que n'avaient pas ses g-rands prédécesseurs : l'élégance, la légèreté, l'esprit. En revanche, il n'a ni la variété d'inspiration de Victor Hugo, ni l'élévation de pensée de Lamartine. Ce qui est caractéristique chez lui, c'est -1 sincérité avec laquelle il a rendu ses propres émotions, c'est la profondeur avec laquelle il a pénétré dans l'étude des sentiments douloureux.

Écouter dans son cœur l'écho de son génie ; Chanter, rire, pleurer, seul, sans but, au hasard; D'un sourire, d'un mot, d'un soupir, d'un regard. Faire un travail exquis, plein de crainte et de charme,

Faire une perle d'une larme, Du poète, ici-bas, voilà la passion.

Voilà son bien, sa vie et son ambition.

Cette définition que Musset donne de la poésie ne s'applique à aucune œuvre mieux qu'à la sienne. C'est lui encore qui écrit :

Les plus désespérés ?ont les chants les plus beaux Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.

Et, en effet, ses pièces les plus remarquables sont inspirées par la tristesse, par la pensée de la mort et du rapide oubli, de l'insuffisance de l'amour humain pour remplir le cœur, de l'amertume que laisse anrès soi I« Vlaisir, et de la finale désespérance.

J'ai perJu ma force et ma vie, Et mes amis et ma galté ; .Val perdu jusqu'à la flerté.

Qui faisait croire à mon géuie.

hk POÉSIE 50a

Quand j'ai connu la vt^rité.

J'ai cru que c'était une amie;

Qand je l'ai comprise et sentie.

J'en étais déjà dégoûté.

Et pourtant elle est éternelle.

Et ceux qui se sont passés d'elle

Ici-bas ont tout ignoré.

Dieu parle, il l'aut qu'on lui réponde

Le seul bien qui me reste au monde

Est d'avoir quelquefois pleuré.

La forme, chez Alfred de Musset, souvent facile et nonchalante, comme dans une causerie, atteint dans les moments de passion à une précision et à une exactitude qui en font le solide mérite.

AlfreddeMussetestloind'avoireusurle développement de la poésie au xix^ siècle l'influence de Lamartine ou de Victor Hug-o. Il n'a pas davantag-e la profondeur et l'élévation du premier, ni la variété et la puissance verbale du second. Il n'a jamais su se détacher de lui-même. Mais nul n'a eu dans l'expression de ses propres souffrances plus de sincérité, plus d'émotion pénétrante et communicative.

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