‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 147 sur 223 · V. — ALFRED DE VIGNY · texte numérisé non relu

V. — ALFRED DE VIGNY

Sa vie. Son œuvre. — Le comte Alfred de Vigny est né à Loches le 27 mars 1797. II entra à seize ans comme sous-lieutenant dans la « maison du roi », mais dég-oûté du métier militaire, en proie à un ennui dont il nous a laissé la poig-nante analyse, il quitta l'armée en 1828, et et se consacra toute entier à la Uttéralure. Il a publié de son vivant : les Poèmes antiques et modernes (1822), un roman historique Cinq-Mars (1826), les récits de Stello (1832) et de Servitude et grandeur militaires (183ô). Il a donné au théâtre notamment Chatterton (1835) dont le succès fut considérable. Alfred de Vigny est entré à l'Académie française en 1845; il avait passé ses dernières années dans une solitude volontaire. Afflig-ô de n'être pas mis par ses contemporains à la place qu'il croyait mériter, blessé dans son orgueil qui était très grand, il s'était, suivant son

expression, retiré dans sa « tour d'ivoire ». }\ est vra. que Vigny n'obtint pas de son temps la justice qui lui était due et que nous lui rendons aujourd'hui . ce . qu'il y avait dans son œuvre de plus original ne fut ni compris, ni goûté. Encore faut-il remarquer que le lecueil des Destinées, où se trouvent ses plus beaux poèmes, ne fut publié qu'après sa mort.

Le poète philosophe. Pessimisme et stoïcisme. — Contemporain des grands romantiques, Alfred de Vigny en uàl profondément dilfôrent. Ce qui avait le plus manqué aux écrivains romantiques, c'étaient les idées. Alfred de Vigny est un penseur; c'est ce qui fait son originalité. Il met dans ses vers non pas des sensations, des émotions et des confidences personnelles, mais bien des idées traduites en symboles. C^hacun de ses poèmes est l'expression sous forme symbolique d'une idée de philosophie : Eloa (la pitié pour le péché), Moïse (le génie nous prédestine à la souflrance), la Mort du loup (résignation stoique au malheur nécessaire), etc. L'œuvre de Vigny est à peu près la seule tentative que nous ayons d'une poésie philosophique.

La philosophie d'Alfred de Vigny est le pessimisme. Ce pessimisme le plus sombre et le plus conséquent n'a aucun rapport avec la mélancolie vague ou la tristesse déclamatoire des romantiques. Il re s'explique ïjoint par des aspirations déçues, par un trouble du cœur; il repose sur des considérations rationnelles. Il n'est pas le résultai de soulfranoes personnelles; il a une portée générale. Vigny envisage l'ensemble des -êtres et des choses ; if conclut que la vie est mauvaise. Tout ce qui feùt l'objet de nos désirs, l'amour, l'ambition, la gloire, n'est pour nous qu'uneoccasiondesouffrance. D'où pouvons-nous attendre secours et consolation? De la nature? Elle est insensible à nos misères, elle n'entend pas nos cris et nos soupii's:

Je route avec dédain, sans voir et sans entendre, A côté des fourmis les populations ; Je ne distingue p.is leur terrier de leur cendre, J'ignore en les portant les noms des nalions, On me dit une mère et je suis une tombe.

(La Nature dans la Mawm du berger.)

De Dieu? Mais pour Vigny les cieux sont vides, et l'homme n'a rien à attendre du Créateur, qui a abandonné sa créature.

Le juste opposera le dédain à l'absence,

Et ne répondra plus que par un froid silence

Au silence éternel de la Divinité.

Quelle est la leçon morale qu'il faut tirer de cette philosophie? C'est une leçon de résig-nation non chrétienne, mais stoïcienne. Le poète l'a formulée dans les derniers vers de la Mort du loup :

Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le sort a voulu rappeler,

Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

On voit assez ce qu'il y a d'amertume, mais aussi de grandeur, dans cette philosophie désespérée et hautaine.

Alfred de Vig-ny a écrit quelques vers qui, pour l'harmonie et l'ôclat, ne. laissent rien à désirer. Mais ces vers sont en petit nombre. Si la pensée chez Vign^ est toujours originale, vigoureuse, élevée, l'expression est souvent insuffisante. C'est d'invention verbale que manque ce poète. Gela explique qu'il ait peu écrit et qu'il n'ait pas dans l'histoire du développement de notre poésie la place à laquelle semblaient le destiner les qualités éminentes de son esprit,

Page 1