VII. — LES PARNASSIENS
Leconte de Lisle. Sully Prudhomme. François Goppée. José-Maria de Heredia. — Vers le milieu du siècle, un même courant se fait sentir dans toutes les parties de la littérature. De romanliqueet lyrique qu'elle était, elledevienlréalisteetpositiviste. Cette tendance se traduit en poésie par les théories et par les œuvres des poètes parnassiens, ainsi appelés parce que l-e premier recueil de leurs vers, publié en 1866 par l'éditeur Lemerre, parut sous le tilre de Parnasse contemporain. Ce qui caractérise la poésie parnassienne, c'est d'abord que le poète s'elTorce d'y être impersonnel, c'est-à-dire de n'y rien mettre de ses émotions personnelles; c'est ensuite que l'écrivain, désireux d'être avant tout un artiste, pousse jusqu'à l'excès la recherche de la perfection de la forme.
Le chef de l'école parnassienne est Leconte de Lisle (1820-1894). Dans ses Poèmes antiques (1853) et dans ses Poèmes barbares (1862), il ne se prend pas lui-môme pour sujet de ses vers. Ce n'est pas aux anecdotes de sa sensibilité qu'il s'intéresse, c'est à l'histoire de l'Humanité. 11 en fait défiler devant nous tous les cultes, toutes les croyances. Il écrit ainsi, à plus juste tilre que Victor Hugo, la légende des siècles. Son œuvre est à la fois érudite, épique et philosophique.
De ce que cotte œuvre est impersonnelle, il n'en faut . pas conclure qu'elle soit, suivant un terme qu'on l a souvent appliqué à Leconte de Lisle, « impassible ». l^ien au contraire. On devine, au fond de la poésie de Leconte de Lisle, la tristesse la plus désenchantée, la plus complète aspiration au néant. C'est le sens des vers par lesquels se termine la fameuse pièce de Midi.
Homme! si, le cœur plein de joie ou d'amertume. Tu passais vers midi dans les champs radieux, Fuis! la nature est vide et le soleil consume : Uien u'est vivant ici, rien n'est triste ou joyeux.
Mais 81, (lésahusG des larmes et du nre. Altéré de l'oubli de co luondo agité, ïu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire-. Goûter une suprême et morne volupté,
Viens! Le soleil te parle en paroles sublimes; Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin, Et retourne à pas lents vers les cités inflmes» Le cœur trempé sept fois dans le néant divin.
La forme est admirable chez LecontedeLisle. On peut dire que personne en ce siècK^ n'a mieux que lui écrit en vers. L'image chez lui est toujours ^ussi expressive quo magniritjue, le mot est juste et précis, l'harmonie est pleine, la rime est riche. On serait tenté seulement de reprocher à ce style la continuité do son éclat, et à ces vers la monotonie de leur sonorité.
Ceux qu'on avait d'abord confondus dans les rangs de l'école parnassienne, ne tardèrent pas d'ailleurs à dégager leur originalité. Sullij-Pru(Iliomme{lH'Sd-lS{)7) dans ses premiers recueils, Slances et Poèmes, les Épreuves, les Solitudes, les Vaines tendresses (18()5-1875) est le poète de la « vie intérieure ». Il se replie sur luimOme. 11 lit dans .son àine, il y distingue les plus fines nuances de sentiment. Cette délicatesse de psychologie, jointe à une mélancolie sans amertume, fait le charme de ce poète cher aux âmes raffinées et aux cœurs inquiets. Sully-Prudhomme s'est elforcé d'élargir sa manière et de traiter de grands sujets dans des poèmes de longue haleine. La Justice {181S) et le Bonheur (1888), sont des poèmes philosophiques. Ils contiennent de belles parties; maisle style y est tendu, pénible et trop souvent prosaïque.
Lui aussi, François Coppée (1842-1908) a su interpréter ce qu'il y a dans l'âme de plus déhcatetde plus subtil; ui\o élégance nn peu mièvre caractérise soifl premier recueil lyrique, te Reliquaire (1865); il y a de la sentimentalité dans la charmante comédie en un acte, le Passant {ISiY.)), qui, parsou brillanlsuccès, rendit tout de suite célèbre le nom de l'auteur. Mais son originalité est ailleurs : elle est dans le choix de sujets et d
personnages qui avant lui n'avaient pas encore droit de cité dans la poésie. Il est le poète des Humbles (1872). Il lui semble que la poésie peut résider même dans les destinées les plus médiocres. A ces existences de gens du peuple, de petits rentiers, de pauvres commerçants, il conserve leur cadre naturel; il peint avec minutie les paysages de banlieue, l'aspect des faubourgs. Véritable enfant de Paris, il est à la fois tendre et spirituel, sentimental et gouailleur. Pour mettre enfin la forme en accord avec les sujets traités, François Coppée a adopté un système de versification qui se rapproche beaucoup de la prose.
José- M aria de Heredia (1842-1905) a renouvelé l'art du sonnet. Chacun des « sonnets sans défauts » qui composent le recueil des Trophées (1893) (1), est un véritable poème. Tandis que chez les auteurs précédents le sonnet est une composition au cadre forcément étroit et dont l'horizon est comme fermé, les sonnets de Heredia ouvrent dans leurs derniers vers de lointaines perspectives. Ainsi dans les Conquérants :
Chaque soir espérant des lendemains épiques, L'azur phospliorescent de la uier dos Tropiques Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;
Ou penchés à l'avant des blanches caravelles. Us regardaient monter en un ciel ignoré Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.
Ou c'est encore, dans ^/î/o/ne et Cléopâlre^ le général romain qui, penché sur l'Egyptienne, •
Vit dans ses larges yeux étoiles de points d'or Toute une mer immense où fuyaient des galères.
Le style de J.-M. de Heredia est remarquable par
l'éclat et la précision de l'image. Cherchant moins à
exprimer des idées ou à traduire des émotions qu'à pré-
onter nuxyeux de courts et brillants tableaux, ce poète
1. lieiiiiis en viluiiies k cette date, les souuets qui composentle* Trophées avaient lous paru aultrieurement.
5lâ LE XIX« SIÈCLE.
est avant tout un artiste et un maître ouvrier en vers(i).
RÉSUMÉ
245. Des théories de Chateaubriand est sorti le mouvement romantique.
246. Le romantisme a pour principe essentiel de prendre toujours le contrepied des idées classiques. Son utilité à été d'affranchir la littérature du joug de formules étroites et de rendre la liberté à riraaginalion et au sentiment.
247. Lamartine (1790-1860) a été l'initiateur <\c la poésie au xixc siècle. Les « Méditations'^ (1820) sont le premier monument de la poésie lyrique moderne.
248. Poète d'un génie noblement idéaliste, Lamartine a chanté Dieu, rameur, la nature. Son inspiration est le plus souvent élégiaque et mélancolique. Sor. style, admirable de pureté et d'harmonie, est parfois d'une excessive facilité.
249. Victor Hugo (1802-1885) a abordé tous \ez genres, poésie lyrique, satirique, épopée, dram ,.
250. S'il a moins réussi au théâtre et dans le romain, faute de connaître le cœur humain, il a excellé dans le lyrisme et nous a donné sous forme de fragment? la seule épopée que nous possédions.
251. C'est par la richesse et l*éclat de l'imagin^.tion, par la variété des rythmes et par leur justesso musicale que vaut surtout l'œuvre de Victor Hugr. Ihestle grand fleuve de poésie moderne.
252. Alfred de Musset (1810-1857) a chanté avec plus de sincérité qu'aucun autre l'exaltation elles souffrances
i. AcTRts ECRIVAINS E> VHS. — Casimir Delavigne (1703-1843) a célébré la liberU- dans ses Mrstinietine» (1818), el donné au thcAlre les Viprrx siciliennes (1819), le Paria il821), etc. Sa poi'sie, ijui tient de l'ancienne école classique et (ail des emprunts au romiintisnie, nous semble aujoiinl'bui artificielle et di'niodée.
Béranger (1780-18&7) s'eit Tait une spécialité de la chanson où il a exprimé quelques-unes des idées de la b'iurgeoisie libérale : le Dieu des bonnes gens, la librrt' lempér e, l'amour égrillard, la galté superflciellr. Béranger a été en son temps u'i personnage populaire.
Barbier (1805-188:^) a eu ^on heure d'inspiration ; sous le coupdcs év nemenU de 1830, il écrivit les ïambe", pamphl«tii en vers d'une brutalité factice. i
La poésie 5lâ
de l'amour. Pocle de la jeunesse, il a tour à tour la grâce spirituelle de la causerie en vers et Taccent de la passion profonde.
253. Alfred de Vigny (1797-1863), contemporain des grands romantiques, en est très différent. Ce qui le caractérise, c'est qu'il est un poète philosophe. Sa philosophie jst pessimiste, sa morale est stoïcienne. Si, chez lui, la souplesse et l'éclat de la forme font parfois défaut, il a écrit quelques-uns des plus beaux vers de la langue française.
254. Théophile Gautier (1811-1872) et Théodore de Banville (1823-1891) fontlalransiliondelapoésieromantique à la poésie parnassienne. On doit à Gautier des modèles de' poésie plastique et la théorie de l'art pour l'art. Banville est le jongleur de la rime.
255. L'école parnassienne se distingue de l'école romantique parce qu'elle recherche l'impersonnalité dans la poésie et l'impeccabilité dans la forme.
256. Leconte de Lisle (1820-1894) a été le chef du mouvement parnassien; Sully-Prudhomme (1839- 1907) est le poète de la vie intérieure ; François Coppée (1842-1908) est le poète des « humbles ». José-Maria de Heredia (1842-1905) a renouvelé l'art du sonnet.
I LECTURES RECOMMANDÉES
Brunelière, VÉvolulion de la poésie lyrique au xix^ siècle, — E. Monlé^ut, Nos Morts contemporains. — Edmond Biré, Victor Hugo avant 1830. Victor Hugo après iS30. — Maxime du Camp, Théophile Gautier (grands écrivains français). — Arvède Barine, Alfred de Musset (Ibid.). — R. Doumic, Lamartine (Ibid.). — Mabillcau, Victor Hugo (Ibid.). — Paléologue, A. de Vigny {ih'id.). — L. Levrault, Auteurs français (études critiques). La Poésie lyrique (les genres littéraires).
TEXTES A CONSULTER
Lamartine (Hachette). — Victor Hugo (édition ne varietur^ Quantin. Légende des siècles, éd. criti(|ue (Hachelte). — Alfred de Musset (Fasqueile). — Alfred de Vig'ny (Calma nn- Lévy). — Théophile Gautier (l*'asquclle). — Banville (Kasquelle). — Le Parnasse contemporain 3 vol. — Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme, Coppée, Heredia (Lemerre).
Doumic. — Lilt. fir. 17