‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 151 sur 223 · I. — AUGUSTIN THIERRY · texte numérisé non relu

I. — AUGUSTIN THIERRY

Sa vie ; l'homme. — Augustin Thierry est né à Blois le 10 mai 1795. Il fit ses études au collège de s6 ville natale, puis à l'École normale, où il était en 1811 Il entra dans l'enseignement, puis, après les événements de 1815, s'occupa de politique et devint le secrétaire du philosophe utopiste Saint-Simon. En 1817, il entra à la rédaction du Censeur européen, « la plus grave et en même temps la plus aventureuse en théorie des publications libérales de cette époque ». Il passa ensuite au Courrier français. A partir de 1821, il va se consacrer exclusivement à l'histoire. Déjà, dans les Lettres adressées au Censeur et au Courrier, il avait indiqué la nécessité d'une réforme dans les études historiques et les principales conditions de celte réforme. La première de ces Lettres (13 juillet 1820j peut être considérée comme son manifeste.

h' Histoire de la conquête de l'Angleterre par tes JVor^ rnands (1826) et les Lettres sur l'histoire de France (1827) obtinrent un succès considérable. Mais l'écrivain n'a^'dit pa? niénagc ses forces. 11 avait en partie perdu la vue : en i628, il dut « s'avouer vaincu », quitter Paris,

renoncer nriomcnlanément au imvail. Il s'y remit bientôt. En 1835, il publiait, sous le litre de Dix ans d'études historiques, le récit de ses premiers eflorts et ses essais de début. De 1833 à 1837, il faisait paraître sous forme de Lettres, dans la Revue des Deux Mondes, les Récits des temps mérovingiens, qui sont à coup sûr son chef-, d'oeuvre, pour l'impartialité du jug-ement, la hauteur des vues et l'éclat du style. Chargé par Guizot de travailler à la publication des documents inédits relatifs au tiers état, il trouva dans celte publication l'occasion d'écrire son Essai sur l'histoire de la formation du tiers état (1850). Augustin Thierry est mort le 22 mai 1856. Sa vie est un des beaux exemples de dévouement à la science et de résignation.

Son œuvre. — Augustin Thierry a été le grand réformateur des études historiques. Il faut chercher quelle direction il leur a imprimée, et sous quelles influences lui-même s'était formé. « J'avais l'ambition de faire de l'art en même temps que de la science, de faire du drame à l'aide de matériaux fournis par une érudition sincère et scrupuleuse. »

Augustin Thierry indique lui-même en ces termes la conception qu'il se fait de l'histoire: résurrection vivante mais exacte du passé, œuvre d'art et de science, l'imagination et la critique se complétant pour produire dans l'esprit le sentiment de la vérité historique.

C'est sous des influences diverses qu'Augustin Thierry fut amené à cette conception : lui-même nous les indique. La première de ces influences est celle du romantisme. La page célèbre où Chateaubriand, dans les Martyrs, fait la description des Francs fut pour lui une révélation. « J'éprouvai d'abord un charme vague et comme un éblouissement d'imagination. Mais quand vint le récit d'Eudore, cette histoire vivante de l'Empire à son déclin, je ne sais quel intérêt plus actif et plus mêlé de réflexion m'attacha au tableau de la Ville éternelle, de la cour rt'un empereur romain, de la marche d'une armée romaine dans les fanges delà Batavie et de sa rencontre avec unç armée de Francs... Ce oioment d'enlhousiusmç

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fut peut-être décisif pour ma vocation à venir. » Même admiration à Tadressede Walter Scott, Dans ses voyages en France, déjà presque aveug-Ie, il s'inspire de la vue des monuments qu'il comprend et qu'il aime : un des premiers, il réag-it contre le sévère Jugement du xvip siècle sur l'architecture gothique. «J'avais, dit-il, tout juste assez de vue pour me conduire; mais, en présence des édifices et des ruines... je ne sais quel sens intérieur venait au secours de mes yeux. Animé par ce que j'appellerais volontiers la passion historique, JQ voyais plus loin et plus nettement. » Augustin Thierry est donc un romantique.

D'autre part, les idées politiques d'Augustin Thierry font conduit à faire entrer dans l'étude de l'histoire un principe nouveau, à savoir que, pour bien connaître une époque, il faut étudier le peuple lui-môme, et non pas seulement ceux qui le gouvernent. Il écrit, en 1820 : « L'histoire de France, telle que nous l'ont faite les historiens modernes, n'est point la vraie histoire du pays, l'histoire nationale, l'histoire populaire... La meilleure partie '^e nos annales, la plus grave, la plus instructive, /este à écrire : il nous manque l'histoire des citoyens, l'histoire des sujets, l'histoire du peuple. » Et ailleurs : « Une véritable histoire de France devrait raconter la destinée de la nation française : son héros serait la nation tout entière ; tous les aïeux de cette nation devraient y figurer tour à tour, sans exclusion et sans préférence. » Cette idée, qui est l'idée maîtresse de ses travaux sur la Conquête de V Angleterre et sur le Tici's état, était une idée nouvelle : c'est Augustin Thierry qui signale la nécessité de l'étrde, jusque-là méconnue, des institutions populaires.

X.'écrivain. — L'histoire, telle que la comprend Augustin Thierry, suppose des qualités d'écrivain. Une forme colorée est nécessaire pour ressusciter la physionomie d'une époque. Et tel est justement le mérite d'Augustin Thierry comme écrivain, surtout dans ses Récits des temps 77iérovinf/iens. Il a cherché à rendre le çgntrasie violent des mœurs, le combat de la baibarie

frarique et de ïa civilisation g^ilo-romaine, îa fonnalion d'une société nouvelle où toutes les passions se rencontrent et se choquent. 11 o personnifié ces caractères d'une époque dans des portraits vivants : ceux de Tévêque Prétextât, de Leudaste, de Grég-oire de Tours, de Chilpéric.

La place d'Augustin Thierry est ainsi à l'orig-ine même du mouvement moderne de l'histoire. Moins philosophe que Guizot, Aug-ustin Thierry a plus que lui le dou de raconter et de^^indre : par lô il annonce Michelet.

U, — GDIZOT.

Sa vie. — François Guisot est né à Nîmes le 4 octobre 1787. Il appai tenait h une famille de vieille bourgeoisie protestante. Élevé à Genève, il revint à Paris, en 18^5, pour faire son droit. En 1812, il fut appelé par M. de Fontanes h la chaire d'histoire de la Faculté des lettres de Paris. Les événements de 1814 le tournèrent vers la politique. Membre du conseil d'Étal, il en fut exclu en 1820 et revint h l'enseignement de l'histoire. Il ouvrit son cours le 7 décembre, devant un auditoire passionné. Ce cmirs, dont le sujet étai* l'étude des institutions de la France, devint bientôt un véritable enseignement politique, où le professeur, représentant de l'école doctrinaire, s'efforçait de justifier les idées libérales. Le gouvernement s'eiïraya de ces tendances, et Guizot dut suspendre son cours (1822). Il le reprit en 1828 et consacra à rétudc de la civilisation en France des leçons qui firent révolution dans la science historique. Les événements de juillet 1830 ramenèrent Guizot à la politique : la partie de sa vie qui va jusqu'en 1848 appartient à l'histoire générale i>ltis qu'à l'histoire des lettres.

A l'écart do la vie publique depuis cette date, Guizol passe ses dernières années dans la retraite et revient à ses études préférées ; h cette période appartiennent : le traité De In démocrntie en France {i^\())\ les Afémoires pour servir à VhistoiîH' tfc mon temps (1858-1868): C église et la société c/trétieune (1801); l'Histoirt de

France racontée à me^ petits-enfants (1870-1874)»

Guizot est mort le 12 octobre 1874 au Val-Richer. Son dernier mot à ses petits-enfants avait été celui-ci : « Servez le pays, la tâche est rude parfoi, ,, mais servez-le bien. » Par sa grande honnêteté, par son austère désintéressement, par sa fidélité à des principes inébranlables, Guizot est une des plus nobles figures, non pas seulement de notre temps, mais de toute notre histoire.

L'homme. — Guizot a été avant tout un homme d'Étal. C'est ce qu'il ne faut pas oublier, si l'on veut comprendre le rôle qu'il a pu jouer dans la littérature. Il n'a pas voulu être un écrivain; il n'a pas songé à écrire pour écrire, mais bien pour démontrer et pour con-^ vaincre. Il appartient à la littérature, moins par la façon dont il a écrit que par la manière originale dont il a pensé. Historien, philosophe religieux, critique littéraire, orateur pohtique, il a poursuivi toujours un môme but ; et ce qui fait l'unité de son œuvre est précisément ce qui fait l'unité de sa vie. Aussi devons-nous rechercher quelles ont été les idées maîtresses de sa conduite.

Ces idées peuvent se ramener à deux : la foi religieuse et la foi libérale. Il écrit, en parlant de sa jeunesse et des salons où il avait été accueiUi : « J'avais été élevé dans des sentiments très libéraux, mais aussi dans des croyances pieuses. Les habitués des salons, qui m'accueillaient avec une entière bonté, souriaient et s'impatientaient quelquefois de mes traditions chré-r tiennes... et cette diversité de nos idées et de nos habitudes était pour moi une cause d'intérêt et de faveur, J'ai appris d'eux, plus que de personne, à porter dans la praticjue de la vie cette large équité et ce respect de la liberté d'autrui qui sont le devoir et le caractère de l'esprit vraiment libéral. » Cette double muxime resta eelle de toute sa vie.

Déjà vieux, il éprouve le besoin do défendre, ù'ans ses Meditutinns, les grandes idées spiritualistes et chrétiennes mises en péril par les progrès de la philosophie positive. Dans le synode général des églises réformées

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de 1872,"il affirma une dernière fois en public ses con~ violions et témoig-na, « si près du terme de la vie, de son attachement à la foi chrétienne ». Mais la religion ne fut pas seulement pour lui une croyance individuelle; il vit en elle le lien social par excellence. Au sujet de la loi de 1833, il proclamait déjà la nécessité du concours entre l'État et l'Église. « Il faut, écrivait-il plus tard, que l'éducation populaire soit donnée et reçue au sein d'une atmosphère religieuse, que les impressions et les habitudes religieuses y pénètrent de toute part. » Aussi ces idées devaient-elles trouver ])lace dans son œuvre historique. Parmi les facteurs de la civilisation, il signale l'élément religieux comme étant un facteur essentiel. Le premier il rendra justice à l'Église et verra dans le christianisme l'origine du progrès des classes populaires et, |)ar là môme, de la civilisation en Europe. Il y verra aussi l'origine de la liberté politique. Par là s'explique que, chez lui, à la foi religieuse s'unisse la foi libérale.

Les deux choses, en effet, se tiennent. N'oultlions pas que dans le catholicisme même se formait, avec Lamennais, qui connut Guizot, tout un f;arti à qui ces deux idées servaient de devise. De plus, Guizot était protestant, et porté ainsi vers un système politique qui acciùt la part de l'activité individuelle et qui restreignît l'autorité. Voici comment il résume sa théorie : « Ce que la France cherche depuis 1789, ce que l'Europe appelle de ses vœux obstinés, c'est le gouvernement libre. La liberté politique, c'est l'intervention et le contrôle efficace des peuples dans leur gouvernement, c'est le besoin et le travail bruyant et latent de l'état social qui, depuis dix-neuf siècles, sous l'influence de la religion chrétienne et par le cours naturel de la civilisation moderne, s'est développé chez les nations européennes et qui prévaut partout où elles portent leur esprit avec leur empire. » On sait que tout l'effort do Guizot consista dès la Restauration à fonder en Francs ce gouvernement libre : il en vit la forme la i)lus coniolète dans le gouvernement parlementaire. 11 prétendait

d'ailleurs conserver sa part légitime à l'autorïté et au pouvoir. On lui a reproché d'être un « autoritaire. » I) le fut seulementen ce sens qu'il. n'admettait pas la théorie d'un pouvoir désarmé.

L'historien; son œuvre. — Ces idées se retrouvent dans les ouvrages de Guizot, surtout dans les quatre livres dont l'influence a été la plus grande : Histoire de la révolution V Angleterre ; Histoire générale de la civilisation en Europe; Histoire générale de la civili^ sation en France; Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps.

Guizot s'était, dès le temps de la Restauration, tourné vers l'étude de l'Angleterre, en qui il voyait la parfaite image de l'esprit protestant ou libéral. C'était pour lui comme une patrie intellectuelle et politique. II chercha, en étudiant VHistoire de la révolution de 1648, à déterminer ■( quelles causes ont donné en Angleterre, à la monarchie constitutionnelle, et dans l'Amérique anglaise à la république, le solide succès que la France et rF]urope poursuivent jusqu'ici. » En résumé, il étudie en Angleterre une des phases de la civilisation, une des transformations des sociétés du moyen âge en sociétés modernes. « Ce fut, au XVII* siècle, la fortune de l'Angleterre que l'esprit de la foi religieuse et l'esprit de liberté politique y régnaient ensemble, et qu'elle entreprit en même temps les deux révolutions. » L'ouvrage est divisé en trois parties, comprenant: 1° Charles P"" et l'histoire de la révolution ; 2° Cromwell ; 3° la restauration des Stuarts. Toutefois, ce n'était encoie que la préparation aux études d'histoire générale.

Dans les deux ouvrages suivants, Guizot étudie le développement de la civilisation en Europe et en France, et en axamine les divers éléments. L& civilisation est pour lui le développement simultané de la société et de l'homme lui-même : « d'une part, le développement politique et social; de l'autre, le développement intérieuret moral ». Ces deux facteurs, l'homme, la société, agissent et réagissent l'un sur l'autre. Quand un changement iv/iigieux ou moral s'opère dans l'homme, il a son coulrc-

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coup sur la société elle-même. Quand une transformation se ^ait dans rélal social, elle amène une réaction sur 1 individu Les élénienl^ de la civilisation moderne se ramènent à trois : les traditions romaines, auxquelles nous devons le pouvoir politique et les traits g-énéraux de ta royauté ; les traditions germaniques, auxquelles nous devons l'esprit d'indépendance et de liberté qui u contribué à la formation du régime féodal et à la naissance de la liberté politique; enlij» le christianisme, auiîuel on doit non seulement la croyance morale, individuelle. les idéesde lu littéi'aturc ot de l'urt, maiscncore l'esprit d'association et les idées d'égalité qui, par leur progrès, travaillent à 1 émancipation lente et graduelle des classes populaires. La conclusion des études de Guizot sur l'histoire de la civilisation est en faveur des institutions dont il voit la préparation dans lesj'aits sociaux antérieurs.

Dans les Mémoires, on retrouverait la même inspiia tien générale. Mais ici Guizot ne démontre pas, il se justitie. « J'ai défendu tour à tour, dit-il, la liberté contre le pouvoir absolu, et l'ordre contre l'esprit révolutionnaire, deux grandes causes qui, à bien dire n'en font qu'une : car c'est leur séparation qui les perd tour à tour l'une et l'autre... C'est ici vraiment la cause nationale. Je suis attristé, mais point troublé de ses revers; je ne renonce ni à son service, ni à son triomphe. Dans les épreuves suprêmes, c'est mon naturel, et j'en remercie Dieu comme d'une faveur, de conserver les grands désirs, quelque incertaines ou lointaines que soient les espérances. « Ces Mémoires, commencés au temps de l'Empire, retracent la vie et la carrière de Guizot, jusqu'à la révolution de Février. C'est une belle page d'histoire et de philosophie sociale contemporaine ' on y peut voir comme iai)pcndi('o cl la conclusion des cours sur la civilisation.

L'écrivain. — Il ne faut chercher dans les livro:^^ de Guizot ni tableaux, ni récits, ni deeciiptions. Les évenemeiits ne sont pour lui que les a^nes des»

idées : les personnages seront relégués au seconj pfan. L'originalité du style de Guizot vient surtout de la pensée : il a écrit grandement, parce qu'il a pensé grandement. De là ses phrases sans éclat mais pleines de fond ; un style sobre, sans images, mais puissant, avec quelque chose de sentencieux et de doctrinal. Ses écrits sont l'image de son caractère, droit, ferme, opiniâtre et hautain. Sa plume ne se déride jamais. C'est le style d'un logicien, et d'un protestant.

Guizot a créé l'histoire entendue comme science sociale. Sans doute, il y avait eu avant lui des essais que nous avons indiqués, et qu'il ne faut pas méconnaître. Mais les écrivains du xviii® siècle, qui cherchaient à tirer de l'histoire les éléments d'une philosophie politique, manquaient encore de précision et de critique et négligeaient d'étudier les faits avant de conclure. Guizot introduit dans l'histoire un esprit de rigueur, de prudence, de réserve, et la débarrasse des hypothèses qui la dénaturaient en l'encombrant. Il a appliqué à l'histoire les lois que la science appliquait à d'autres phénomènes. Le premier il a fait une analyse complète des divers éléments dont se compose le corps social, et signalé l'influence de la religion sur ia vie politique. Il a, en outi'e, formulé la loi historique des dépendances mutuelles, en montrant l'influence réciproque de l'individu sur la société, et de la société sur l'individu. Enfin, il a pressenti ta loi d'évolution et les idées de la science actuelle, qui ne voit dans les peuples comme dans la nature que des transforma» lions successives et progressives. « Entre les mains toutes puissantes du Dieu éternel, l'histoire d'un peuple ne s'interrompt et ne recommence .jamais. » Par toutes ces raisons, il a créé une école.

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