‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 154 sur 223 · V MICHELET · texte numérisé non relu

V MICHELET

Sa vie; son œuvre. — Pour Michelet, il faut lui faire mie place à part, et cela parmi les écrivains de génie de notre siècle. Il nous a raconté sa première éducation dans la préface de son livre le Peuple. Jules Michelet est né à Paris, le 21 août 1798, dans le chœur d'une ancienne église occupée par l'imprimerie de son père. Il connut l'extrême pauvreté, et du s'occuper d'abord du travail manuel de l'imprimerie : il fut « comme une herbe sans soleil entre deux pavés de Paris». Peu ou point d'instruction: le matin, il reçoit les leçons d'un vieux libraire, ancien maître d'école et révolutionnaire ardent. Son père le fit entrer ensuite au collège Sainte-Barbe, où il eut pour maîtres Villemain et J.-V. Leclerc. Son prix de discours français en rhétorique est célèbre dans les annales des concours généraux. Il entra dans l'enseignement et fut d'abord professeur ù Sainte Barbe en 1821. A la suite de la publication des Principes de la philosophie de l'histoire, traduction abrégée de Vico, il fat nommé professeur d'histoire à l'École normale (1827). Il y resta jusqu'en 1837 et y commença ses grands ouvrages. Dans VIfistoire romaine (1831), il contribua à vulgariser les hypothèses de Niebuhr. Mais l'influence du romantisme, et aussi la tournure de son esprit, l'entraînaient vers l'étude du moyen âge. C'est sous l'empire de ces idéec qu'il publia, en 1833, le premier tome de son If/stoire de France. Suppléant de Guizot à la Sorbonne, dt 1834 à 1836, il se porta vers l'étude de la Renaissance) ' de la Réforme.

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En 1837, Michelet quitta l'École normale pour le Golièg-e de France, où, comme Quinet et Mickiewicz, il fit de sa chaire une véritable tribune politique. C'est surtout à partir de 1840 que sa polémique devient violente. Son hostilité contre Guizot, les progrès de la Renaissance religieuse le jetèrent dans les opinions extrêmes. Il publia en 1843 son Cours sur les Jésuites ; en 1845 le Prêtre, ta Femme et la Famille: en 1846 le Peuple, juvrag-es qui eurent un immense retentissement. C'est aussi dans une intention polémique qu'il publia en 1847, son Histoire de la Révolution, œuvre littéraire qui n'a d'ailleurs aucune valeur historique.

Destitué après les événements de 1851, Michelet profita de sa retraite pour terminer son Histoire de la Révolution et faire celle du mouvement démocratique de l'Europe en 1848, dans ses livres sur /a Pologne ei la Russie {ISbi), les Principautés danubiennes [iSôS], les Légendes démocratiques du Nord ^1854). Mais les études historiques perdaient pour lui de leur intérêt. Vivant dans la retraite et la solitude, il se détourne de « la dure, la sauvage histoire de l'homme », pour se tourner vers la nature. Il la chante dans une série de livres où son génie se révèle sous un jour nouveau: L'Oiseau (1856) ; l'Insecte (1857) ; la Mer (1801) ; la Montagne {iSQS}. Il essaya aussi de traiter les questions relatives à la famille dans les livres s\ir l'Amour (1858) et /a Femme {iSb9j. Enfin, dans sa Bible de l'humanité (1804), il expose ses idées religieuses et morales. Cependant Michelet termina son Histoire de France, qu'il conduisit jusqu'à 1780. Mais l'œuvre, en finissant devient une œuvre de parti; absence complète de critique, attaques violentes et passionnées contre certaines idées. Cette injustice et ce parti pris sont notoires dans ses jugements sur le catho licisme et Louis XIV. La maladie et le découragement avaient d'ailleurs contribué à égarer l'impartiahté de l'historien il avait commencé une Histoire du XIX' siècle; mais les forces l'abandoimèrent. Il mourut à Hyères le 9 février 1874.

L'homme. — L'œuvre de Michelet a été c(\nsidô-

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rable; mais, historien, pamphlétaire, puhhciste, il reste toujours le môme : il est surtout un poète. Sa qualité maîtresse est rimaginailon, une imag-inalion vive, émue. C'est qu'en eflot l'homme, chez lui, s'explique tout entier par la puissance de sentir. Toute idée venait chez lui d'un sentiment. Sans accepter de religion déOnie, de dog-me, il est pourtant à sa manière une âme religieuse, un croyant. Il croit h la divinité, h In Providence, au règ-no liitur de la justice. Par certaine côtés, ce négateur violent est un mysli(iue; un de ses livres préféi*és fut toujours Vhnitation. De même, dans la nature, il sent la vie universelle. Les ellirmations du matérialisme l'elTrayaient, et il se serait détourné des sciences, s'il avait pu croire que leur progrès chasserait de l'univers la poésie.

L'historien. — Ce don de sentir, nous le retrouvons dans les livres d'histoire do Michelet. Il écrit : « C'est pour l'histoire une condition indispensable que d'entrer dans toutes les doctrines, que de comprendre toutes les causes, que de se passionner pour toutes les affections. » L'histoire est donc pour lui un tableau vivant, poétique. On a pu reprocher à Michelet le manque de critique : il ne compare pas, il décrit. Il n'a pas non plus, comme Guizot, le don de l'analyse philosophique : il n'étudie pas l'enchaînement des causes; il fait de l'histoire une résurrection. Il ne retrouve pas l'histoire à l'aide des textes, il la devine. Son Histoire de France est un cadre où il fait revivre les personnag-es, les sentiments, les mœurs. Il se passionne pour les hommes qu'il met en scène comme pour les idées qu'il expose. Personne n'a parlé avec plus de charme du catholicisme et de l'fig-lise, « cette mère du monde moderne... », do l'architecture g-othique. des rois Robert et Saint-Louis. Mais aussi il devient hug-uenot avec Luther et Calvin. Son I/itfoirt de la Révolution n'est qu'une épopée dont le peuple est le héros, et il a le même enthousiasme pour des hommes tels que Danton, ou pour une sainte telle que Jeanne d'Arc. En ce sens. Mirhelet a fait une œuvre qui est unique

en son g-enre. II faut ajouter qu'il a les défauts de ses qualités : aucune sûreté dans ses jug-ements, parfois absence de profondeur, le dédain des faits et do l'observation; il lui arrive souvent d'être dupe du sentiment.

L'écrivain. — On comprend désormais quels peuvent être les mérites du style chez Michelet : c'est surtout le pittoresque. Après Victor Hugo, Michelet peut être considéré comme l^écrivain qui, au xix° siècle, a eu le plus le don de l'image et de la couleur. C'est ainsi que, dans sa description de la France, il nous montre cette Bretag-ne « âpre et basse, simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la France pour porter le coup des courants de la Manche ». Il définit les Alpes « le château d'eau de l'Europe, le cœur du monde européen ». Il parle des animaux, '( ces enfants., qui n'ont pu débrouiller le premier songe du berceau, peut-être des âmes punies, humiliées, sur qui pèse une fatalité passag-ère ». Il voit dans le flux et le reflux de la marée « le pouls de l'Océan ». Il fait ce tableau de la tempête : « Le grand hurlement n'avait de variantes que les voix bizarres, fantasques du vent acharné sur nous. Cette maison lui faisait obstacle : elle était pour lui un but qu'il assaillait de cent maoières C'était parfois le coup brusque d'un maître qui frappe à la porte, des secousses comme d'une main forte pour arracher le volet, c'étaient des plaintes aiguës par la cheminée, des désolations de ne pas entrer, des menaces si l'on n'ouvrait pas, enfin des emportements, d'effrayantes tentatives d'enlever le toit. Tous ces bruits étaient couverts par le grand heu î heu 1 tant celui-ci était immense, puissant, épouvantable. »

Les défauts mômes de Michelet et les excès de son imagination ont contribué à faire de lui, dans les endroits même où il cesse d'être historien, un des écrivains les plus orig;iDaux de la prose moderne

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