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LE ROMAN APRÈS

Dans la seconde moitié de ce siècle le roman a pris une extension plus grande encore. Il tend h devenir le genre uni(jue qui englobe tous les autres. Les nn'mes tendances s'y rencontrent que nous avons déjà notées dans la première partie du siècle, avec pourtant cette diirérence notable que le courant réaliste devient de beaucoup le plus puissant. L'initiateur et le maître est cette fois Gustave Flaubert, C'est de lui quo proeèdent tous les romanciers qui ont suivi. Et il est l'auteur d'un des chefs-d'œuvre du roman : Madame liovary.

Gustave Flaubert. Combinaison du romantisme et du réalisme, — L'originalité de Gustave Flaubert (1821-1880) est qu'en lui se combinent les éléments du romantisme avec ceux du réalisme.

Ce géant, aux épaules et aux moustaches de vieux chef northman, qui emplit des éclats do sa colère et de sa voix son vaste cabinet do travail, est par ses goûts et par 'e fond de sa nature un romantique. ^1 a du romantisme les puérilités, telle cette haine des bourgeois qui chez Flaubert est naïve, sincère et persistante, qu'on retrouve au fond de tous se? livres et qui lui a inspiré ae& ' réations devenues fameuses. C'est par horreur pour

lîotre médiocrité moderne qu'il s'enfuit vers lés civili^ satioiv intiquea et qu'il écrit Salammbô. Il incarne la sottise bourgeoise, renforcée de présomption faussement scientifique, sottise additionnée de bassesse et d'envie dans le type du pharmacien Homais. Il consacre sa dernière œuvre à collectionner les niaiseries qui peuvent éclore dans le cerveau de deux bourg-eois : Bouvay^d et Pécuchet. Les maîtres du romantisme, Chateaubriand, Victor Hugo sont pour Flaubert l'objet d'un véritable culte. Il déclame les vers de l'un, la prose rythmique de l'autre. Il a comme eux le plus vif sentiment de la forme. Flaubert a poussé jusqu'aux extrêmes limites le souci de la perfection du style. Il a soulfert de ce qu'il appelle les « alTres » du style, passant des heures sur une phrase, ne l'écrivant que lorsqu'il se Test déclamée à lui-même et qu'elle lui a paru assez harmonieuse.

D'un autre côté, par sa conception de l'art et de la vie, Flaubert est réaliste. D'abord il n'admet pas que l'écrivain se mette dans son œuvre, qu'il y intervienne personnellement pour y exprimer ses idées ou épancher sa sensibilité. L'œuvre doit être objective, impersonnelle, impassible. Il en bannit les préoccupations de morale comme tout ce qui est étranger à l'art lui-même. Il ne croît pas à la hberté. Fils de médecin, il est très soucieux de physiologie et y subordonne la psychologie. Il peint la vie telle qu'elle est, ou telle qu'elle lui paraît ; et elle lui paraît mauvaise. Ce qu'il décrit c'est l'égoïsme, la vulgarité, la monotonie et la fadeur de l'existence.

« Madame Bovary. » « Salammbô. » — Cette double tendance se trouve dans chacun des romans de Flaubert. On peut les classer en deux catégories : Madame Bovary, l'Éducation sentimentale^ un Cœur simple, Bouvard et Pécuchet sont des romans réalistes par les sujets étudiés, par les personnages mis en scène, |)ar la peinture de la vie moderne; mais la composition et le style en font des œuvres d'art. Salammoô (1802), roman carthaginois, Ilérodias, la Légende de mint Julien l'Hospitalier, la Tentation de saint Amoiiie ^ont des romans d'archéologie, d'histoire ou de fantaisie

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légendaire, mais l'auteur y a apporté le même souci de l'exactitude, la même précision dans la recherche des documents que dans ses romans de vie moderne. 11 faut faire dans Tœuvre de Flaubert une place à part à Madame Bovary (1857). Flaubert s'y est proposé de montrer quels peuvent être dans la cervelle d'une petite bourg-eoise les ravages d'un faux idéal de lyrisme et de sentimentalisme. 11 a placé cette étude dans un cadre de moeurs provinciales. L'analyse aiguë de la crise morale, la peinture si exacte de la vie de province, le relief des types, la beauté des descriptions, la vigueur de la composition, l'éclat et la sobriété du style font de ce livre une œuvre achevée.

L'école naturaliste. Les théories. — Des exemples de Flaubert et de la philosophie mal interprétée de Taine est sortie une école littéraire qui s'intitule l'école « naturaliste »>. Nous en indiquerons les théories, surtout d'après Zola.

Le naturalisme, c'est encore le réalisme, mais le léalisme affichant des prétentions scientifiques ou plutôt c'est une tentative pour assimiler les procédés de la littérature aux procédés de la science. É. Zola se donne pour un disciple de Claude Bernard. — Le premier procédé pour le romancier naturaliste est l'observation. Il s'agit d'abord de recueillir des documents humaina. On note sur son carnet les faits dont on a été le témoin, les anecdotes qu'on a entendu conter, les figures qu'on a rencontrées, un mot, une attitude, un geste. Ce sont les premiers matériaux de l'œuvre. Mais observer ne suffit pas, il faut expérimenter. Le roman doit être « expérimental ». De môme c'est aux dernières hypothèses de la science que les romanciers naturalistes empruntent ieur conception de l'activité humaine. Ils font notamment ie plus grand usage des lois de l'hérédité. Cet appareil scientifique ^st trop'' souvent puéril et il a induit les « naturalistes » en de lourdes erreurs. II leur a fait, par exemple, appliquer d'une façon rigoureuse cet. iois de l'hérédité qui, de l'aveu des savants, sont encore mal connues et mal définies. Si l'on écarto d'ailleurs, Je

fatras de ces grands mots, il reste que ies romanciers naturalistes ont été des observateurs attentifs de la vie moderne qui par malheur n'ont fait attention qu'à ses vilenies.

Ed. et J. de Goncourt. « L'écriture artiste ». — < A l'école naturaliste se rattachent des écrivains d'un tour d'esprit fort différent et qui n'ont en commun que le souci de reproduire la réalité avec exactitude.

Les frères de Goncourt {Edmond (1822-1896), Jules,

•1830-1870) ont écrit des livres d'histoire [Histoire de la

y société française pendant la Révolution ; sous le

Directoire. Histoire de Marie-Antoinette), ôes études

d'art {l'Art au xviii' siècle), des romans {Charles De-

mailly. Sœur Philomène, etc.). Ils se vantent d'avoir

mis à la mode l'art du xviii* siècle et les bibelots

japonais, et d'avoir inventé le naturalisme. Leur part

d'invention a porté surtout sur le style. Ils sont les in-

• venteurs de ce qu'ils ont appelé « l'écriture artiste ». Ils

[ remarquent que la langue française a été maniée el

l façonnée par des gens bien portants . Il se trouve que

leurs descendants sont « les gens les plus nerveux, les

plus sensitifs, les plus chercheurs de la notation des

sensations indescriptibles, les moins susceptibles de se

satisfaire du gros à peu près de leurs devanciers ». Le

problème est donc de créer une langue assez souple pour

se prêter à tous les besoins et à tous les caprices d'une

sensibilité de malades. Les Goncourt brisent la syntaxe;

Ms recherchent « l'épithète rare » ; ils bariolent leur

•tyle d'épithètes colorées « peintes en bleu, en rouge, en

.ort » ; ils y introduisent des mots abstraits, des néolo-

i^ismes. Ils créent ainsi une langue tourmentée, com-

|)liquôe, en dehors de la saine tradition française, mais

qui a l'avantage, parfois, de rendre certaines nuances

très subtiles.

Emile Zola. « Les Rougon-Macquart ». — Les uoncourt sont maniérés et précieux ; auss' n'ont-ils atteint qu'à une demi-célébrité. Zola (1), au 'contraire, par ce qu'il y a do vigoureux et de trivial dans son œuvrft a conqui? uno grosse popularité. U est consi-

Ki) ftm.k Zola (18 10- 1902).

Wi LE XIX' SIECLE.

dérô comme le chef, en même temps qu'il est le th(^oricien do l'école naturaliste. Se réclamant de Balzac, È. Zola a voulu Jonner un pendant à la Comédie humaine. Il prétend établir une suite entre les dillérents romans nui composent les Roug<m-Macfjuart, histoire naturellt et sociale d'une famille sous le second Empire. Le lien qui réunit ces romans de valeur très inégale est des plus Juches. Les deux meilleui-s livres d'Emile Zola >ont : l'Assommoir (1877), où il a donné une peinture en partie exacte du bas peuple de Paris, et Germinal (1885), tahleau de la vie dans les mines et qui contient dos parties saisissantes. — Zola est un peintre des instincts les plus bas de la nature humaine. Il a une étonnante abondance de description. Il est capable de décrire un jardin en deux cents pag-es (le Paradou dans La faute de l'abbé Mouret). Son talent est fait d'un mélange de puissance et de trivialité. Tous ses livres sont d'ailleurs souillés d'impardonnables grossièretés.

Alphonse Daudet. Le peintre des ratés et des humbles. « Tartarin ». —Alphonse />aMrfe/ (1840-1897) s'est appliqué, lui aussi, à peindre la vie parisienne dans ses principaux romans: Fromont jeune et Jiisler aine (1874), Jack (1870), le Nabab (1879), les Rois en exil (1879). Ce qui caractérise cet écrivain charmant, c'est le mélange de la sensibilité et de l'ironie. De là viennent ses créations les plus originales. Avec une sorte de tendresse mouillée qui l'a fait comparer h Dickens, A. Daudet a su dire la destinée des huuibles, des sacrifiés, de tous ceux qui sont victimes de notre moderne civiHsation, de notre vie fiévreuse et surchaufl'ée, 11 a observé ce type bien moderne du déclassé, ou comme on dit du « raté » : le comédien Delobelle, le faux poète Amaury d'Argenton sont des figures bien observées et rendues avec une grande intensité de relief. Enfin A. Daudet a incarné dans le personnage de Tartarin de Tara.^ron la nature méridionale, avec ses enthousiasmes "aciles, ses illusions, son perpétue? mirage. Outre ses grands romans, A. Daudet a donné encore de petits contes d'une préciosité charmante.

Le roman idéaliste. Octave Feuillet. — Quoique elég'uée au second plan, la tradition idéaliste et roraai esque, ^elle même de l'œuvre de Georg-e Sand, d'est perpétuée jusqu'à nous. Elle a pour principal représentant Octave Feuillet (1821-1891). Ecrivain délicat et d'une véritable aristocratie, Octave Feuillet, a donné la note la plus caractéristique de son talent dans le Roman d'un jeune homme pauvre (1858) et VHistoire de Sibylle. L'urbanité du ton, la qualité des sentiments toujours nobles, l'optimiste conception de la nature humaine s'y réunissent pour en faire les précieux spécimens d'un g-enre que nous sommes tentés aujourd'hui d'appeler le g"enre doucereux et qui s'appelle de son vrai nom : le g-enre tempéré. Le charme en est fait d'une sorte d'exquise harmonie dans les demi-teintes. Sans doute il n'y faut pas chercher une peinture de la vie réelle, mais bien ce que l'auteur a voulu y mettre, l'expression d'un rêve romanesque. L'humanité a beau vieillir, elle aime toujours les contes de fées. Peau d'âne, la Belle au bois dormant, sont des récits qu'on peut toujours recommencer à condition d'en modifier le décor et d'en rafraîchir les costumes. — Dans les romans qui ont suivi : M. de Camors (1867), Julia de Trécœur (1872), Feuillet a subi l'influence du réalisme. Il a voulu faire preuve non plus d'élégance, mais de vigueur; il y a parfois réussi.

Octave Feuillet est le type du « romancier mondain », à condition qu'on veuille prendre cette définition dans son meilleur sens. Presque tous les romanciers chez nous, à commencer par Balzac, ont échoué dans la peinture de la société aristocratique. Mœurs, sentiments, principes, usagées de cette société revivent dans les livres de Feuillet. En outre l'élég-ance de l'écrivain lui a fait contester injustement certains mérites. On a parlé de la fadeur de ses romans. On n'a pas su y voir deS étudcF \q passion troublante et fatale qui aont en quelque façon « raciniennes ». Ajoutons que Feuilleta au plus haut degré l'art du récit, la clarté et r^isftnce du style.

LE XIX' blECLE.

Guy de Maupassant. — La « nouvelle » a irouvô dans l'école naluralisle un représentant, qui avec des qualités très diirérentes de celles de Mérimée, peut être tenu pour un des maîtres du g-enre. Formé par les conseils de Flaubert, Guy de Maupassant (1850-1893) avait appri« ie lui lesouci de l'exactitude dans l'observation et de la précision vigoureuse dans la forme. Anecdotes empruntées h la vie réelle, paysages de Normandie ou tableaux delà banlieue parisienne, types de campagnards, de fermiers, do petits rentiers, voilà de quoi sont faites ses nouvelles remarquables par l'intensité de la vision, Ja puissance du rendu et la qualité du style puisé fi la source même de la tradition. Il est regrettable seulement qu'àces nouvelles tantôljoviales et tantôt tragiques s'applique trop souvent et trop bien l'épithète de littérature brutale.

RÉSUMÉ

270. Le roman a pris au xix» siècle une extension considérable et s'est plié à toutes les formes.

271. Le roman historique est un essai de reconstitution d'une époque. Genre faux dans son principe, il a servi de préparation pour le roman de mœurs modernes.

272. Le roman idéaliste a pour principal représentant George Sand (1804-1870). On distingue dans 1 œuvre de George Sând quatre manières : romans de passion, romans à thèse et à tendances socialistes, romans champêtres, romans simplement romanesques. George Sand a eu surtout le génie de l'idylle. Elle est remarquable par la fertilité de l'invention, l'abondance et le charme du style.

273. Henry -Beyle (Stendhal) (1783-1842) est un héritier de la philosophie du xviiio siècle. Il est, avec Benjamin Constant, l'un des créateurs du roman de psychologie.

274. Prosper Mérimée (1803-1870) est un écrivait, sceptique, pessimisle et ironique. Il a excellé dans la nouvelle.

275. Balzac (1799-1850) est le grand maître du roman. 11 a, dans sa « Comédie humaine », créé une société imaginaire aussi vivante que la société réelle et incarné dans des types d'un relief intense toutes les passions, tous les vices, tous les travers de son temps et de tous les temps.

276. Gustave Flaubert (1821-1880) a combiné dans son œuvre les éléments du romantisme et ceux du réalisme. 11 a donné une des œuvres essentielles du roman au xix^ siècle et écrit dans une langue d'une remarquable plénitude.

277. L'école naturaliste essaie indûment de faire entrer dans la littérature les procédés de la science. Elle gâte le réalisme par un parti pris de trivialité et ne donne que la caricature du réel.

278. Les frères de Goneourt (Edmond, 1822-189G; Jules, 1830-1870) lettrés délicats, curieux d'art et d'histoire, sont les inventeurs de l'écriture artiste qui est une forme nouvelle de la préciosité.

279. Emile Zola (1840-1902), théoricien du naturalisme; est un écrivain puissant et grossier.

280. A. Daudet (1840-1897) a la sensibilité et l'ironie. Il est le peintre des humbles et des ratés ; il a créé le type populaire de « Tartarin ».

281. Octave Feuillet (1821-1891) continue la tradition du roman idéaliste. C'est ie meilleur de nos romanciers mondains. Guy de Maupassant (1850-1893) a excellé dans la nouvelle réaliste.

LECTUnES RECOMMANDÉES.

Taine, Notivemtx essais de critique et d'histoire. — Fagtiet, Études mrle xix<' siècle. — PeMissier, Le mouvement littéraire au ux^ siècle. — Jîruneliàre.Lc Homan naturaliste. — Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine et Nouveaux essais. — Jules Lemaltre, Les contemporains. — Kdouard Rod, Stendhal (grands écrivains françai)»). — Aupuslin Filon, Mérimée. —. Caro, George Sand (grands écrivains français). — Doumic, Portraits d'Ecrivains. Écrivains d'aujourd'hui. Les Jeunes (('•ludes et portraits). George Sand, chez Perrin. — H. I*arigot, A. Dumas père (grand* écrivains français). — L. Levrault, le homan (les genreg liltcraires). -^ Brunetière, Balzac. — Faguel, Balzac (grands écrivains français). — F. Strowski, La littérature franmite au xix'Atéc/elP.AlelIoUée).

TEXTES A CONSULTER

Victor Hugo (Quantin); A. Dumas père; George Sand; Stendhal; Mérimée; Balzac: Œuvres (Calmann Lévy). — Gustave Flaubert; Ed. et J. de Goneourt; Emile Zola ; Alph, Daudet : Œuvres (Fas()uelle). — Octave Feuillet : ŒAivres (Calmann Lévy). — Guy de Ataupassant : Œuvres (OUcndorff).

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