Aimer
Vannée suivante. A cette date se place la composition du Petit Testament, énumération bouffonne des legs que l'auteur fait à ses amis et à ses ennemis. 11 y a là bien des allusions dont le sens est perdu pour nous. Marot, qui donne une édition de Villon en 1533, déclare déjà ne pas tout comprendre.
Ce sont probablement les conséquences de ce crime involontaire qui ont jeté Villon hors du droit chemin. Sans ressources et obligé, pour vivre, de recourir aux étranges moyens qu'un contemporain a décrits dans les Repues franches, Villon s'associe à une bande de voleurs. Vers 1458 il est condamné à la potence [Ballade des pendus), mais sa peine est commuée en celle du bannissement [Ballade de l'appel). Nous le retrouvons en 1461 à Meung-sur-Loire dans les prisons de l'évèque d'Orléans, Thibault d'Aussigny. Par bonheur pour lui, Louis XI, monté sur le trône cette année même, remet leurs peines aux prisonniers, dans les villes où il passe après son sacre. Depuis lors nous perdons la trace de Villon ; nous savons seulement qu'il était mort lorsque parut en 1489 le Grand Testament qu'il avait composé en sortant des prisons de Meung.
Le « Grand Testament >>. — Ce recueil, auquel est attachée la gloire de Villon, contient des pièces de dates et surtout de nature très diverses : les unes grossières, d'autres gracieuses ou graves. La composition en est très lAche. Le poète se laisse aller au gré dos souvenirs attristés. Il se donne le spectacle de sa vie telle qu'il se l'est faite, si vide et si misérable; Il songe au temps perdu, au talent gAché :
Bien sçay se j'eusse estudié Ou teiups de aia jeunesse folle, Et à bonnes meurs dédio, J'eusse maison et couchu nioliel Mîiis qiioy? je fuyoyc l'esrolle, Comme faict le mnuvays enfant...
En escrivaut cette paiolle, A peu que le cueur ne me fend.
Que sont devenus les compagnons d'autrefois* « le^
gracieux galants, si bien chantants, si bien parlants »? Beaucoup déjà sont « morts et roidis ». Et le poète, suivant sa pensée, s'élève jusqu'à la conception de la loi universelle de la mort. Il se demande où sont les Femmes célèbres par leur beauté, Flora, Thaïs, la royne Blanche, Berthe au grand pied. « Mais où sont les neigea d'an tan? » — Où les seig-neurs? Artus, Charles septième. « Mais où est le preux Charlemag-ne ? » ~- Où ly sainctz apostoles, les rois, les g-ens privez, heraulx, trompettes, poursuivants? « Autant en emporte le vent. » Ces trois ballades, où Villon donne une forme personnelle à l'expression d'une idée générale, sont déjà de la grande poésie.
Caractère de la poésie de Villon. — On éprouve quelque surprise à voir des souvenirs d'une vie d'iniavnie sortir cette poésie grave et élevée. Mais c'est que Villon a eu conscience de sa dégradation. Son âme était faite pour les sentiments nobles. Il aime son pays, se souvient
De Jehanne, la bonne Lorraine Qu'Anglois bruslerent à Rouen
et maudit celui « qui mal vouldroit au royaume de France ». 11 a gardé sa foi religieuse, et à la requête de sa mère compose pour prier Notre-Dame une ballade d'un ton recueilli. Il a le sentiment poignant du désaccord qui existe entre ses aspirations qui sont restées honnêtes et sa vie qui est mauvaise. Il y a plus : ces retours sur soi-même, ces remords et ce repentir indiquent une âme façonnée par le christianisme. La poésie de Villon est en ce sens de la poésie chrétienne.
Sincère dans l'aveu de ses souffrances, Villon daiis ôon style pousse le naturel jusqu'à la trivialité, Vè^ vgie jusqu'à la brutalité. Et il arrive ainsi, à force d'i motion vraie, à jeter dans cette littérature appauvrir df '* fin du moyen Age une note tout à fait originale cL q,u longtemps on n'entendra plus. /
RÉSUMÉ
47. On écrit beaucoup en vers au xiV siècle, mais avec plus de fécondité apparente que d'inspiration vraie. Les anciens genres lyriques devenus plus réguliers et plus difficiles sont : le chant royal, la ballade, le rondeau.
48. Parrrii les poètes verbeux de ce temps, il faut citer Guillaume de Machaut et son disciple Eustache Deschamps, grand personnage, mêlé aux événements politiques, et qui dans ses vers a donné de la société contemporaine une peinture souvent vigoureuse ; Christine de Pisan, auteur du « Livres des faiz et bonnes mœurs du roi Charles V », et de pièces de vers sur tous les sujets.
49. Alain Chartier, que les contemporains ont tenu pour un grand poète, a ce mérite, à nos yeux, d'avoir su s'inspirer des malheurs de la guerre de Cent ans.
50. Au XV» siècle, deux poètes représentent des tendances tout à fait opposées. Charles d'Orléans (1391- 1465), neveu de Charles VI, qui fut fait prisonnier à Azincourt et subit en Angleterre v^e captivité de vingtcinq années, a laissé des ballades, des chansons et des rondeaux, composés pour la plupart pendaat sa prison. Sa poésie, qui continue le genre allégorique, est remarquable par l'élégance et la clarté du style.
51. Villon, né en 1431, est un homme du peuple. Écolier de l'Université de Paris, puis affilié à une bande de \ leurs, il est condamné à plusieurs reprises. Son « Peti' Testament » (i45ô), écrit en vers de huit syllabes pa lagés en huilains, est une énuméralion de legs satiriques.
LA POESIE AUX XlV ET XV' SIÈCLES. 89
52. Son œuvre capitale, le « Grand Testament » (1461), contient en outre des ballades d'une grande beauté dont la plus célèbre est la Ballade des dames du temps Jadis. Trop souvent g-rossier, Villon atteint à l'éloquence quand il exprime ses regrets et médite la pensée de la mort. Sa langue, parfois triviale, est simple et énergique.
LECTURES RECOMMANDÉES
Armand Gasté, Chansons normandes du xv« siècle. — Jean le Houx. — Vaux de Vire de Jean le Houx. — Olivier Basselinc — Th. Gautier, Villon (Lés Grofcsques). — Longnon, Études sur Villon. — Campaux, Ibid. — Gasion Paris, Villon (les grands écrivains français). — L. Levrault, la Poésie lyrique (les genres littéraires).
TEXTES A CONSULTER
Charles d'Orléans, Villon (Collection Jannet-Picard).— Viiian 'i^^àition Aug. Longnon, chez Lemerre).
TABLEAU CHRONOLOGIQUE