II. LES ŒUVRES
Ronsard. Sa vie. — Le grand initiateur du mouvement, Pierre de Ronsard ^ est né le 11 septembre 1524, au château de la Poissonnière, près de Vendôme. Il fut page de Charles, second fils de François I*"", puis de Jacques Stuart qu'il suivit en Ecosse et en Angleterre, accompagna Lazare de Baïf en Allemagne, Guillaume de Langeais en Piémont. A dix-sept ans il devient sourd; et peut-être est-il redevable de sa carrière poétique à cette infirmité qui l'éloigna des emplois de cour et le fit renoncer à la vie active. Il s'enferme au collège de Goqueret avec son ami Antoine de Baïf, et, sous la direction de Daurat, se met au grec avec passion. En 1548, revenant de Poitiers à Paris, il rencontre du Bellay dans une liôtellerie, l'emmène à Goqueret, prépare avec lui ie projet de la DeffeAce. En 1550 il publie son premier recueil : « Les quatre premiers livres des Odes de Pierre de Ronsard, Vendômois. » L'école était fondée : elle le fut au milieu d'une faveur générale, et les héritiers de Marot ne résistèrent que faiblement.
Sa réputation. — Ronsard, protégé par Henri II, puis par Marie Stuart, atteint à l'apogée de la réputation sous le règne de Gharles IX. Il est aussi célèbre à l'étranger qu'il est admiré en France : le Tasse, en 1575, vient lui faire hommage de ses pre^ miers vers.
Cette immense réputation, qui n'a peut-être pas d'égale dans l'histoire des lettres, fut sans lendemain. Henri III réserve ses préférences pour les faiseurs de petits vers. Des gloires rivales s'élèvent en face dt celle du maître. Et Ronsard avsgt fait l'épreuve de l'abandon lorsqu'il mourut le 25 décembre 1585 dans son abbayG de Saint-Gosme (Tours). Le cardinal du Perron pPu^ nonço son oraison funèbre au collège de Bonconr C'étuil
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déjà un panégyrique officiel, et qui ne trouvait pîas d'écho. Malherbe commença l'attaque en règle. Boileau port^ les derniers coups. Ce nest qu'au début de ce siècle que Ronsard retrouvera des admirateurs. Les romantiques le prônent, Sainte-Beuve l'étudié (1828). Depuis, le mouvement de réhabilitation ne s'est pas arrêté : nous mettons Ronsard au rang- de nos grands poètes. 11 est certain cependant qu'il naura jamais que peu de lecteurs. La faute en est à lui-même; il a dédaigné le public, il a fait de l'isolement du poêle une théorie. Sa poésie n'est pas accessible à tous. C'est luimême qui fait ce terrible aveu :
Les Trauçois qui mes vers liront, S'ils ue sont et Grecs et Romains, Au lieu de ce livre ils n'auront Qu'un pesant faix entre les mains.
Nous ne pouvons, en dépit de nous, redevenir Grecs et Romains. La lecture de Ronsard, si elle réserve de grandes jouissances, réclame un clfort dont ])cu sont capables. Aussi le poète plane dans une région très élevée, où l'admiration va le chercher, mais où n'atteint pas la sympathie.
Les « Odes ». — L'ambition de Ronsard est de se hausser à ces grands genres encore inconnus à la poésie française. Dans les Odes^ dont les quinze premières sont divisées en strophe, antistrophe, épode, il prétend à être notre Pindare. 11 n'y a réus«" quen partie. 11 a donné de très beaux fragments; il a trouvé le rythme de cotre grande strophe lyrique :
Comme un qui prend une ccupe Seul honneur de son trésofr Et de rang verse à la troupe Du vin qui rit dedans l'or; Ainsi, versant la rosée Dont ma langue est arrousée Sur la race des Valois, En son doux nectar jabreiix p Le plus grand rci qui se treuvQ Soit en armes ou ea loi?
LA PLRIADE. *^^
Mais l'inspiration g-énérale fait défaut, les idées man« qnent. Ronsard n'atteint à la perfection que dons les petites pièces imitées d'Horace ou d'Anacréon.
La « Franciade ». — Ronsard n'est pas davantage notre Homère. La Pléiade attachait la plus g-rande importance à la production d'un « long- poëme ». Du Bellay provoque an termes pompeux la venue du futur poète épique : c'est celui-là surtout qui pourra enrichir la langue, lui faire « hausser la tète et d'un brave sourcil s'égaler aux superbes langues grecque et latine ». Ronsard, qui partage ces idées ou ces illusions, songe dès 1550 à sa Franciade^ et ce n'est qu'après vingt-deux ans de travail qu'il publie les quatre premiers chants. La date (1572) était malencontreuse; bientôt le poète perdait en Charles IX son plus chaud protecteur, et d'ailleurs, fatigué lui-même de cette entreprise de longue haleine, il laissa l'œuvre inachevée.
Ronsard a commis dans sa Franciade de graves erreurs de goût. Le sujet est mal choisi : Astyanax, sous le nom de Francus, vient conquérir les Gaules, et coloniser le pays qui, en souvenir de lui, s'appellera la France. Personne, même parmi les érudits, ne s'intéressait plus à la légende des origines troyennes de notre race. D'autre part, Ronsard, qui manie si vigoureusement l'alexandrin, a eu le tort inexplicable de lui préférer ici. le vers de dix syllsibes.
Toutefois la Franciade ne mérite pas les mépris qu'on lui a prodigués. Ronsard y a le mérite d'être revenu aux sources mêmes de la poésie épique, à Homère que le moyen âge avait délaissé pour de mauvais compilateurs :
Je veux lire en trois jours ïlliade d'Homère.
L'ouvrage en lui-même n'est pas, comme on le prétend, ane composition indiges-te. I! séduit au contraire par sa ficihté : les détails charmants n'y sont pas rares. La Franciade, c'en est à la fois l'éloge et la criti(|ue, est ane œuvre fort agréable.
Les « Amours ». les « Églogues », les « Discours ') — Les Amour.'i (à Gassandre, à Maria^ à
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Hélène"! ont le grand défaut de manquer de sincériié. Les contemporains les ont pris au sérieux : Claude Binet, Richelct, Muret en ont donné de doctes commentaires. Ce ne sont pourtant que des prétextes à versification. Ronsard n'y a jamais l'émotion, la profondeur du sentiment^ la notion de l'infini. La seule idée qui l'inspire bien est celle de la rajudité des jouissances et de l'inuti ' lité des regrets. Elle lui dicte le beau sonnet :
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, Assise auprès du feu, devisant et filant, Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant : « Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle. »
Les Églogues sont encore des pièces de convention De grands personnages, sous des noms d'emprunt, y dialoguent dans un langage qui ne convient pas à leur condition. Mais dans ces cadres factices tiennent des tableaux qui ont de la couleur et de la vérité :
Je gage mon grand bouc qui par mont et par plaine
Conduit seul un troupeau comme un grand capitaine...
11 a le front sévère et le pas mesuré, -
La contenance fiëre et l'œil bien assuré :
Il ne doute les loups, tant soient ils redoutables
Ny les mastins armez de colliers effroyables ;
Mais, planté sur le haut d'un rocher épineux,
Les regarde passer, et si se mocque d'eux...
Il guide les chevreaux qu'à grands pas il devance.
Puis les ramène au soir à pas comptés et longs,
Fiiisaut sous ses ergots poudroyer les sablons.
Çà et \k des motifs curieusement ciselés font songer à l'art des orfèvres de la Renaissance.
Enfin les Discours sur /es misères du temps nous font voir Ronsard sous un jour tout nouveau. Le poète, no songeant cette fois qu'à son temps, exprime en un langage d'une admirable énergie les angoisses d'un Fran çais affligé des souiïrances de son pays et indigné conirt ceux qui à un Dieu de paix substituent
"Jtx Christ empistolé tout noi- "^i de tumce.