LA PLÉIADE
Conclusion. — Ronsard est revenu à l'antiquité, non pas seulement par système, mais par le tour d'une imagination loute païenne. Aussi son horizon est borné. Gomme les anciens il a peu d'idées, et sa poésie s'attache surtout au côté extérieur des choses. Mais ce qui est de pure forme chez lui est excellent. Salang-ue, entièrement française, a un éclat tout nouveau. Il a poussé aux dernières limites la science du vers. Entre ses mains l'alexandrin a toute sa vigueur et n'a pas encore de monotonie : c'est Ronsard qui lui a imposé définitivement la règle de l'entrelacement des rimes. Parmi les rythmes lyriques qu'il a employés, Malherbe en a retenu quelques-uns, et laissé perdre beaucoup trop. A un double titre Ronsard a servi à notre littérature : il a rendu à nos écrivains les grandes ambitions, et il leur a enseigné la technique de la poésie.
Du Bellay. — L'auteur de la Deffence est encore un poète très distingué. Né vers 1525, au bourg de Lire en Anjou, Joachimdu Bellay aura dans son talent quelque chose de cette « douceur angevine » dont il a parlé en termes charmants. Sa jeunesse, « chargée de soins domestiques », est triste et maladive. De bonne heure il se tourne vers l'étude des lettres anciennes. Après la publication de son manifeste, et pour en appliquer les préceptes, il donne deux recueils qui sont souvent médiocres : les Odes et VOlive, suite de sonnets dédiés à M*"* de Viole, dont le nom d'OUve est l'anagramme. Mais du Bellay va nous offrir le curieux exemple d'un poète qui marche pas à pas vers l'originalité, à mesure qu'il s'écarte des théories de la première heure. A vingtquatre ans, n'ayant pas encore pleine conscience de luimême, il fait des promesses qu'il ne pourra tenir. Peu à peu, il se dégage de son passé, et chaque étape dans cette voie est un progrès.
Séjour de Rome. Les « Regrets ». — En ce sens, le voyage d'Italit;, qui va le dépayser et le soustraire aux iniluences d'école, lui sera très profitable. Il passe quatre années (1552-1556) en qualité d'intendant auprès de son parent le cardinal du Bellay, ambassadeur à
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Home. 11 paye d'abord triDut à une admiration de commande dans les Antiquités de Rome. Mais il paraît bien qu'il devint mt^diocroment sensible à la poésie des ruines. Le séjour de Rome lui fut bientôt insupportable. Ses fonctions consistent à surveiller « la dépense », à « courtiser un banquier », à « rendre sans arg-ent cent créditeurs contents » ; il s'ennuie cruellement. C'est à cet ennui que nous sommes redevables d'un recueil d'une rare originalité : les Regj^ets.
Les Regrets sont d'abord une œuvre de satire. Du Bellay, qui, dans plusieurs passages de la Deffence et dans le Poète courtisan^ s'est montré satirique plein de vigueur, fait ici le tableau de la grande vie romaine, dont il n'aperçoit que les dehors, le côté vicieux, hypocrite et solennel. Les Regrets sont surtout un livre de poésie intime : c'est ce qui en fait une œuvre i\ part. Le poète écrit au gré de sa fantaisie et de sa tristesse : les événements journaliers, les émotions personnelles deviennent la matière poétique : « Il se plaint à ses vers. »
Je ne veux feuilleter les exemplaires grecs,
Je ne veux retracer les beaux traits d'un Horace
Et U]oins veux je imiter d'un Pétrarque la giàcc.
Ou la voix d'un Ronsard; je chante mes Regrets .
Je me contenteray de simplement écrire
Ce que la passion simplement me fait dire,
Sans rocherrher ailleurs plus graves argumens.
Il n'y a donc plus ici ni préoccupation littéraire ni souci d'imiter; du Bellay se contente d'être lui-môme. Quelques-unes de ses pièces sont d'un charme pénétrant, comme ses souvenirs du pays natel :
Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage...
OU comme le sonnet que ce pauvre « agneau », égaré ]jarmi « les loups cruels », adresse à la France sa mèi«*. C'est cette veine des elTusions intimes qui est toute nouvelle et restera isolée ; elle va se perdre dans le grand courant de la poésie impersonnelle du siècle suivant Dernières années. — Les derniers vers de du Bei-
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layaccentueni encore ce travail d'aftranchissement. Dans ses Jeux rustiques, celui qui, au temps de VOiive, avait imité Pétrarque, s'élève contre lespétrarquistes, celui qui avait préconisé les grands g-enres, prend plaisir à traiter dans une langue souple et fraîche les moindres sujets [Chanson du vanneur de blé). Du Bellay est revenu d'Italie sans avoir tiré profit de son voyage, frappé de surdité, n'ayant ni fortune ni protections. Il meurt bientôt (l^' janvier 1560).
Du Bellay a été constamment en progrès : cet écrivain, mort à trente-cinq ans, sans avoir eu le temps d'achever son œuvre, promettait d'être un grand poète; il fait songer à André Chenier.
Baïf ; ses poésies, ses réformes. — Les autres poètes de la Pléiade sont très inférieurs aux deux précédents. Jean-Antoine de Baïf (1531-1589) était déjà médiocrement estimé comme poète par ses contemporains. Il est surtout inégal. Ses traductions [Antigone] sont d'une exactitude remarquable. Son chef-d'œuvre ei?t un livre de poésie familière : les Mimes, enseignemens et proverbes (1581); il y fait preuve de facilité et d'esprit; quelques-unes de ses fables peuvent être comparées h celles de La Fontaine.
Baïf est plus connu comme réformateur. 11 voufait introduire daiLS la versification des lois analogues à celles qui régissent la musique, et faire reposer la mesure de nos vers, comme celle des vers latins et grecs, sur la quantité des syîlabes : le vers constitué d'après ce principe s'appelle vers mesuré. Pour travailler à cette réforme, il institua une académie rie poésie et de musique qui fut reconnue par lettres patentes de Charles IX en 1570 ei dura jusqu'en 1584. Le principe d'où il partait était faux. Notre versification a pour éléments constitutifs la rime, le nombre de syllabes, l'accent tonique ; elle n'a rien à voir avec la (juantité. Il n'existe pas de prosodie française ; et pour songer i\ en inventer une, il fallait l'assurance aventureuse des hommes de la Pléiade.
Baïf est encore l'inventeur d'un vers de quinze sylidbes. avec césure après la septième, appelé vers bai fin
el distinct des vers mesurés. En orthographe il voulait revenir à un système plus rapproché de la prononciation. Mais il n'est pas coupable de Tintroduction des comparatifs en ieur et des superlatifs en imc. On lui a attribué, sur la foi d'une plaisanterie de du Bellay « Docte, doctieur et doctime Baïf », ce bizarre projet qu'il faut restituer à Jacques Pelletier du Mans, auteur d'un Art poétique (1555).
Belleau ; les « Pierres précieuses ». La « Bergerie ». — Itemi Belleau (1527-1577) n'est qu'un disciple. Il a traduit Anacréon avec conscience. Mais Ronsard, qui le trouvait « un trop sec biberon pour un tourneur d'Anacréon », a refait avec une grande supériorité quelques-unes de ses traductions. Belleau estsurtout un descriptif. Les contemporains admirèrent beaucoup les Amours et nouveaux Eschanges des Pierres précieuses, vertus et propriétés J'icelles (1576). Dans sa liergerie, sorte de roman champêtre mêlé de prose et do vers, il lui arrive de rencontrer la haute poésie. Ainsi dans Pîjs vers inspirés de Job (chap. xiv) :
L'ho:nnie nay de la feiume en vivant peu de temps Ent |jlein de mille maux et de mille tourments. Il est comme la fleur qui n.iissant est coupée, El fuit ainsi que louibre, et n'a point de durée.
Mais ce ton no lui est pas habituel. Belleau n"a que qualités aimables : il les a portées à la perfection dans la ravissante Chanson d'Avril :
Avril, l'honneur et des bois
Et des mois; Avril, la doue»» espérance j)eR fruits qui sous le coton
Du bouton Nourrissent leur jeune enfance...
Le poète qui composa ce petit chef-d'œuvre, pouvait prétendre à une gloire plus sérieuse et plus durable. Malheureusement il s'est complu à décrire en d'interminables pièces l'huître ou l'escargot, le ver luisant ou le oorail. Peu d'idées chez lui : il ne connaît que lemcrile de la difficulté vaincue A son avis, on doit écrire a pr(
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pos de tout des vers subtils et harmonieux. Ronsard avait péché par trop d'érudition : ce fut l'alexandrinisme, c'est-à-dire la prédominance de la forme sur la pensée, qui perdit Rémi Belleau.
m. — LES DERNIERS DISCIPLES DE RONSARD.
L'exemple de Ronsard suscita une prodigieuse quantité de poètes dont aucun n'est sans mérite. Mais bien peu ont ajouté quelque chose à l'œuvre du maître.
Du Bar tas : la « Semaine ». — Le seigneur Du Bartas, Guillaume de Salluste (1544-1590), gentilhomme de Gascog-ne et qui avait combattu dans les rang-s des protestants, essaya de la poésie religieuse. La Semaine, dans laquelle il chante l'œuvre de la création, eut un immensesuccès, et non pas seulementparmiles protestants; aujourd'hui encore elle a des partisans à l'étrang-er : il est plus difficile à des Français de l'admirer, et surtout de la lire. La conception g-énérale en est hardie, et çà el là le poète a de la force. Mais il manque totalement de g-oût; il est lourd et guindé. Et cet imitateur provincial est coupable de la plupart des excès qu'on reproche habiluellement à Ronsard.
O'Âubigné; sa vie, son caractère. — Agrippa d'Aubigné (1550-1630) est encore pour nous le plus intéressant de ces poètes. Sa vie et son œuvre sont remplies par la passion religieuse. Il est né en Saintonge. Tout enfant, au lendemain de la conjuration d'Amboise, il prête entre les mains de son père le serment « de n'épargner sa tôte pour venger ces chefs pleins d'honneur )). Depuis l'âge de dix ans, où il s'est sauvé en chemise pour rejoindre un gros de soldats, il est de tous les combats, et ne se repose de ses blessures qu'en écrivant des pamphlets pour le service de son parti.
Attaché à Henri IV tant que celui-ci n'est que le chef des protestants, il prer^d après la conversion du roi l'attituded'un mécontent. Ji est delui,ce mot prononcé après l'attentat de Chastel : « Sire, vous n'avez encore renoncé Dieu que des lèvres, il s'est contenté de les percer; mais
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quand vous le renoncerez de cœur, il vous percevra le cœur. » C'est le plus fidèle et le plus g-ênant des serviteurs. Réfugié ù Genève, il s'aliène môme les protestants par son humeur intraitable et son zèle intransigeant.
D'Aubigné est Tune des" plus curieuses figures du XVI" siècle. Caractère entier, cerveau étroit, sermonneur, grondeui , âpre dans ses railleries, c'est peu de dire qu'il fut un fanatique, il fut encore un halluciné. Avec toutes les qualités d'un bon maréchal de camp et aucune de celles qui font le général, incapable d'ailleurs de vues politiques, c'est un esprit médiocre; mais il aura en écrivant des éclairs de g"énie.
Les « Tragiques ». — 11 s'est mis tout entier dans ses Ti^ofiiqucfi (commencés en 1577 après le combat de Casteijaloux et publiés seulement en 1616); c'est une œuvre sans analog"ue, mélange de satire et d'épopée. Elit est divisée en sept chants dont chacun porte un titre significatif.
Premier chant (Misères). — Le poète fait le tableau des misères de la France dévastée par les guerres civiles ; il retrace les soulïrances du peuple, des gens des campagnes, des « aimés laboureurs ».
Le paysan de cent ans dont l.i tt''te chenue Est couverte de neige, en suivant sa charrue Voit galoper de loin l'argolet outrageux.
Aussi la consternation est générale. Autrefois
Chacun s'esjouissoit : on savoit bien pourquoy
Les enfants de quatre ans crioient : « Vive le Royl ».«
Nos tyrans aujourd'hui entrent d'une autre sorte. ^m
La ville qui les voit a visage de morte. ^H
Deuxième chant [Princes). — La faute en est ù Catherine et àses fils que lepoètc dépeint sous des traits odieux, à unecour débauchéequi préfère aux serviteurs éprouv des bouffons et des mignons.
TroisiLmf, chant [la ('Jiatnbrc dorée). — La justice nest plu» rendue, et dans lu Chambre « de justice autrefois, d'or maintenant ornée » trônent ces monsir«îs ; l'Injustice l'Ambitio?, l'Avarice, rFnvie. fl
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Quatrième chaNt {les Feux). — D'Aubig-né passe en revue les martyrs de la religion, auxquels il adresse cet hymne délicieux :
Le printemps de l'Église et l'été sont passés, Si serez vous par moi, verts boutons, amassés; Encor éciorrez-vous, Qeurs si fraîches, si vives, Bien que vous paroissiez dernières et tardives. On ne vous lairra pas, simples de si grand prix. Sans vous voir et flairer au céleste pourpris i : Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise, Vous avez esjoui l'automne de l'Église.
Cinquième chant {les Fers). — Puis il fait le récit des guerres civiles.
Sixième kt septième chants [Vengeances et Jugement). — Ces crimes seront veng-és, et le châtiment des coupables, commencé ici-bas, s'achèvera là-haut.
La verve de d'Aubigné est souvent trouble. 11 a de long-ues suites de vers confus, obscurs et bizarres : les souvenirs de l'antiquité se mêlent aux citations de la Bible, le mauvais g-oût dépare les plus belles pages. Mais d'un bout à l'autre de l'œuvre souffle une inspiration puissante, et les cris de haine de d'Aubigné parviennent souvent au sublime.
Desportes et Bertaut. — Desportes, abbé de Tiron ôl titulaire de trois mille écus de rente (1546-1606), et Bertaut, évêque de Séez (1552-1611), sont les derniers représentants de l'école de Ronsard. Boileau les a loués de leur « retenue » : ils sont en réalité insuffisants. Leurs œuvres spirituelles sont beaucoliptrop spirituelles. Incapables d'une inspiration forte, ils n'ont pas dans la poésie amoureuse la fraîcheur de leurs devanciers. En trelesmains de ces poètes courtisans, la poésie redevient ce qu'elle était avant Ronsard : elle est aussi faible etplus maniérée. îl va falloir reprendre la réforme de Ronsardetlamodifier pour lui faire porter ses fruits.
Vauquelin de la Fresnaye. — C'est, d'ailleurs, ce que comprit Vauquelin de la Fresnaye (1530-1608). Apre?