‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 52 sur 223 · I. Le XVII* sièci.E. — La langue ; la grammaire · texte numérisé non relu

I. Le XVII* sièci.E. — La langue ; la grammaire

U. Rékohme de la poksik. — Malherbe; sa vie. — Son caractère.—

Le poêle. — Le chef d'école. —Ses réformes. — Son influence. —

Les dissidents. Mathurin Régnier. — Les Satires. — L'écrivain.

-- Sa lutte avec Malherbe. — Théophile et Saint-Amnnt. — Le

burlesque: Scarron.

Le xvii* siècle est la plus belle époque dans l'histoire de la littérature française. Les circonstances sont particulièrement favorables au développement littéraire. La France a repris la prépondérance en Europe; grâce aux succès éclatants de ses armes et de sa diplomatie, c'est à elle qu'appartient l'influence politique; par suite elle se soustraitù l'influence des littératures étrangères, et crée une littérature originale qu'elle impose à l'imitation des autres pays.

La paix intérieure permet aux esprits de se livrer h l'étude désintéressée des choses de l'artetdelalittérature, sans se préoccuper de donner aux œuvres littéraires une portée sociale ou politique. La haute société et la cour accordent aux écrivains une protection éclairée. Enfin le moment intelleclueleslparticulièrement heureux; l'esprit, qui s'est retrempé dans la connaissance des lettres anciennes, s'est assez fortifié pour se dégager d'une imitation servile. La langue, capabledésormaisd'exprimer toutes les idées, a pris nettement conscience d'ello-méme,

et elle est entièrement française par la syntaxe et parte vocabulaire. Du concours de ces circonstances, de la réunion de ces éléments, va sortir notre littérature classique. Certes, elle ne fixe pas à jamais le dernier terme dt l'activité littéraire en France, et elle laisse à faire aux siècles suivants. Mais elle offre dans ses productions l'ensemble le plus complet des qualités propres à notre race ; elle présente en raccourci l'imag-e idéale de la littérature française.

Ce qui caractérise notre littérature classique, c'est la tendance à faire de la raison la faculté souveraine en matière littéraire, et à donner comme but à l'œuvre de l'écrivain l'expression de la vérité morale. De là cette prédilection qu'a le xvii' siècle pour des idées générales et des sentiments communs à tous les hommes, et son succès dans les genres qui vivent de l'étude générale du cœur humain : il a porté à la perfection la littérature dramatique, l'éloquence de la chaire, les études morales. De là le mépris du xvii* siècle pour tout ce qui est relatif, particulier, changeant : il échoue dans la poésie lyrique qui réclame le sentiment individuel, dans la description des îhoses extérieures et des aspects de la nature.

La littérature classique, ainsi comprise, ne sera constiiuée définitivement que dans la seconde partie du siècle; la première période est encore une époque de lutte et de préparation. Les influences italienne et espagnole sont prépondérantes, les traditions d'indiscipline léguées par le siècle précédent revivent che-; quelques écrivains ; et c'est seulement à la suite d'efforts et de progrès successifs que l'esprit d'autorité va triompher et ranger définitivement la littérature sous la règle de la raison.

La langue ; la grammaire. — La langue est le principal instrument d'une réforme littéraire. Aussi tout le monde au xvii« siècle s'occupe des questions de langue el de grammaire : ces questions sont à la mode dans les salons et parmi les femmcsaussibien que dans les réunions bavantes. Toutes les influences aboutissent à reconnaître lusafto pour souverain arbitre en matière de langue Le?

déoisioiiB du grammairien Yaugelas font autorité ; mais Vaugelus n'est pas un pédant, ni mAme un savant. Il n'impose au langag-e aucune règle arbitraire. Il se contente d'observer, et c'est de l'expérience qu'il déduit les lois. Seulement il distingue entre le bon et le mauvais usage. « Le mauvais se forme du plus grand nombre de personnes, qui presque en toutes choses n'est pas lo meilleur ; et le bon au contraire est composé non pas de la pluralité, mais de l'élite des voix. » L'usage des gens du monde et des grands écrivains va donc faire loi.

Grâce à ces eflbrls réunis, la langue arrive à cette unité qoi jusqu'alors lui avait fait défaut. Elle s'épure, non sans s'appauvrir quelque peu. Les termes qu'elle perd sont, pour la plupart, des termes colorés, qui convenaient à la narration ; ceux qu'elle acquiert sont souvent des termes abstraits qui conviennent à l'analyse. Mais la véritable richesse d'une langue ne consiste pas dans l'étendue du vocabulaire. En n'employant les mots que dans leur sens propre et dans une acception conforme aux origines, le xvii* siècle crée une langue qui suffira à tous les besoins de la pensée. Seuls les mots d'ordre scientifique y font souvent défaut; mais la science s'exprime encore fréquemment en latin.

Pour la syntaxe, la phrase s'arrête h mi-cbemin entre la période calquée sur la période latine, et toujours obscure en français, et la petite phrase coupée à l'excès et qui, supprimant les propositions subordonnées, a le tort de ne pas accuser suffisamment le lien des idées entre elles et leur dépendance réciproque. Pour la grammaire proprement dite et l'orthographe, ce respect dé l'usage va être nuisible : on érigera en lois les bizarreries et les irrégularités qui se sont glissées dans la pratique.

Dti XVII* siècle date, à proprement parler, la langue moderne. Désormais la langue sg modifiera ^avec le temps, elle recevra de chaque grand écrivain la marque particulière de son génie. Mais dans les grandes lignes elle ne variera plus, et nous n'aurons plus à y noter de changement profond ni de brusque révolution. jl

Entre les mains des derniers disciples de Ronsard la poésie s'est de nouveau appauvrie et affadie : elle ne traite que de petits sujets, elle souffre des mêmes défauts auxquels Ronsard avait remédié cinquante ans auparavant. En outre, sous Tinfluence depuis longtemps dominante de l'Italie, et sous Tinfluence chaque jour croissante de l'Espagne, elle devient maniérée et infectée de mauvais' goût. Le besoin d'une réforme sévère se faisait sentir. Malherbe va entreprendre cette réforme.

Malherbe. Sa vie. — François de Malherbe naquit à Caen, en 1555. Son éducation, commencée à Gaen et à Paris, s'acheva à l'étranger, à Heidelberg et à Bâie. II s'attacha d'abord au grand prieur de France, Henri, duc d'Angoulêrae, et le suivit en Provence en qualité de secrétaire. On sait peu de chose de sa vie jusqu'à l'année 1605, époque où il quitta la Provence et vint à la cour avec Guillaume du Vair et celui qui devait rester son meilleur ami et son correspondant le plus assidu, Claude Fabri de Peiresc. Ce voyage était projeté depuis long» temps. C'est vers 1600 que, Henri IV demandant à Du Perron s'il faisait encore des vers, celui-ci répondit « qu'il He fallait point que personne s'en mêlât après un certain gentilhomme de Normandie, habitué en Provence, nommé Malherbe, qui avait porté la poésie française à un si haut point que personne n'en pouvait jamais approcher. »

Depuis cette époque, le roi parlait souvent de Malherbe, et souhaitait de le faire venir à la cour. Mais, comme il était « ménager», il reculait devant la dépense. On profila d'un voyage d'affaires. Malherbe devient alors écuyer du roi, attaché à M. de Bellegarde, puis gentilhomme ordinaire de la Chambre. La mort de son père (1606) vint encore augmenter son revenu : ce qui np l'empôche pas de solliciter sans cesse une j)ension que le roi lui promet toujours et ne lui accorde jamais, d'esl répo^iue des pièces de conmiande, des vers de nécessité

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composés pour le compte du roi, et parmi lesquels so trouvent quelques-uns des meilleurs qu'ait faits Malherbe. Après la mort de Henri IV, Malherbe s'attache à Marie de Médicis, et mérite les faveurs royales par son assiduité de parfait courtisan. Malgré l'ennui que lui causeni les voyages à Fontainebleau, il suit fidèlement la cour et s'eHbrce d'amuser la reine par ses récits et ses propos.

Les dernières années de Malherbe sont attristées par de graves chagrins de famille et par la perte du dernier de ses enfants. Le 16 octobre 1628, il mourait à Paris, âgé de soixante-treize ans.

Son caractère. — Le disciple le plus fidèle de Malherbe, Racan, nous a laissé sur la vie de son mailro des mémoires détaillés. L'impression qui s'en dégage n'est pas favorable à Malherbe, Celui-ci nous apparaît comme un caractère sans élévation et comme un esprit sans grandeur. Nous avons déjà vu qu'il est courtisan : il l'est doublement, par ses llatteries et par son ingratitude. Il encense l'homme au pouvoir, et traîne dans la boue le même homme lorsqu'il est tombé du pouvoir. Ainsi pour Henri HL En lui adressant les Larnies de saint Pierre^ voici comment il invoquait sa protection:

Henri de qui les yeux et l'image sacrt^e

Font un visoge d'or a cette âge ferr(^e,

Ne refuse à mes vœux un favorable appui...

Plus tard il dira :

Quand un roi fainéant, la vergogne des princea, Laissant à ses flatteurs le soin de ses provinces, Entre les voluptés indignement s'endort, Quoique l'on dissimule, on n'en fait point d'estime, Et, si la vérité se peut dire suns crime, C'est avecque plaisir qu'on survit à sa mort.

Ainsi pour Marie de Médicis : du jour où il sera dûi> gcreux d'être trop attaché à la reine mère, le courtisar s'écartera d'elle avec prudence. Ainsi pour de Luynes. qu'il adule dans une dédicace, et qu'il appelle ensuite : <• Cet absinUio au nez de barbet qu'il aurait voulu voir au gibet ».

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Ceci est plus grave. Ge poète n'estime pas la poésie: c'est lui qui dit qu'un bon poète n'est pas vlus utile à l'État qu'un bon joueur de quilles. Et il juge ses vers d'après le profit qu'il en tire. « Le» v^ers seront beaux pour moi^ s'ils me procurent une augmentation de pension. » Esprit morose, il prend plaisir à insister dans ses conversations sur le mépris qu'il fait de toutes les choses que l'on estime le plus dans le monde. De tempérament processif et grondeur, il est célèbre par ses brusqueries. Il est homme à vous couper la parole. « Adieu, vous me faites brûler ici pour cinq sols de flambeau, et tout ce que vous me dites ne vaut pas six blancs. » Il fait rasseoir le poète Desportes qui se levait de table pour aller chercher sa traduction des Psaumes : « Votre potage vaut mieux que vos psaumes. »

Quelques-unes des particularités de ce caractère ont été réunies dans le portrait satirique mais ressemblant que Balzac a tracé du poète grammairien.

Vous vous souvenez du vieux pédagogue de la cour qu'oîi appeloit autrefois le tyran des mots et des syllabes, et qui s'appelait Iniinême, lorsqu'il étoit en belle humeur, le grammairien en lunettes et en ctieveux gris... J'ai pitié d'un homme qui fait de si grandes atfaires entre pas et point, qui traite l'afTaire des participes et des gérondifs comme si c'étoit celle de deux peuples voisins l'un de l'autre et jaloux de leurs frontières. Ce docteur en langue vulgaire avoit accoutumé de dire que depuis tant d'années il travaillait à dégasconner la cour, et qu'il n'en pouvoit venir à bout. La mort l'attrapa sur l'arrondissement d'une période, et l'an climatôrique l'avoit surpris délibérant si erreur et doute étaient masculins ou féminins

Le poète. — Ce caractère ne semblait pas annoncer un poète. Et il faut bien avouer que Malherbe n'a pas été un poète au sens où nous entendons ce mot aujourd'hui, c'est-à-dire un homme à l'imaginaiion vive, à la sensibilité spontanée. C'est sur le tard, à force ^e travail et de patience qu'il est devenu, sinon un ^jrand poète, du moins u.i remarquable artisan de vers. Ses premières pièces, au dire de Tallemant, étaient « pitoyables ». Les Larmes <le saint Pierre, dédiées en 1586 à Henri III, conlienneni tous les deluuts que Malherbe devait re-

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procher plus tard aux pétrarrhistes de l'école de Desportes : mauvais goût, hyperboles, antithèses, alliances bizarres. Plus tard MaMierbe désavoua cette œuvre do jeunesse. On y trouve cependant quelques stances Bomparables aux meilleurs vers du poète :

Que je porte d'envie à la troupe innocente De ceux qui, massacrés d'une main violente, Virent dès le matin leur beau jour accourci; Le fer qui les tua leur donna cette grâce Que si lie faire bien ils n'eurent pas l'espace, lis n'eurent pas le temps de faire mal ausai...

Ce furent de beaux lis, qui mieux que la nature Môlant à leur blancheur l'incarnate peinture Que tira de leur sein le couteau criminel, Devant que d'un hiver la tompéte et l'orage A leur teint délicat pussent faire dommage S'en allèrent fleurir au printemps éternel...

Le soir fut avancé de leurs belles journées, Mais qu'eussent-ils gagné par un siècle d'années?

Dans les meilleures pièces de Malherbe, l'inspiration reste pauvre, les idées font presque totalement défaut : à côté des plus beaux passages il s'en g-lisso do détestables.

Ce qui appartient en propre ù Malherbe, c'est la pureté d'une forme châtiée, la correction du vers, "harmonie do la grande strophe lyrique. Où il est bon, Malherbe va jusqu'à l'excellent. Or ce qui importait c'était d'olFrir aux contemporains quelques pièces, en petit nombre mais parfaites, et qui seraient les modèles de ce qu'on devait attendre de l'art nouveau fondé sur la raison.

Le chef d'école. — Malherbe semble n'avoir été poète nue par devoir et pour donner des exemples à l'appui de ses théories. En revanche, il est réformateur par vocation et chef d'école par nature. Ici les défauts mêmes de son caiaclère l'ont servi. C'est un esprit étroit et court de vues, mais juste et sûr do soi Chef d'école, il plane sur (pielques disciples, « les sieurs do Touvant,

Colomby, de Racan ' et Maynard^ » : il les assujettit à une discipline étroite et leur inspire une terreur salutaire. Il est impitoyable pour les poètes rivaux. Oans son Commentaire sw Desportes, il prodigue les critiques injurieuses : « Pâté de chevilles, excellente sottise, néant, absurde^ froid jusqu'à la glace. » Il est exclusif et considéra comme non avenue toute la poésie antérieure. 11 est exagéré par système. Réagissant 'contre les écrivains érudits, il est tout près de conseiller l'ignorance à ses disciples : il repousse les anciens, que cependant il connaît pour les avoir imités et traduits. Il a conscience de son rôle et ne s'émeut d'aucune critique. Les termes dans lesquels il parle de lui-même témoignent de cette imperturbable assurance :

Apollon à portes ouvertes Laisse indiiréremment cueillir Les belles feuilles toujours vertes Qui gardent les noms de vieillir:

Mais l'art d'en faire des couronnes N'e.st pas su de toutes personnes, Et trois ou quatre seulement Au nombre desquels on me range Peuvent donner une louange Qui demeure éternellement.

!. Honorât de Bueil, marquis de Raoftn (1589-1670), est te plus distingué d'entre ces disci))Ies. C'est un vrai poète, et mieux doué peut-être que son mailre. Il a publit- une pastorale : les Bergeries, des stances, des psaumes, dos odes, des sonnets. Ce qui le distingue, c'est un sentiment vrai de la nature. I>ans sa pièce la plUB céiùbre, le» Stances â Tiveis sur la reti-aile, ii parle avec un charme pénétrant du (wulieur de l'homme qui vit à la campagne :

11 voit de toutes |)arts combler d'iiour sa famille, La javelle à plein poing tomber sous la faucille, Le vendangeur ployer sous le faix des paniers. Et semble qu'à l'cnvi les fertiles montagnes, Les humides vallons et les grasses campagnes S'efforcent à remplir sa care et ses grenier».

Oe tels vers sont d'un poêle qui chaule la campagne, non poUr en avoir lu l'élog» dicz les anciens, mais pour l'avoir aimée et en avoir reçu directement l'impression

2. François Maynard (1582-1646) lut lommc Raran de l'Académie française Mais, ayant dé|)lu à RioLc'.ieu, il dut se confiner à Aurillac, où il était prépidti*

Las d'espérer et de me plaindre De la cour, des grands et du sort, C'est ici que J'attends la mort Sans la désirer ni la craindre.

(Cïe?'( (Drtout par la perfection du rythme que valent ses poésiM .

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Ses réformes. — Malherbe s'attaqua dabord à l'érudition extérieure. L'école de Ronsard avait org-anigé le pillage de l'antiquité. A l'imitation confuse, à l'importation directe desorig-inaux étrangers, Mallierbe substitue cette méthode de choix qui était celle d'Horace imitant les Grecs. Pour la langue il réclame l'unité. Il proscrit l'idiome bariolé de grec, de latin et de Gascon Il rejette les patois, se moque du vendômois de Ronsard, je vante d'avoir dégasconné la cour, et assure que l'écrivain doit puiser uniquement à la source populaire, au fond national. « Quand on lui demandait son avis de quelque mot français, il renvoyait ordinairement aux crochoteurs du Port au foin et disait que c'étaient ses maîtres pour le langage. » Pour le style il réagit contre la facilité négligente. Lorsque Régnier dit en parlant du poète que « ses nonchalances sont ses plus grands artifices ». il exprime une idée vraie, mais il donne un conseil dangereux. Malherbe au contiair»- biiïc sans pitié dans les exemplaires de Ronsard et de Desporlos toutes les nonchalances : mauvaises métaphores, comparaisons inexactes, fausses délicatesses. 11 demande compte à chaque mot de sa valeur propre et de sa place dans la phrase. Épithètes banales, impropriétés déguisées par l'harmonie, rien ne lui échappe. Pour la versillcation, mômes sévérités. Il proscrit la rime qui s'adresse seulement à l'oreille (apparent, conquérant), la rime du simple et du composé (temps, printemps), des mots de même nature (père, mère), des noms propres (Lysandre et Alexandre), d'une longue avec une brève (dictame, âme), du milieu du vers avec la fin. Il défend l'hiatus et l'enjambement. Quant aux coupes qu'il adopte, il n'en choisit qu'un très petit nombre, dans le répertoire si varié de la Pléiade, mais celles qu'il emploie sont irréprochables pour l'harmonie, et en parfait accord avec la pensée qu'il s'agit de traduire.

Son influence. — On a exagéré la valeur des réformes de Malherbe; on n'en a pas exagéré l'importance. Elles préparent dans l'histoire de notre poésie une époiiue nouvelle. Boileau. Iiérilicr de ses théories ci

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continuateur de son œuvre, après avoir exécuté en quelques vers nos vieux poètes, s'écrie : « Enfin, Malherbe vint! » Cet « enfin «estinjurieux pour des poètes qui avaient plus de génie que Maltierbe. On trouve dans Ronsard, et dans les chœurs de Garnier et de Montchrestien des strophes après lesquelles il semble que la poésie lyrique avait bien peu de progrès à faire. Il est égalcnnent inexact de prétendre qu'on ne sût pas avanl Malherbe « faire sentir dans les vers une juste cadence » faire « tomber les stances avec grâce » et apprécier le a pouvoir d'un mot mis en sa place )>. Mais le goût était flottant. Malherbe Ta fixé. Avant Malherbe, il n'y a pas de tradition en poésie : à chaque génération paraît un poète nouveau qui repousse l'héritage de ses prédécesseurs : la chaîne ne cesse de se rompre. Malherbe a fondé cette tradition. Par sa sévérité et sa correction il a contribué plus que tout autre à rétablir notre style classique en vers.

Cette influence fut-elle d'ailleurs heureuse de tout point? Nous ne le croyons pas. Lorsque Boileau félicite ce « sage écrivain » d'avoir « réduit la muse aux règles du devoir », il ne s'aperçoit pas que cet éloge contient aussi une critique. S'il manque à la poésie classique une certaine liberté d'allure, le charme de la fantaisie et Je l'abandon, ce défaut lui vient en partie de Malherbe. Déplus, la poésie lyrique, qui avait jusqu'alors compté de brillants représentants en France, va disparaître ; pour qu'elle renaisse, il faudra que deux siècles passent, et précisément qu'on secoue le joug de Malherbe. On voit ainsi que dans ses résultats excellents, comme dans ses eflets regrettables, l'influence de Malherbe est profonde et s'étend à toute notre poésie classique.

Les dissidents Mathurin Régnier. — Toutefois l'autorité de Malherbe ne s'établit pas sans résistance. <* Tout reconnut ses lois », lorsque consacrées déjà par ^0 temps, elles furent reprises et formulées par Boileau. Mais dans la première moitié du siècle, il existe un groupe de poètes qui se rattachent à l'époque précédente, et se soustraient d'une façon plus ou moins

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ponsciente à l'aulorité du réformateur Ces partisans du passé se recrutent d'abord parmi les écrivains qui ont connu les poètes du xvi' siècle et leur sont restés fidèles. Pour M"* de Gournay, la publication Jea Essais a fixé définitivement la date de ses admirations; elle n'admet pas qu'on rejette des termes que Montaigne a consacrés en les employant, ni qu'on méprise des poètes auxquels il a rendu hommage. Matiiurin Régnier, neveu et protégé de Desportes, proteste contre la poétique nouvelle par ses réclamations vigoureuses, et par toute son œuvre, qui est le modèle d'un art différent à coup sûr do celui de Desportes, mais aussi difiérent de l'art de Malherbe.

Mathuvin Régnier est né à Chartres, le 21 décembre 1573, de Simone Desportes et de Jacques Régnier. Celuici, qui fut échevin de Chartres, appartenait h la bonne bourgeoisie, et ne tint jamais ce tripot dans lequel se serait passée la jeunesse et formé le caractère de Mathurin. Nous avons peu de documents sur la vie de Régnier, qui n'a point mis sa biographie dans son œuvre. On pense que o'est à la suite du cardinal de Joyeuse qu'il fit le voyage d'Italie. 11 no comprit pas plus Ui séduction de Rome que navuient fait ses contemporains ; il dut être d'ailleurs un pauvre secrétaire d'ambassade. De retour en France (15D8), protégé par son oncle Desportes, il se mêle à la société des écrivains, et fréquente la compagnie, fort peu avouable, des Berthelot, des Motin, des Sigogne et autres rédacteurs du Cabinet satirique. Il fit Une triste fin en 1C13, Agé ddl moins de quarante ans. Il avait lui-même publié la plupart de ses satire? qui eurent un grand succès. Plus tardjj Boileau saluera en lui son maître, et ne lui reprochem"' que des libertés de langage, qui, au temps de Régnier ne choquaient personne. f {

Les « Satires ». — La satire n'était plus un genre nouveau, depuis que les poètes de la Pléiade en avaient donné la théorie et parfois l'exemple. L'une des meilleures œuvres de Du Bellay est la Satire du poHe couf tiênn . quelques-uns des plus beaux vers de Ronsard

fj0 trouvent dans le Discours sur les misères du temps, 6t dans la Réponse à un prédicantereau de Genève. Et Vauquelin de la Presnaye venait de publier cinq livres de satires, où il avait mis, à défaut d'une verve très mordante, son bon sens pratique d'honnête homme et de magistrat lettré.

Il entre dans la satire, telle que la conçoit Régnier, divers éléments : l'imitation des anciens, celle plus directe des satiriques italiens (Berni, Moro, Gaporali\ enfin des souvenirs du vieux coq-à-l'âne. La satire n'est pas pour lui une composition régulière : le désordre et la libre fantaisie lui semblent constitutifs du g-enre. Tous les tons comme tous les sujets peuvent y trouver leur place. Cette liberté d'un genre où l'écrivain peut suivre son caprice, voilà ce qui a fait choisir à Régnier la satire. Il y trouve un cadre commode pour faire le tableau de son temps.

Régnier, en effet, nous montre le tableau et la comédie de la société, plutôt qu'il n'en fait, au sens propie du mot, la satire. Il n'écrit point « par humeur de médire » ; il n'éprouve aucune indignation contre les vices du temps : le seul qu'il ait attaqué avec une réelle vigueur, l'hypocrisie, est aussi le seul vice dont nous ne trouvions guère trace dans ces premières années du siècle. Boileau aura la haine d'un sot livre et se croira une mission. Rien de semblable chez Régnier. Celui-ci est un spectateur curieux, mais presque indulgent. Il mérite par là ce surnom de « bon » qu'on lui avait donné, et qui étonne d'abord, appliqué à un satirique. Ce n'est pas lui qui imprimerait tout vif le nom de ses victimes : d'ailleurs, sous sa plume, les allusions personnelles sont rares. i< Tout le monde s'y voit, et ne s'y sent nommer. » Il peint de préférence des caractères généraux, vie» types, ot il excelle à leur donner le relief, le mouvement et 1» vie. Il sait, comme un admirable metteur en scène, noué présenter ses personnages avec leurs attitudes et leurfc gep*es, les faire agir et parier. C'est l'élégant du jour, le mignon, botté et empanaché, qui pinçote sp barbe, mord un bout de ses gants, fait sonner son épée, et pour

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qui deux ou trois jurons du bel air tiennent îieu de toi'i l'esprit du monde . « Il en faudrait mourir. En ma conscience 1 » C'est le poète ou plutôt la série des poètes : celui qui vous accoste et vous salue d'un « Monsieur, je fais des livres », celui qui, g-ueux et fat « méditant un sonnet, médite un évêché ». C'est la fameuse Macette qui a servi au Tartuffe de Molière et qui ne lui est pas inférieure.

L'écrivain. — C'est encore par les mérites du style que Régnier est poète. Sa lang-ue, plus moderne que colle de Ronsard, est moins froide que celle de Malherbe. Cette langue s'est retrempée à la source populaire. Les contemporains y avaient déjà noté un grand nombre do tournures populaires et d'expressions proverbiales : « Vous parlez baragouin... vous mentez par votre gorge... vous faites la figure aux autres... je répond? d'un ris de saint Médard... je suis parmi vous comme un homme sans vcrd... » Régnier transporte dans son style les procédés de limagination populaire. L'idée lui apparaît sous la forme d'image, et d'image empruntée aux usages familiers. Il abonde en traits expressifs et qui peignent. Le vice <* va comme un banquier en carrosse et en housse ». L'hypocrite : <> Son œil tout pénitent ne pleure qu'eau bénite. » Le vers de Régnier, large et franc, sonne avec plénitude à roreillc. On relèverait bon nombre de ce? vers frappés en médailles :

L'honneur est un vieux saint que l'on ne chftme plus... Tous les houimcs vivants ici-bas sont esclaves; Mais suivant ce (jii'ils sont, ils diflÏTont d"cntr;ivcs Les uns ks portent d'or et les autres de Ter.

Placé aux confins de deux époques, Régnier |)aili(Mpc aux qualités de l'une et de l'autre. Par sa franchise, par lindépendance de son allure, par l'éclat de son style, il est encore du xvi" siècle; par son naturel il appartient rié.ià à la période classique.

Sa lutte avec Malherbe. — On a pu voir par ce nui précède que Régnier était l'adversaire désigné d<» Mh herbe. Une incartade de celui-ci ne fut que loccasion; el

dans sa ix' satire, Ré^-mer atlaquo cette école nouve-'ïe qui fait profession do mépriser les anciens et leurs imitateurs du xvi" siècle. Malherbe et ses disciples ne sont à ses yeux que des g-rammairiens pédantesques. Leur savoir ne s'étend seulement

Qu'à regratter un mot douteux au jugeoaent, Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphtongue. Épier si des vers la rime est brève ou longue, Ou bien si la voyelle, à l'autre s'unissant, Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant... C'est proser de la rime et rimer de la prose.

On a dit qu'il n'y avait dans cette hostilité qu'un malentendu, etque sans s'en douter Malherbe etRég-nier travaillaient à une œuvre commune. Malherbe aurait pu signer ce portrait que Rég-nier nous a laissé du poète arai du naturel :

Rien que le naturel sa grâce n'accompagne,

Son front lavé d'eau claire esclate d'un beau teint.

Et tous deux, par des moyens différents, ont rendu à la poésie un même service : à cette poésie compromise par les mièvreries des derniers disciples de Ronsard, il;? ont rendu la simplicité et la force.

Toutefois il existe entre les deux poètes un antagonisme réel.

Il est d'abord dans leur caractère. Malherbe est novateur et veut l'être, Régnier au contraire nous dira « qu'en toute opinion il fuit la nouveauté » ; aussi serat-il d'avis qu'il faut s'en tenir aux leçons « de nos vieux pères », et alors même qu'il s'en écartera le plus, il croira encore les suivre : « Je vais le grand chemin que mon oncle m'apprit. >. L'antagonisme existe surtout dans la conception dernière qu'ils se font de la poésie et du rapport dû le poète doit tenir ces deux facuUéb : l'imagination et la raison, d'est ou nom de la raison que s'effectue la réforme de Malherbe : elle a pour résultai de faire de la poésie une œuvre de travail et d'art plus que d'insoiration. et de lui imposer une discipline rigou'

rcuse et des règ-les qui parfois seront une gène. Régnier au contraire, sur ce point disciple fidèle de la Pléiade, est pour la liberté de l'art : il donne la prédominance à Jimag-fnation, et conseille au poète de « laisser aller sa plume où la verve l'emporte ». Pour la langue m^'me, si Malherbe va hercher ses mots parmi les crocheleurs du fflarché Saint-Jean, il lait un choix parmi ces mots. 11 ne prend que des termes employés par le peuple, niais il a^ les prend pas tous. Régnier est plus large, et ne rejette pas même les expressions triviales et les gros mots. D'un côté, raison, règle, choix ; d'un autre côté, imagination. Uberlé, hconce, telles sont les deux tendances person nifiées par Malherbe et Régnier, et qu'on pourrait suivre à travers tout le xvii" siècle.

Théophile et Saint-Amant. — O'ôat également on dehors de l'influence do Malherbe que se développent les poètes libertins, partisans d'une liberté poussée à l'excès dans leurs vers, dans leur vie, dans leurs croyances. Théophile Viau (1590-1626) fut plusieurs fois banni pour ses iniblications licencieuses. Il était fortement suspect d'athéisme, et c'est à lui que s'attaque le jésuite Garasse dans sa Doctrine curieuse des beaux esprits, violent pamphlet dirigé contre les incrédules dont le nombre éteit grand au début du xvii" siècle. Théophile a composé des pièces lyriques et une tragédiecomédie de Pyrame et Thisbé où se trouvent deux vers restés fameux :

Ah ! voici l« polgû&rd qui du sang de son inaftre S'eat souillé làcheuient : il en rougit, le traître t

ux 11

Ces vers et quelques autres qui ne valent guère mieux ont rendu ridicule le nom de Théophile. Us ont fait méconnaître le talent réel et original du poète. Théophile II écrit bien en vers, il a un sentiment très vif de l'harmonie de la strophe. La Bruyère, qui le rapproche de Malherbe, a dit d'une façon énigmalique : « Malherbe et Théophile ont peint la nature. » Considéré comme peintre de la nature, Théophile a des descriptions que Malherbe n'aurait pas faites, et dont Racan n'a pas

•îgafé le contour arrêté et le tv^ait précis. Ainsi le début de l'ode à « la solitude » :

Dans ce val solitaire et sombre Le cerf qui brame au bord de l'eau Penchant ses yeux dans un ruisseau S'amuse à regarder son ombre...

Un froid et ténébreux silence Dort à l'ombre de ces ormeaux.

Et les vents battent les rameaux D'une amoureuse violence.

Saint-Amant (1594-1661) est, lui aussi, une gloire fidicule. Dans son Moyse sauvé, il met pour voir passer Jes Hébreux

Les poissons aux fenêtres, Peint le petit enfant qui va, saute, revient Et joyeux à sa mère offre un caillou qu'il tient *.

On a fait remarquer, et Saint-Amant y insiste, que le Moyse est une idylle héroïque, non un poème épique, et que le genre admet le mélange des détails familiers. Il est vrai surtout qu'on ne doit pas condamner une œuvre sur un détail, que le Moyse contient des descriptions remarquables, etque les meilleures odes de Saint-Amant comptent dans le petit nombre de celles qui font honneur à la poésie lyrique du xvii« siècle. Sa Solitude est supérieure à celle de Théophile : la nature y est étudiée directement, et non à travers les œuvres des maîtres anciens. Son Contemplateur est une œuvre plus curieuse encore. Le poète est assis

Au sommet d'une roche nue.

Et il suit des yeux et de l'esprit le spectacle mouvant qui s'offre à lui. C'est une rêverie en tous les sens et à propos de tout, à propos d'une colombe qui passe, d'une barque qui glisse, d'un nid d'alcyon respecté par l'oraga

J'escoute à demy transporté, Le bruit des ailes du silence Qui vole dans l'obscurité.

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