I. — BALZAC
Sa vie : l'homme. — Jean-Louis Guez., seigneur ae finlzacy naquit en 1594, à Angoulême.Ii s'attacha d'abord nifduc d'Èpcrnon, puis à son fils le cardinal de la Valette qu'il suivit à Rome. C'est de là qu"il date ses premières Lettres (1624). Elles firent révolution et du premier coup ortèrent leur autour .i la plus éclatante répu^r.tion. Le cardinal du Perron sa voue vaincu en éloquence par un jeune homme do trente ans : tous les contemporains
s accordent pour renare à Balzac les mêmes hommag-ôs enthousiastes. Le succès, pour être complet, voulait des réclamations. i^Ues ne firent pas défaut. Il y a une querelle sur le nom de Balzac, comme il y en aura une sur le Cid de Corneille. On se bat pour ou contre : « Celte guerre, écrit Sorel, divisa quelquefois les pères d'avec leurs enfants, et les frères d'avec leurs frères. » Une première attaque fut dirigée par le P. Garasse. Une autre fois Balzac fut pris h partie par îe frèrs André de Saint-Denis, feuillant, et par le supérieur même de l'ordre, Dom Jean Goulu. Ses amis ripostèrent. Les coups de bâton et les coups d'épée alternèrent avec les coups déplume; et un sieur de Javerzac faillit être assommé dans une chambre d'hôtel p ur avoir écrit contre Balzac. Celui qui suscitait de si ferventes admirations et des luttes si vives, où il jouait indirectement un rôle, en revoyant les réponses de ses partisans, Balzac, planait dans une sphère éloignée et supérieure. Il s'est confiné dans sa terre de Balzac, sur les bords de la Charente, et il va vivre toute sa vie loin du monde et de la société où il ne fait que de rares apparitions. Cet éloignement qu'il a su habilement se ménager, est profitable à sa réputation. Si Balzac ffit toujours resté à Paris, à portée Je l'hôtel de Rambouillet, il était à craindre que son culte ne souffrit quelque atteinte, par suite du contact des adorateurs avec l'idole, qui était un homme en fin de compte et l'un des plus creux qui furent. Au contraire, du fond ût sa retraite, il semble un oracle qui s'est soustrait aux yeux du profane. Leshouimagesl'y viennent trouver sous forme de lettres, d'ouvrages qu'on soumet à son examen, de cadeaux, de faveurs, de reproches flatteurs, et de rôcriminntions élogieuses. Il fait mine de se plaindre et de plier sous le fardeau. Ah ! le pénible métier que celui d'homme célèbre ! Que do fatigues pour l'heureuse victime! Mais n'allez pas le prendre au mot, 3t si au cour? d'un voyage vous passez auprès de son château, n'allez pas négliger de lui |)orter le tiibut légitime el la redevance de votre admiration. La chose arriva ft M. deSerizay. Aussitôt Hal/.ic de se plaindre cl d'éu'uv
avec une résig-nalion comique et sur le tonde la grandeur offensée : « Je vous apprends que M. de Serizay est venu dans la province sans s'être enquis seulement si j'y étais. Le mépris est g-rand, et l'injure serait moins sensible à un homme moins accoutumé à souffrir que inoi. » C'est que la vanité excessive de Balzac s'exprime avec maladresse et lourdeur. Pompeux dans son œuvre, Balzac èst dans sa vie solennel et important. 11 y a toujours en lui du g-rand homme de province. Le P. Garasse, ce bouffon qui a des lueurs, avait vu juste lorsqu'il lui iisaît : « Toutes vos lettres ne sont qu'un pressis d'une mélancholie noire, et d'une gloire mag-nilique qui approche de bien près du frénétique. Vos périodes sont des périodes lunatiques, vos locutions sont des ampoules, vos virgules sont des rodomontades et vos inlcrponctuations sont des menaces... »
L écrivain ; sa rhétorique. — Balzac est surtout célèbre par ses Lettres; il a écrit encore des Entretiens et des traités : le Prince, composé à l'éloge de Louis XIII, Alcippe ou de la cour, à l'éloge de Richelieu, le Socrate chrétien. Balzac dans ces différents ouvrages aborde des questions littéraires, politiques, rehgieuses; on serait embarrassé pourtant d'y trouver une idée personnelle à. Balzac ou tout simplement une idée. Ces deux in-folios ne contiennent que dos phrases, que des mots, qu'une rhétorique. C'est cette rhétorique qu'il est curieux d'étudier.
D'abord Balzac aime le procédé, le recherche et U recommande. Il ne conçoit pas qu'on puisse écrire sans employer les recettes qui habillent la pensée et la font valoir. « Si vous avez résolu, dit-il, d'écrire sans ornement, c'est un dessein qui vous donnera bien de la peine, et dans lequel difticilement vous réussirez. « Ce qu'il ne peut se résoudre à employer, c'est précisément le mot simple, l'expression naturelle. « Il faut chercher quelque expédient de rhétorique et déguiser Ja chose oratoirement ou poétiquement. » Balzac écrit' pour « déguiser les choses », comme d'autres jcrironl pour les peindre et les exprimer. Les figures de rhétorique lui servent à cet effet. Il en est une qu'il emploie
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plus fréquemment et qui lui est surtout chère* c'est l'hyperbole. Il l'aime d'amour, et il en parle avec attendrissement. On les sépara, parce qu'il y avait scandale. Balzac est malheureux et ne sait plus comment s'exprimer. 11 écrit à la marquise de Rambouillet pour lui faire un petit remerciement:
« En conscience je neus jamais tant besoin do cette officieuse figure qui aide les bonnes intentions, qui acquitte les dettes des pauvres, qui non seulement égale les choses par les paroles, mais qui les sait agrandir jusqu'à l'infini. Vous la connaissez, madamf , sous le célèbre nom d'hyperbole, et je vous avoue que je l'abandonnât lâchement, il y a près de dix-huit ans, par je ne sais quelle mauvaise honte que me causèrent les reproches et la médisance de mes ennemis. C'a été à mon grand dommage, et je vois bien que manquant de son secours pour vous remercier magnifiquement comme Je le désirerois, je serai contraint de me servir de la simplicité de ma langue naturelle, et de voiis dire, comme feroit an. autre homme, que je vous suis très obligé de votre présent. »
Mais c'est là une extrémité à laquelle Balzac ne se résout pas facilement. D'ailleurs cette tendance à l'hyperbole ne vient pas d'une imagination qui g-randit les choses. L'imag-ination chez Balzac est nulle. L'exag-ération est dans les mots, dans le tour de la phrase, dans le son de la voix. Balzac parle fort et écrit gros. La forme est du reste toujours et en toute circonstance la même. Les personnes à qui Balzac s'adresse changent; le ton sur lequel il leur parle, les éloges qu'il leur adresse ne changent pas. Aussi arrive-t-il que, par hasard, et quand Balzac a quelque grand sujet à traiter, sa phrase sonne juste. C'est ainsi qu'il touche à l'éloquence lorsqu'il prend le parti de Corneille, dans une lettre adressée à Scudéry lors de la querelle du Cid :
« Considérez néanmoins, monsieur, que toute la France entre en cause avec lui, et qu'il n'y a pas un des juges dont le bruit est que vous Ates convenus ensemble, qui n'ait loue ce que vous désirei qu'il condamne. De sorte que quand vos argumens seroicnt invincibles, et que votre adversaire même y acquiesceroit, il auroit de quoi se consoler glorieusement de la perte de son procès, et vous pourroit dire que d'a.oir satislait tout un royaume est quelaio chose de plus gr<inii et de meilleur que d'avoir fait une pièof régulière. •
On voit ce qu'on pouvait attendre, l'occasion /enue, du nouveau genre de style inauguré par Balzac.
Nous avons noté Tusag-e que Balzac fait de l'hyperi/ole, mais il emploie avec aussi peu de réserve tous les autres procédés; le redoublement et le balancement des périodes, Ténumération des parties et lantithèse, la comparaison avec toutes les modalités. La nature, l'histoire, la fable ne servent à Balzac que comme un arsenal de métaphores.
Certes il y a de la puérilité dans ce travail fait sur le style, dans ce « jeu de syllabes et de mots », et il vient envie d'appliquer à Balzac cette phrase d'une de ses lettres : « Il vaut encore mieux ne rien dire en se taisant que ne rien dire avec beaucoup de paroles. « Luimême a des retours sur la vanité du métier d'auteur ainsi compris et sur cette duperie de « travailler à la structure et à la cadence d'une période comme s'il y allait de notre vie et de notre salut ». Ces aveux, on les trouverait surtout dans l'avant-propos du Socratc chrétien. Ce traité est une œuvre des derniers temps et qui contient quelques-unes des pages les plus vraiment belles qu'ait écrites Balzac. Celui-ci arrive, sinon à la conscience de ses propres défauts, du moins à la théorie d'un style plus complet. « Il y a, dil-il, une certaine gaieté de style, éloig-née à égale distance de la boulîonnerie et de la tristesse. » Cette gaieté de style a manqué totalement à Balzac. Il parle encore de cette « immobile gravité » où les auteurs se raidissent. « L'art observé jusqu'à la superstition ne souffre pas à l'esprit le moindre mouvement de liberté. » Et voilà en effet ce qui rend monotone et fatig-ante la lecture de Balzac. On voudrait un peu de liberté, un repos et un tem[>sd'arrôt dans cette éloquence continue.
Son influence. — Mais c'est faire tort à Balzac et c'est presque se montrer injuste envers lui que de 1 étudier en lui-même. Son œuvre ne vaut pas son influence. On a dit qu'il avait fait faire à la prose française sa rhétorique. Il lui a enseigné le nombre, la cadence et l'harmonie de in période. On l'appelait en
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ton temi»s « lunique éloquent ». Il a trouvé du moins l'appareil extérieur de i éloquence. Prenez une ph!'nse de Balza'-, n'en cherchez point l'idée et ne fuites attention qu'au son des mots, qu'au déroulement majestueux de la période : c'est déjà du Bossuei. Tel est le service rendu par ùas hommes tels qu'un Malherbe et un Balzac, ils ont peu d'idées, mais ils ont le sentiment de la forme, et ils préparent ainsi la voie aux grands écrivains qui vonl venir, et couler dans celte forme magnifique dos idées de génie.