II. — CORNEILLE
Sa vie. L'homme. — L'histoire de Corneille, si ou la sépare de l'histoire de ses pièces, se réduit à peu de chose. Pierre Corneille est né le 6 juin 1606, à Rouen : son père était maître des eaux et forêts. Il fit de brillantes études au collège des jésuites de sa ville natale, fut reçu avocat en 1624, acheta la charge d'avocat près la table de marbre de Rouen ; mais il ne plaida qu'une |j fois et quitta bientôt le barreau. Une provinciale bel esprit le tourna vers la poésie. Il vint à Paris en 1629 avec une comédie, Mélite, qui réussit. Ses premiers ?uccès le désignèrent à l'attention de Richelieu. Le car dinal le fit entrer dans la société des cinq auteur L'Estuile, Collctet, Boisrobert, Rotrou, Corneille) ave
l2squcls celui qui tout seul Taisait de si bonne politique, faisait de très médiocres pièces [Mirame, la Grande Pastorale, les Tuileries). Corneille, charg'é d'écrire le •roisième acte de la comédie des Tuileries, modifia la doimée, en sorte que l'acte ne faisait plus suite aux précédents. Richelieu le congédia en disant qu'i' n'avait pas « l'esprit de suite »,
Un an après, le succès du Cid élevait Corneille audessus de tous les auteurs de son temps. Il ne fut reçu à l'Académie qu'en 1647 (22 janvier) après avoir échoué deux fois. Après l'échec de Pertharite (1652), il quitte le théâtre, et se consacre à une traduction en vers de Yhnilation qui contient des passag-es superbes. Grâce à l'intervention de Fouquct, il revient à la se" le (1059) jusqu'en 1674, date de l'échec de Suréna. Il meurt en 1684 dans une pauvreté qui a prêté à mainte déclamation contre Louis XIV, et qui, étant donné l'argent que Corneille g"ag-na avec ses pièces,' reste une énig-me.
Corneille a vécu fort ignoré : il habite la y>lu3 grande partie du temps à Rouen ; il ne nous a livré le secret ni de sa vie, ni de son caractère. On l'appelait « le bonhomme » ; on sait qu'il était simple, maladroit dans ses rapports avec les grands, naïf dans l'expression de l'estime où il tient son propre g-énie. Ces quelques données et l'absence d'autres renseignements favorisent l'illusion et permettent de penser que chez Corneille le caractère "ist à l'unisson du génie.
Ses premières pièces. — C'est par des comédies que débute Corneille; Mélite (1629) était un imbrog'lio de g-alanterie dans le goût du temps. Ce qui en fit le succès, ce fut qu'on y trouva pour la première fois une image de la « conversation des honnêtes gens ». Tel est en ellet le caractère de ces premières pièces : au burlesque, d\x comique grossier et licencieux, le poète substitue un comique plus délicat, une plaisanterie de meilleur goût. Les rôles boufîons disparaissent. La nourrice fait place à la suivante, le ton s'élève ; c'est une peinture fidèle de la société élégante [Clilandre, lG3â: la Veuve, 1633; la Galerie du Palais, la Sui-
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vante, {a Place Royale, 1634). Jusqu'ici Corneilie n'est encore qu'un écrivain agréable, curieux de nouveauté, et qui cherche, en provincial fraîchement débarqué, à se donner l'aii de Paris. 11 est à peine supérieur à ses rivaux : rien ne laisse deviner en lui le poète de génie. Médée (1635) fut pour le public et pour Corneille même une rôvélatiop. Un trait parut sublime.
NÉIIIME
Votre pays vous hait, votre époux est sans foi : Dans un si grand revers que vous reste-t-il?
KÉUÉB
Moi
La pièce était imitée de Sénèque. C'est en ôe tournant vers l'Espag-ne que Corneille va trouver les exemples qui donneront l'éveil à song^nie. 11 en rapporte d abord Vlllusion comique, puis le premier en date de seè cb:^fs-d'œuvre: le Cid.
« Le Cid. » Les chefs-d'œuvre. — C'est en 1(J36 que le Cid dut être représenté pour la première fois ». Le sujet était emprunté à Guillen de Castro, mais Corneille, tenant compte de la différence des deux théâtres, avait fait rentrer les événements dans l'espace fixé par les trois unités, supprimé les brutalités qui auraient choqué le g-oût fran<;ais, et transformé une pièce qui souvent ne s'adressait qu'aux yeux, en un drame dont les beautés parlaient surtout à l'âme. Toutes ces qualités, qui manquaient encore à la tragédie, et dont ridée hantait les esprits, on les voyait enfin réunies. C'était un tableau d'histoine: on aurait pu en contester l'exactitude, mais la peinture séduisait par son brUlant coloris. ^.*Jes personnages n'étaient plus des "ôles abstraits : en mémo temps qu'ils f>crsonnificnt certains sentiments, Rodrigue, Chiinène, Don Diègue sont des êtres vivants, dont l'individualité est nettement marquée Puis c'était une action qui ne languit pas un instant, une
1. La dalu dn la première reiirésenuliou ;iu Ctd est iiiccrUine
lutte pathétique de sentiments, un dialog-ue animé, un récit qui semble détaclié d'une épopée, d'adorables duob d'amour, une foule de vgps éclatants. Enfin on sentait passer dans toute la pièce un souffle d'entho^siasme et de générosité. Une verve si chaude a dicté le Cid, un entrain si irrésistible y circule, qu'aujourd'hui encore, après plus de deu^^ siècles, le trait qui npi^s frappe dans cette merveille, c'en est l'air de .jeunesse.
Le Gid fut un triomphe. Ge fut au^gj \e signal d'une polémique restée célèbre sous le nom c(e « querpjle du Cid ». Les rivaux du poète, ceux-là mêmes qui oyaient épuisé en son honneur toutes les hypprboles de la louange, alors que son mérite ne l^ur partait pas ombrage, lesMairet, les Scudéry, les Glavqret, eptreprirenl de prouver en vers et en prose que la pièce ne valait rien. La querelle devint générale : « Les rues, nous dit-on, ne retentissaient plus que du bruit des vendeurs de pamphlets pour ou contre le Cid. Aw premier rang" des ennemis de Corneille, Richelieu sq distinguait par sa <i jalousie enragée * », une jalousie d'auteur battu. Oe fut lui qui songea à mettre un terme au débat en le déférant à l'Académie. Chapelain rédigea les Sentiments de l'Académie (1637), œuvre d'une critique étroite, mais qui était courtoise et s'efforçait d'ôtre impartiale, et qui, pour ces raisons, fut regardée longtemps compe un modèle.
Dans toute cette querelle, à coup sûr l'envio ét£^it le mobile auquel obéissaient les rivaux de Cornqille. Pourtant une question de principe se trouvait encore engagée dans le fiébat. Le Cid marquait un retour vers l'Espagne, c'était un essai de tragédie moderne, avec une tendance vers un système plus libre ; les réguliers, les partisans à outrance de l'antiquité se mirent à {a traverse.
Aussi ces discussions eurent-elles pour effet de rejeter Corneille du côté de la tragédie régulière et des sujets antiques (//prace, Cinna 1640; la Mort de Pompée, 1643).