‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 74 sur 223 · Ï-ES MÉMOIRES AU XVIP SIÈCLE · texte numérisé non relu

Ï-ES MÉMOIRES AU XVIP SIÈCLE

MiE= de Motteville. -■ Ses Mémoires. — Les Mémoires de M^'* de Montpensier. — Les Mémoires de La Rochefoucauld. — Les Alémoircs du cardinal de Retz. Sa vie. — L'homme. — L'écrivain.

Les Mémoires tiennent encore lieu de l'histoire au XVII* siècle. Ils sont très nombreux et contiennent sur les hommes et les choses de cette g-rande époque une foule de curieux détails. Ceux qui intéressent. le plus la littérature sont ceux qui se rapportent à la régence l'Anne d'Autriche et à la Fronde, soit parce que les personnages qu'ils mettent en scène ont été mêlés au mouvement littéraire, soit parce que le relief des fig-ures et l'imprévu des événements ont secondé les écrivains,

M™* de Motteville. — C'est au Palais-Royal, au Louvre, à Saint-Germain ue nous allons entrer à la suite de M"" de Motteville (1621-1089), et c'est du cabmet de la reine que nous verrons se dérouler les événements. Françoise Bertaut, veuve de bonne heure d'un gentilhomme normand, M. de Motteville, a passé la plus grande partie de sa vie auprès d'Anne d'Autriche, sans que pendant un espace de trente années la reine ait eu aucun reproche à faire à l'inaltérable idélité de sa plus u véritable amie » M"^ de Motteville passe ''haque jour à côté de l'intrigue et ne s'y mêle jamais C'est qu'elle ne ressemble en rien à ses fameuses contemporaines. L'héroïque et l'aventureux ne sont pas du tout son fait.

A défont des qualités brillantes, M""^ de Motteville a

270 LE XVir SIèCLE.

toutes les qualités solides. Elle est pieuse, d'une piété qui n'est pas, comme chez d'autres, le lendemain de la frivolité mondaine et où ni l'exaltation ni l'ostentation n'ont de part. Le sérieux, c'est chez elle le trait de caractère qui domine . Elle est réfléchie et se détermine par le bon sens ; elle a même une tendance à voir les choses par le côté moral. Elle s'arrête volontiers pour tirer la leçon d'un événement, elle affectionne les maximes g-énérales, elle cite Sénèque. Elle juge et avec sévérité celte cour où elle a vécu.

ti Pyur la bonté, c'est une qualité que les grands ne connaissent guère et ne pratiquent pas souvent. — Tel parait vaillant contre le favori, qui nu moindre adourissenient de sa part devient poltron.

— il ne faut pas s'étonner de leur solitude (de la reine d'Angleterre •t de son fils) : le uiallieur était de la partie, ils n'avaient pa$ de grâces à faire. •>

Insensiblement M"'" de Mottoville en vient à juger de l'humanilo tout entière par les courtisans.

« Il n'y a point de bonté dans Ttionime : du moins, elle est rare.

— L'intcrAt peut, lui seul, joiudro tant de contrariétés ensemble : il pst le maître des cœurs, c'est lui qui gouverne le monde, qui fait ■ou vent agir les hommes en bien et en mal, qui fait naître la liaine, et qui produit les apparences de l'amitié que les gens de la cour semblent avoir les uns pour les autres. »

Ce travail de pensée est curieux h suivre : on voit comment les mêmes spectacles ont pu amener tel autre écrivain à concevoir la théor'i(î de lu morale do l'intérêt.

— Telle est M"" de Moltevillo, dont on a pu dire, non sans justesse, que c'est Nicole en jupes.

Ses « Mémoires ». — Elle va nous raconter In régence d'Anne d'Autriche • on peut deviner quels seront les mérites de son œuvre. L'écri^'ain, che? M"" de Motteville, est véridique, autant que la femme. Elle ne prétend d'ailleurs qu'au rôle de témoin fldôlo. rapportant exactement ce qu'elle a vu et ne disant rien de ce qu'elle sait mal. « Je n'aime à écrire que ce que je sais parfaitement. » On voit en mé.iie temps ce ^^m manquera : c'est un certani degré de pénétration, uael

LES MÉMOIRES. 27l

certaine acuité de vue. Ici, les qualités mêmes de ^me (Je Motteville lui ont nui. Elle est trop honnête pour ffue bien des choses de son temps ne lui aient pas échappé. Étrangère à toutes les intrig-ues, elle ne nous en apportera qu'un écho quelque peu lointain. Habituée à agir par des raisons droites et par des motifs simples, elle ne se débrouillera pas toujours dans une histoire dont les fils s'entre-croisent et s'emmêlent, et ne saura pas lire dans des âmes fort compliquées.

Les Mémoires de M"* de Motteville reprennent les événements depuis 1611, pour aller jusqu'en 1666. Mais les premiers chapitres, consacrés au règne de Louis XIII, ne sont qu'un résumé fondé sur des rapports indirects. C'est depuis la régence que le récit, étant celui d'un témoin, devient personnel et intéressant. Enfin, pour les dernières années d'Anne d'Autriche, M** de Motteville est une source presque unique, parce qu'elle est du très petit nombre des personnes qui approchaient alors de la reine mère.

C'est naturellement le portrait d'Anne d'Autriche qu'il faut chercher dans ces Mémoires : M** de Motteville y est revenue h plusieurs reprises et à plusieurs dates ; elle nous fait pénétrer avec elle dans l'intimité de sa maîtresse, nous instruit de l'emploi de ses journées et de la distribution de son temps. Le portrait est flatté ; c'est l'œuvre d'une femme de chambre très dévouée, discrète avec des airs de ne rien garder par devers elle; on dirait l'œuvre d'une complaisante, si le mot n'impHquait un blâme. Il n'y est guère question que des quahtés de la reine : piété sincère, libéralité, bonté. Cette bonté, devenue proverbiale, touchait à la nonchalance. « La reine est paresseuse. » Et c'est à peu près le seul défaut que note M""* de Motteville chez une femme 3t chez une reine qui en avait bien quelques autres encore,

IVaillours les portraits que trace M'°' de Motteville manquent de relief: tous les traits y sont, mais épars; elle ne sait pas les réunir pour reformer l'ensemble; surtout elle ne sait pas découvrir le trait lumineux qui

27â LE XVII» SIÈCLE.

éclaire toute une physionomie. En suivant dans sr? ûosKations continuelles la conduite de Gaston d'Orléans, elle ne semble pas avoir vu le fond de ce caractère. Pour Gondé, de même, elle ne nous fera pas loucher du doig-t la plaie : à savoir, cet orgueil insensé au point de devenir criminel. Et, si parfois elle s'anime at élève le ton, pour flétrir chez Mazarin « une grande bassesse d'âme, l'avarice et le manque de fui », c'est qu'elle a eu à souffrir dans les sentiments essentiels à sa nature, l'honnêteté, le désintéressement, la reconnaissance.

De même, M°" de Motleville ne prête pas au récit des scènes auxquelles elle a assisté cet éclat qui frappe l'esprit et grave un tableau dans la mémoire. Elle n'a pas le souci de l'arrangement et de la composition. Sa langue manque de précision et son style d'imagination. G'est l'allure souvent incorrecte d'uno conversation prolixe et non exemple de monotonie. Mais sn se prête à cette causerie avec plaisir et on en retire du profit : car, si M"" de Motteville n'est pas de celles qui ravissent l'attention, elle sait pourtant la fixer; et cette impression, que de plus habiles produisent par un seul trait vivement marqué, elle la produit peu à peu par la fréquence des retouches, par la sincérité du récit et par l'intimité des détails.

Les « Mémoires » de M"" de Montpensier. — Avec M"'rfe Montpensier (lG27-iG'J3j, lille de Gaston d'Orléans, nous sommes à mi-chemin entre le parti de la Fronde et celui de la cour, alternativoment dans l'un ou dans l'autre, parce que l'humeur hésitante de Monsieur l'empêche de se fixer, et parce que l'humeur fantasque de sa fille laisse toujours une place à linifirévu. Pour celle-ci, il semble qu'elle ait été victime d'un malentendi; de la fortune. D'ambition à ne se contenter que d'une couronne, elle s'est crue ving-t fois à la veille d'épouseï les plus g-rands souverains do l'Europe a tué en imagination des reines pour s'installer à leur place, et finalement n'a eu de toutes ces grandeurs que 1g mirag^e. D'esprit chevaleresque avec des goûts d'amazone, elle

LES MRMOÏRES. 273

est fille d'un prince dont « loules les conversations unissaient toujours par des souhaits d'être en repos à Blois et par le bonheur des gens qui ne se mêlent de rien ». El'e souffre cruellement du rôle auquel se réduit Gaston, et dont elle sent toute l'indignité. « Ces sortes de discours me faisaient toujours verser des .armes et me causaient beaucoup de chagrin. » Aussi saisit-elle toutes les occasions et tous les prétextes pour sortir d'une inaction qui lui pèse. Charg-ée de maintenir Orléans dans l'obéissance de Monsieur, elle s'introduit dans la ville par escalade et l'occupe militairement. On sait quelle part elle prit à la bataille du faubourg- Saint- Antoine. Ce besoin de se signaler par quelque action digne de son rang, ce désir de faire quelque chose de mémorable, c'est le trait qui domine dans ce caractère. La grande Mademoiselle est bien la contempora'me du grand Condé et aurait pu être une héro'ine du grand Corneille.

Seulement, à cette grandeur d'âme il se mêle toujours un peu de ridicule. C'est sur le ton de l'ironie qu'on s'adresse à Mademoiselle. La raillerie de Condé est fine et courtoise. A l'atfaire d'Orléans, il lui écrit que les mesures qu'elle avait prises « étaient telles que le roi de Suède n'eût pas pu mieux prendre son parti. » Celle de Gaston est plus mordante et, dans les mauvais jours, va jusqu'à la brutalité. Aux comtesses de Piesque et de Frontenac, il écrit : « A mesdames les comtesses maréchales de camp dans l'armée de ma fille. » Après l'affaire du faubourg Saint-Antoine, il interpelle brusquement Mademoiselle : « Vous avez été si aise de faire rhéroïne ! » Elle, pourtant, ne sent pas l'ironie, ayant un fond de naïveté incroyable. C'est elle qui nous raconte comment elle faillit devenir dévole •

« Le désir d'^^tre impératrice qui me suivait partout me faisait penser qu'il était bon que je prisse par avance les habitudes qui pouvaient /^tre conformes à l'humeur de l'empereur. J'avois ouï dire qu'il était dévot, et, à son exomple, je la devins si bieu après en avoir feint l'apparence quelque temps, que j'eus pendant huit jours le désir de me faire religieuse aux carmélites... »

«4 LE XVir SlRCLE.

Tous ces traits se retrouvent dans la façon même ilont écrit Mademoiselle, sans suiio ni méthode aucune, passant dun fait à un autre sans Iraîisition, brouillant les idées et chevauchant à ravenlurc entre ses phrases.

La première partie des Mémoires^ et la seule dont nous ayons à nous occuper ici, nous conduit jusqu'en 1600. Lorsque Mademoiselle reparut h la cour, Anne d'Autriche avait dit au roi : « Voici une demoiselle que je vous présente et qui est bien fAchéc d'avoir été méchante : elle sera bien sage à l'avenir. » Tout au moins y fit-elle ses efforts.

La seconde partie des MémoiiH's nous la montre tantôt à la cour de Louis XIV, tantôt en exil dans ses possessions de Saint-Farg-eau, où elle tient un cercle littéraire, fait avec Seg-rais de petits romans (Relation de Vtlc imaginaire ; la Princesse de Paphlayonie) et s'amuse au jeu des portraits [La Galerie des portraits de madomniselle de Montpenaier). En outre, son récit est [ilein de douloureuses et humiliantes confidences, qui nous prouvent ce qu'il lui en a coûté de n'avoir jamais su faire la distinction onti-e le roman et la vie.

Les « Mémoires « de La Rochefoucauld. — Nous Connaissons déjà La Hoche foucauld; les Mémoires, qui racontent les faltsde 1024 à 1652, nous montrent son rôle auprès d'Anne d'Autriche et de M""* de Chevreuso, ses rapi)orts avec les Importants : « Pour mon malheur, j'étais de leurs amis, sans approuver leur conduite » ; avec la Fronde parlementaire, où il prit une part active*, avec Mazai'in cl Ret*, entre qui il essaya de s'enlreracltre ; avec M*" de Longueville, que tantôt il entraîne et tantôt il suit dans la révolte, pour finir par se brouiller avec elle et en devenir l'ennemi irréconciliable.

Com{)Osés au lendemain des événements et sous l'impression de rancunes ^incore toutes récentes, les Mémoirps soulevèrent une tempête lorsqu'il parurent (1602). 11 n'y faudrait pourtant chercher lù de U'ès piquantes révélations, ni des traits d'une mordante satire. C'est par la mesure, par un ton de politesse hautaine et decourtoisie que se distingue. le récit de la Rochefoucauld

Page 1