LES MEMOIRES
en effet à chaque instant, dans ses Mémoires^ de véritables scènes de comédie et qui sont, suivant son expression, « dig-nes sans exagération du ridicule de Molière » .
C'en est une que ce départ simulé de Retz, qui, sommé de rejoindre la cour à Saint-Germain, fait arrêter son carrosse par un attroupement du peuple ameuté par des gens à lui. C'en est une qu'il joue vis-à-vis de son oncle, l'archevêque de Paris, lorsque, pour l'empêcher de se rendre au Parlement, il lui fait persuader par son médecin qu'il est fort malade, et travaillé par une fièvre « d'autant plus à craindre qu'elle paraissait moins »; C'en est encore une, et parfaitement odieuse, que ce sermon de 1649 où Retz, au temps de ses plus actives menées, traite avec onction de la charité et du pardon des injures. « Toutes les bonnes femmes pleurèrent en faisant réflexion sur lïnjustice de la persécution que l'on faisait à un archevêque qui n'avait que dft la tendresse pour ses propres ennemis. » Gela est pure pantalonnade. Retz est, comme Mazarin, le compatriote de Trivelin et de Scaramouche. Seulement Mazarin avait mis sa souplesse au service de grands intérê(.«
Gomédien épris de son art, il n'y a pas à craindre que Retz, dans ses confidences, pèche par un excès de réserve. G'est bien plutôt le défaut opposé par où pèchent les Mémoires et qui nous met en garde contre leur sincérité. Après avoir lu la traduction de la Conjuration de Fiesque que Paul de Gondi avait faite à dix-huit ans, Richelieu avait dit : « Voilà un esprit dang-ereux. » Retz se'travaille à justifier ce mot qui avait sing'uhèrement flatté sa vanité. Aussi ne faut-il pas attendre qu'il dissimule les côtés vicieux de sa nature : il y insiste, au contraire, et les soulig-ne. Le récit des fautes qu'il a commises et de ses très réelles infamies ne lui suffit pas; il en invente et se prête g-ratuitement des crimes imag-inaires. C'est en ce sens qu'il embellit les choses. II veut produire l'impression d'un esprit méchant arrivé aux dernières limites de la perversion morale. De là le ton de certains aveux et la froideur étudiée de certain? passages.
27ft LE XVIT' SIÉGLB.
<i Comme j'étais oblige de prendre les ordres, je fis une retraite dans Saint-Lazare, où je donmi à rextcrieur toutes les apparences ordinaires. L'occupation fie mon intérieur fut une grande et profonde réUexion sur la manière que je devais prendre pour ma COD duite... Je pris après six jours de rétlexion le parti de faire le mal par dessein, ce qui est sans comparaison !e plus criminel devant Dieu, mais ce qui est sans doute le plus sage devant ic mondée >•
Or ce n'est point là seulement du cynisme : c'est de la coquetterie dans la noirceur. Les Mémoires ont élô conçus avec ce parti pris. C'est riiisloire de la conjuration de Gatiiina, dans le cadre d'un imbroglio à rilalienne.
L'écrivain. — Las Mémoires n'ont pas jusqu'au bout le même attrait : on se perd dans celte série d'intrigues dont on ne voit pas suffisamment le but ; l'intérôt lang-uit en môme temps que l'action. Mais certaines parties sont admirables et des pag-es entières sont écrites de génie. Un premier mérite de Retz est le talent du récit. Telle anecdote est contée avec entrain et légèreté. Telle scène est décrite avec largeur, au point de devenir une évoea tion : ainsi pour cette fameuse journée des Barricades, dont la narration forme un des tableaux les plus acliuvés qu'il y ait dans notre langue, Retz lui seul en son temps a su nous montrer la foule agissante et vivante. C'est à la suite de l'arrestation de Broussel:
La tristesse ou plutôt l'abattement saisit jusqucs aux enfans . l'on se regardait et l'on ne se disait rien. L'on éclata tout d'un coup, Ton s'émut, l'on courut, l'on cria, l'on ferma les boutiques.
Et Retz va transporter tour à tour la scène de la rue au Palais-Royal, rendant avec la même exactitude la physionomie de ce peuple qu'il connaît pour l'avoir longtemps travaillé sous main, ou de celte cour dont chacun des personnages essaye de jouer la comédie, mais sans tromper l'n témoin aussi perspicace.
La vérité est que tout ce qui était dans ce cabinet jouait la comédie. Je faisais l'innocent et je no l'étais pas, au moins en ce fait : le cardinal faisait l'assuré, et il ue l'était pas si fort qu'il !•• para-ssoit ; il y eut quelques moments où la reine contrefit la douce, et elle ne fut jamais plus aigre... M. Je duc d'Orléans faisait l'empressé et le passionné en parlant A la reine et je ne l'ai jamais vu «ifllef m avec pliis d'indolence qu'il siffla une Jemi-beure.- fl