II. BOSSUET
Sa vie. — C'est le 27 septembre 1627 que naquit, à Dijon, Jacques- Bénigjie Bossuet^ fils d'un conseiller au Parlement. Il fit de solides études au collège des jésuites de sa ville natale et vint en 1642 à Paris, au collège de Navarre, pour étudier la philosophie et la théologie. Dès cette époque, il laisse tout espérer de la précocité de son esprit et se fait une réputation pgfr ses exercices d'école. On voulut l'entendre à l'hôtel de Rambouillet, et Tallemant nous parle d'un petit abbé qui, un soir, y vint prêchotter.
Docteur en théologie, après une brillante soutenance où le grand Gondô fut tenté de prendre part (1648), et ordonné prêtre en 1652, il va passer sept années à Metz en qualité d'archidiacre. Ce séjour de Metz, qui lui permet le recueillement et l'étude, sera très profitable au développement de son génie. Il se forme à la controverse dans sa polémique avec le pasteur Paul Ferry et débute dans la prédication. Son premier discours est le Panégy^ rique de saint Gorgon, prêché à Metz le 9 septembre 1649, œuvre assez faible et qui porte la trace de la mauvaise préciosité. Mais les progrès seront rapides. Les sermons sur la Loi de Dieu (1653), sur la Pj'OVÎdence (1656), surtout le Panégyrique de saint François d'Assise et cet admirable Panégyrique de saint Bernard^ prouvent que Bossuet, dès l'extrême ieunesse, eut par accès des mouvements splendides.
De retour à Paris à trente-deux ans (1659), Bossuet y prcched'abord des sermonsisolés: Surl'éminente dignité des pauvres 'lans l'Église (1659) ; puis quatre carêmes; des Minimes (16(>0) [Sermon sur l'honneur du monde) ; des Carmélites (1661) [Sur la parole de Dieu, sur la
haine de la vérité^ sur la mort) ; du Louvre (lt>o2) [Sui* l' impénitence finale, sur les devoirs des rois); de Saint- Grermain-en-Laye (16GG) {Sur l'enfant prodigue, sur l'honneur, sur l'amour des plaisirs]. Nous y voyons l'orateur parvenir à la pleine possession de son éloquence, et, grâce au contact avec un auditoire nouveau, avec la société choisie qui se presse au pied de la chaire des Minimes, avec les âmes d'élite du couvent de la rue Saint-Jacques, enfin avec la cour, se défaire des défauts qu'on peut signaler dans ses premiers sermons : une exubérance due à la jeunesse, l'imitation trop directe des pères de l'Église latine, et encore un certain erabapras dans la disposition du discours et dans l'emploi des textes sacrés.
Nommé à l'évêché de Condom en 1G69, il prononce la première de ses grandes oraisons funèbres : celle de la reine d'Angleterre, suivie bientôt de Voraison funèbre delà duchesse d'Orléans. Celte même année 1670, il fut choisi pour être piécepteur du Dauphin, dont le duc de Montausier était le gouverneur et Huet, le futur évêque d'Avranches, était le sous-pr^cepteur. 11 se consacre tout entier à ses nouvelles fonctions et y apporte autant J de zèle que d'abnégation, se remettant au grec, à \a " philosophie, aux sciences, et n'abandonnant à personne ^ les détails de cet enseignement. L'élève ne profita guère f des leçons d'un tel maître, et semble en avoir été peu digne. Saint-Simon dit que « son intelligence était nulle; sans aucune sorte d'esprit, sans lumières ni connaissances quelconques, et radicalement incapable d'en acquérir ; sans discernement ; absorbé dans sa graisse et dans ses ténèbres » . Du moins devons-nous à cette éducation la composition de trois grands traités : De la connaissance de Dieu et de soi-même ; Politique tirée de m l'Écriture sainte; Discours surVhistoire universelle. Il
Membre de l'Académie française depuis 1671, évéquc de Meaux en 1681, l'éducation du Dauphin étant terminée, Bossuet occupe désormais dans le clergé une situation prépondérante. C'est lui qui, dans l'Assemblée .. de 1082, rédige les quatre articles de la Déciaratioo I
gallicane. En 1687, après Voraison funèbre de Coudé, il renonce volontairement à paraître dans les g-randes solennités religieuses, et se consacre aux soins de la prédication pastorale et de la controverse. Il défend l'intégrité du dogme contre les protestants, Jurieu, Burnet, Basnage [Histoire des variations des Églises protestantes^ 1688), contre Fénelon, qui incline vers l'hérésie de M"" Guyon [Querelle du quiétisme). 11 mourut le 12 avril 1704.
Son caractère ; son génie. — Si l'on veut chercher dans ce beau génie quel est le trait qui ressort, on trouvera qu'entre tous c'est encore le bon sens. Ami de la discipline et de l'ordre, ces images de la raison, Bossuet est l'ennemi de tous les excès de la pensée. Pour les choses de la foi, ce n'est pas lui qui se laissera tenter aux subtilités séduisantes du mysticisme. Il n'ira pas davantage demander au scepticisme théologique un secours compromettant. Celui qui entretient avec Leibniz une correspondance, pour arriver à la réconciliation de la raison et de la foi, accepte l'homme avec toutes ses facultés, et s'intéresse à toutes les manifestations de son intelligence. Tel passage de ses sermons prouve qu'it fait, quoi qu'il puisse dire, « grand état des connaissances humaines ».
Je ne puis contempler sans admiration ces merveilleuses découvertes qu'a faites la gcience pour pénétrer la nature, ni tant de belles inventions que l'art a trouvées pour l'accommoder à notre usage. L'homme a presque changé la face du monde : il a su dompter par l'esprit les animaux qui le surmontaient par la force; il a su discipliner leur humeur brutale et contraindre leur liberté indocile... Quoi plus? il est monté jusqu'aux (^ux : pour marcher plus sûrement, il a appris aux astres à le guider dans ses voyages , pour mesurer plus également sa vie, il a obligé le soleil à rendre '•ompte pour ainsi dire de tous ses pas,
Le Discours sur r histoire universelle, avec ses largee tableaux des civilisations antiques, témoigne encore de cet intérêt que prend Bossuet aux œuvres des hommes; on ne saurait oublier qu'il se termine par ces mots î «Vous connaîtrez aisément... où un homme sensé doit
meltre son espérance», et que c'est enfin au bon sens que Bossuet s'adresse pour amener l'homme à la religion.
De même, en morale, Bossuet se tiendra à égale distance des complaisants, « qui portent des coussins sous les coudes des pécheurs », et des rigoristes, « qui traî nent toujours l'enfer après eux et ne fulminent que des anathèmes ». En toute matière, il sait se tenir loin des excès, dans la juste mesure.
Ce bon sens se retrouve dans tous les aspects de son caractère. 11 lui a épargné le doute, les hésitations. De là cette sérénité d'une âme qui n'a point eu de désillusions ; de là ce ton dominateur d'un esprit fortement établi dans sa conviction. De là encore cette impétuosité dans l'action. C'est la spéculation qui énerve, et on se lasse bientôt de combattre i)Our une chimère. Ceux-là sont propres à agir qui luttent pour quelques idées clairement aperçues et nettement déterminées Dans cette lutte incessante, Bossuet a pu frapper des coups dont la rudesse étonne notre timidité. Ceux qui les lui reprochent très vivement ont sans doute moins que lui le souci des intérêts engagés, et ils no lui tiennent pas compte de ce fait que le combat pour la foi remplit toute cette vie, que Bossuet est peu sensible à ce qui n'importe pas au triomphe de la vérité, qu'il a toujours fait bon marché des intérêts de sa gloire et de sa fortune, et que, placé au milieu de toutes les compétitions, il n'a trompé dans aucune intrigue.
Aussi serait-ce commettre une étrange méprise que de représenter Bossuet sous les traits d'un prélat couitisan. On a dénaturé iCTiaractèrede ses rapportsavec Louis XIV. S'il fut jugé le plus digne d'entreprendre l'éducation du Dauphin, il faut songer aussi qu'il ne fut appelé que deux fois à prêcher une station devant la cour, et que M l'évêché de ISleaux fut une bien mince récompense en comparaison des services rendus. Bossuet n'est pas un favori : c'est qu'il ne fut pas un flatteur. « Je ne biigue point de faveur, disait-il en IGCO, je ne fais point ma cour dans \p chaire : à Dieu ne plaise » Et en réalité, s'il
n parlé â Louis XIV ce lang-ag-e que les convenances olficielles imposent en tous les temps vis-à-vis du pouvoir, il n'a pas craint de lui adresser de courageux avertissements. Il le met en garde contre les dangers de l'absolutisme. « Il n'est pas expédient à l'homme Je ne voir personne au-dessus de soi. Un prompt égarement suit cette pensée, et la condition de la créature ne porte pas cette indépendance. ;> Il ose faire allusion à ses fautes et aux mécontentements qu'elles soulèvent. « Il y a un Dieu dans le ciel qui venge les péchés des peuples, mais surtout qui venge les péchés des rois. C'est lui qui veut que je parle ainsi ; et, si Votre Majesté l'écoute, il lui dira dans le cœur ce que les hommes ne peuvent pas dire. » Il ne faut pas voir davantage, dans les théories de la Politique tirée de VÉcriture sainte^ une œuvre de flatterie . Destiné à un prince, fils de Louis XIV, ce livre ne pouvait traiter que de la monarchie absolue. Mais, en faisant du pouvoir une délégation divine, Bossuet rappelle aux princes qu'ils sont dans la main de Dieu et qu'il est une loi à laquelle ils sont tenus d'obéir. — La théorie du pouvoir et des droits qu'il confère n'est pas de Bossuet, mais de son temps: ce qui est de lui, c'est la définition des devoirs qu'il en fait découler comme une conséquence nécessaire.
Un génie impérieux et impétueux, parce qu'il est sûr de soi et qu'il a conscience de combattre pour le bon sens et la tradition, tel nous apparaît Bossuet dans l'ensemble de sa physionomie.
Les « Sermons ». — Bossuet a prêché pendant toute sa vie. De cette prédication incessante il nous reste encore deux cents sermons, où nous voyons aujourd'hui la plus belle partie de l'œuvre de l'orateur. Au xvii^ siècle on en jugea autrement. Comme sermonnaire, Bossuet n'eut qu'un succès médiocre, qui n'est h comparer ni avec celui d'orateurs bien inférieurs, m avec la vogue prodigieuse d'un Bourdaloue. C'est en expHquant les causes de cet insuccès que nous pourrons »narquerce qu'il y a de particulier dans l'éloquence de Bossuet. ^
Lui-môme nous met sur la voie, lorsqu'il se plaine da
:^0<^' LF XVH» SIÈCLE.
« goût raffiné » d'un auditoire « plus soigneux de soc plaisir que de son salut ». Les analyses de sentiments, les portraits de la société plaisent à cet auditoire. 0'' Bossuet n'est ni un moraliste mondain ni même un moraliste profane dans la chaire. « On veut de la morale dans les sermons, dit-il, et on a raison, pourvu qu'on entende que ia morale chrétienne est fondée sur les mystères ». Aussi, dans ses sermons, la morale s'appuie toujours sur le dogme. Il y a plus : le dogme est traité pour lui-même et développé par un théologien soucieux de faire connaître, non pas seulement les conséquences delà doctrine, mais la doctrine elle-même. C'est là un trait essentiel. Bossuet n'avance rien qu'il ne soutienne de la triple autorité de la révélation, des Pères et de la tradition. Il appuie son texte sur l'Évangile et fait voir par les Pères que son interprétation est celle que l'Église a toujours acceptée. C'est \h cequifait la force de l'argumentation d'un sermon de Bossuet : tous le? éléments sur lesquels la foi repose s'y trouvent unis dans un puissant assemblage. C'est en même temps ce qui en fait l'austérité.
Ajoutons que Bossuet, en préparant ses sermons, ne pense pas à l'impression', qu'il regarde un sermon comme une œuvre d'elTet immédiat et qui ne doit pas survivre à la circonstance pour laquelle elle a été composée. Aussi «a parole n'est-elle pas châtiée comme celle des orateurs qui récitent un sermon poli dans tous
1. Lm Sermoas n'ont pas clt- pulili*^» du vivaol de Bossuel(à l'etceplion du Discours sur Vunité de l'Église et du Sermon pour la profession de mademoiselle de La VaHière), et ils n'étaient pas faits pour être publié». Kn 1704, le manuscrit passa à uu neveu de Bo<8url, l'atibé Hossuet, plus lai-d évêqiie de Troycs, qui usa des sernwjna pour lui-niônic, .^n prôla et en égara. Ku 1743, il passa à M. de Cliaiot, premier président nu Parli-menl de Motz. Lorsque les hénédiellii'- ISlanes-Manlcaui préparèrent leur édition, la veuve du M. de Uiazot li-ur remit œ niaauscrit. sur lequel Dom Uoluris collationiia son édition (l'H-Miit). Uéforis a |«ris r .rtaioes liberléii avec son tente, fondant en un seul des discours pronourés à des uales différentes : son travail est néaumoin» un frrand service rendu à la mémoire de Bossuet. Nous n'avons un leilc authenlii)ue que pour le très petit nombre des sermons publié» par M. Giindar. Ce qui rend cette publication si difficile, c'est que Bossue!, qui souvent n'écrivait qu'en paKie ses serinons, s'en e«t servi à des époques différentes, développant un point qui, précédent nient, n'était qu'indiqué, corri^reant des expre. «ions. I)e là une presque impossiliiliié .l'avoir uu sermon tel qu'il ' pu élrs prononcé k une date déterminée.
L'ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE. 3(î^
ses détails : il laisse une place à l'improvisation, et, sous sa piume même, nous trouvons des tours et des expressions qui sont de l'homme qui improvise en écrivant, Or c'est justement ce que nous admirons aujourd'hui, c'est que Bossuet ait su joindre, à toute la sérénité de la raison, toute la fougue d'une ardente imagination. C'est par cette alliance unique que Bossuet s'est trouvé être cet orateur même dont il a tracé le portrait
Chez lui, l'éloquence suivait comnae la servante, non recherchée avec soin, mais attirée par les choses mêmes. Ainsi son discours se répandait à la manière d'un torrent... La parole de l'Évangile sortait de sa bouche, vive, pénétrante, animée, toute pleine d'esprit et de feu, lumière ardente qui ne brillait que pour échauffer, qui cherchait le cœur par l'esprit et ensuite captivait l'esprit par le cœur.
Les « Oraisons funèbres ». — L'oraison funèbre, où le xvii" siècle reconnaissait l'excellence de Bossuet, est justement le genre que l'orateur aborda toujours avec le plus de répugnance. Il ne s'y mit que tard, eut besoin de vives instances ou d'ordres exprès pour entreprendre le petit nombre de ses oraisons, et se hâta de se retirer, à une époque ou il était encore en possession d'une ardeur qui ne s'éteignit jamais. Il lui semble en effet peu convenable, pour un ministre de Jésus-Christ, d'interrompre le sacrifice, afin de faire entendre devant l'autel une louange profane. Or c'est parce qu'il a si bien vu les difficultés d'un genre « où on marche parmi des écueils », « où l'on ne parle qu'en tremblant », que Bossuet a su transformer l'oraison funèbre et l'élever à une hauteur où elle n'atteint qu'avec lui.
Le genre est, par définition, solennel et pompeux, Bos&uet, en y mêlant des détails intimes et des souvenirs personnels, va lui donner un accent de sincérité tout nouveau. C'est ainsi qu'il fait mention de cet anneau que la duchesse d'Orléans, à ses derniers moments, lui destina , ainsi qu'il rappelle cette parole qu'il avail entendu prononcera Condé : « Je n'ai jamais douté des mystères de la religion, quoi qu'on en ait dit. » Ces deux oraisons funèbres, où il ne craint pas de se mettre Jui
même en scène, ne sont pas seulement d'un prédicateur officiel, elles sont encore d'ua homme ému.
Les nécessités du panégyrique autorisent l'orateur à prendre toute sorte de libertés avec l'histoire. Bossuet se montre au contraire très soucieux de l'exactitude historique. Pour composer l'oraison funèbre delà reine d'Angleterre, il demanda des notes à M°" de Mottevilie, et, en comparant le discours avec ces notes, nous voyons que Bossuet les a suivies dt- près, y empruntant jusqu'à des expressions. Ailleurs ce souci éclate à certains endroits difficiles. Bossuet nous parle de ce « mal si étrange » auquel succomba Henriette d'Angleterre, cela devant un auditoire où il nétait personne qui n'eût connaissance des bruits (i*empoisonnement qui avaient couru. Ji n'hésite pas à appeler Condé « le plus coupable des hommes ». Et dans cette dernière oraison, un passage fit scandale. Le parallèle de Turenne et de Condé, ce rapprochement d'un cadet de famille avec un prince du sang, parut aux contemporains « un peu violent ». C'est que Bossuet ne se contente pas de louer ses héros, il les juge ; et, de la hauteur où il se place, il ne voit plus en eux que des instruments dont'ia Providence s'est servie pour l'accomplissement de ses desseins.
L'oraison funèbre étant 6iinsi comprise, de grandes leçons s'en dégagent, leçons à l'usage des princes, qui pourront apprendre dans le récit des malheurs d'un Charles I" que « toute leur majesté est empruntée » ; leçons à l'usage de tous les hommes, qui pourront apprendre, en voyant à quoi aboutissent ces dons, jeunesse; beauté, gloire, qu'enfin la piété est le tout de l'homme. La morale est donc ici engagée. Le dogme l'est avec elle : Voraison d'Anne de Gonzaguc est l'histoire d'une conversion, où sont exposés les clTets de la grâce. Aussi le rapprochement se fait-il de lui-même entre les oraisons funèbres et les sermons, h'oraison de Henriette d'Angleterre rappelle le sermon sur la Mort, celle de Henriette de France le sermon sur la Providence, celle de Condé le sermon sur l'Ambition. Telle est, en cIVei. Il oraison funèbre entre les mains de Bossuet: c'est un
sermon fondé sur un exemple, et dont les enseignements empruntent à des spectacles réels et à des faits récents leur précision et leur éclat.
Le « Discours sur l'histoire universelle ». — Ce discours est surtout une apolog-ie de la relig-ion. Des trois parties dont il se compose : i" les Époques, 2° la Suite de lareligion, 3° les Empires, la seconde est la plus importante et contient l'essence même de la pensée do Bossuet, qui est de prouver la relig-ion par la perpétuité d'une même tradition.
Cette église toujours attaquée et jamais vaincue est un miracle perpétuel et un témoignage éclatant de l'immutabilité des conseils de Dieu. Au milieu de Tagitafion des choses humaines, elle se soutient toujours avec une force invincible, en sorte que par une suite Don interrompue depuis près de dix-sept cents ans nous la voyons remonter jusqu'à Jésus-Christ, dans lequel elle a recueilli la succession de l'ancien peuple et se trouve réunie aux prophètes et aux patriarches.
Aussi est-ce à dessein que Bossuet place cette suite de la religion entre la première partie, qui contient le résumé des changements survenus dans le monde depuis les premiers temps jusqu'à Gharlemagne, et la troisième, où nous verrons les Empires « se présenter devant nous successivement et tomber pour ainsi dire les uns sur les autres ». Entre ces deux tableaux « de l'inconstance et de l'agitation des choses humaines », la religion apparaît mieux dans sa stabilité, preuve de sa vérité.
Mais, en même temps qu'un apologiste, Bossuet sait se montrer un historien. Le point de vue général auquel il se place pour prouver qu'en définitive il faut tout rapporter à la Providence, ne l'empêche pas de considérer de près les événements et de montrer le rôle qu'y jouent le génie et la volonté de l'homme : « A tout prendre, il en arrive à peu près comme dans le jeu, où le plus habile y l'emporte à la longue. » On a tout dit sur cette pénétration avec laquelle Bossuet, « recherchant les effets dans leurs causes les plus éloignées », arrive à des conclusions que les découvertes les plus récentes de la science n'ont fait que confirmer. Tels chapitres sont des modèles en
ee genre ; ceux qui àont consacrés à l'histoire de Rome, à Tétude du caractère du peuple , de l'organisation de la milice, de la politique, du sénat. La philosophie Je l'histoire se trouve ainsi fondée, et Montesquieu n'aura que bien peu de chose à ajouter à l'œuvre de Bossuet.
L' « Histoire des variations. » — Il est impossible de suivre Bossuet dans la sferie de ses travaux de controversiste. Du moins V Histoire des variations des Églises protestantes nous présente-t-elle une image tidèle de la méthode et des qualités qu'il y apporte. De même que, dans le Discours, il allégueiiten laveur du christianisme la perpétuité de sa tradition, il va produire ici en faveur de l'Kglise catholique une preuve de même nature, à savoir son unité. Et cette preuve lui semblera suffisante pour « démontrer aux protestants la fausseté de leur doctrine, dans leur continuelles variations et dam la manière changeante dont ils ont expliqué leur's dogmes ».
Livre i*"". — C'est avec Luther que commence l'histoire de la Réforme : Bossuet va d'abord nous tracer le portrait du réformateur. 11 reconnaît « qu'il eut de la force dans le génie, de la véhémence dans ses discours, une éloquence vive et impétueuse, qui entraînait les peuples et les ravissait ; une hardiesse extraordinaire, quand il se vit soutenu et apfilaudi, avec un air d autorité qui faisait trembler devant lui ses disciples ». Après avoir protesté de sa soumission au pape, Luther, une fois condamné par Léon X, hésite encore ; « car la grâce, pour ainsi dire, avait peine à quitter ce malheureux ». Puis il s'abandonne à son orgueil, fait le prophète, et en même temps remplit ses écrits de « boullonneries aussi plates que scandaleuses ». Livre ii. — Démêlés de Luther avec Garlostad, « l'homme du monde le plus inquiet, aussi bien que le ])lus impertinent » • avec Zwingle, « homme hardi et qui avait plus de feu que de savoir. Il y avait beaucoup de netteté dans son discours, et aucun des prétendus réformateurs n'a expliqué ses pensées d'une manière plus précise, plus uniforme et plus suivie ». De violentes controverses s'engagent : « Il fallait que les protestants prissent parti entre deux
tig-ures de rhétorique : la synecdoque de Lutber et la métonymie de Zwingle. » Livre m. — Confession d'Aug-sbourg rédig-ée par Mélanchton, « le plus éloquent et le plus poli, aussi bien que le plus modéré des disciples ie Luther » ; confession de Strasbourg rédigée par Bucer, « homme assez docte, d'un esprit pliant et plus fertile en distinctions que les scolastiques les plus raffinés ». Livres iv à vi. — Suite des agitations de la réforme. Livre VII. — Schisme d'Ang-leterre. Livre viii. — Luttes des protestants contre l'Empereur. Livre ix. — Calvin « va donner un nouveau tour à la réforme prétendue » . Bossuet le compare avec Luther.
La différence entre Luther et Calvin quand ils se vantent, c'est que Luther, qui s'abandonnait à son humeur impétueuse, sans jamais prendre aucun soin de se modérer^ 8e louait lui-même comme un emporté ; mais les louanges que Calvin se donnait sortaient par force du fond de son cœur, malgré les lois de modération qu'iJ s'était prescrites, et rompaient violemment toutes ces barrières.
Au reste, Bossuet donne à Calvin « la gloire d'avoir aussi bien écrit qu'homme de son siècle ». Livres x à xiv. — Suite de la réforme en France, en Angleterre, en Allemagne. Livre xv. — « Après avoir vu cette peppétuelle instabilité des Eg-lîses prolestantes, fâcheuse maladie de la chrétienté, il faut aller au principe, pour apporter, si l'on peut, un secours proportionné à un si grand mal. » Ce principe, celle cause de tant de variations, c'est, d'après Bossuel, que les protestants n'ont pas compris « ce que c'est que l'Église même », et qu'après avoir affirmé la « perpétuelle visibilité de l'Église », il ont inventé l'Église invisible. Et l'auteur termine en souhaitant « que celui qui tient les cœurs en sa main, et qui seul sait les bornes qu'il a données aux sectes rebelles et aux afflictions de son Église, fasse revenir bientôt à son unité tous ses enfants égarés ».
Il n'était guère de sujet plus difficile à traiter que cette histoire de tant de sectes et de doctrines. Bossuet y a réussi, grâce aux qualités dominantes de son génie: }'ordre, qui fait que nous suivons sans confusion et sans
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fatigue une histoire si embarrassée; la clarté, qui fait que nous saisissons clairement les doctrines les plus obscures et les nuances les plus subtiles, et que nous arrivons à distinguer, non pas seulement un luthérien d'un zwinglien, mais, un arminien d'un gomaristè. Enfin, Bossuet vivifie son exposition, grâce à ses qualités de mouvement et d'évocation ; les chefs de la Réforme, dont on nous trace ici de saisissants portraits, viennent euxmêmes mêler à la recherohe abstraite des disputes théologiques le spectacle mouvant de leurs rivalités et de leurs elîorts. Tels sont les mérites qui font de ce livre, si peu lu, l'un de ceux qu'il est le plus important de connaître pour apprécier Bossuet, et peut-être le chefd'œuvre de l'écrivain.
Conclusion. — Bossuet, qui n'a jamais cherché la gloire d'auteur, est cependant au premier rang parmi nos grands écrivains, parce qu'il a su, parmi des ouvrages très difl'érents, varier sa *orme et la mettre chaque fois en accord avec le sujet. Vif, pressant, familier dans le sermon, sublime dans l'oraison funèbre, exact dans l'exposé des idées philosophiques, simple et clair dans les discussions de théologie, il obéit toujours au môme principe, qui est, suivant une définition célèbre « de ne se servir de la parole que pour la pensée et de la pensée •que pour la vérité et la vertu ». Et, si l'on voulait étudier ce style sans tenir compte de son rapport avec la pensée, et en lui-même, on verrait que cet écrivain, qui avait lu si peu de livres français et s'était formé luimême, est pej^i^lrn, nntrn tnin, fifflni qui a eu lo-sen^ timent Fe plusexact de la >ang"P- française, pour le tom (je la phrase et pour la signification des termes. En ce sens, son œuvre est au cœur môme de notre littérature ; et Bossuet peut être considéré ^^IHiP" ^fi r?pr6sfint^"t l^' glus, cûmplatxLas-^^ualftéft--prQprea à notre race. ..
m. — LES CONTEMPORAINS DE BOSSDET.
Bourdaloue. — Bossuet avait prêché pour la dernière fois, en qualité de stationnaire, le 25 décembre 16C9. Ce
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même jour, Bourdaloue prêchait pour la première fois à Paris.
Louis Bourdaloue est né à Bourg-es (1632), d'un père conseiller au présidial. A seize ans, il fit son noviciat chez les jésuites et fut mis d'abord à l'enseignement. Il professa toutes lesclasses jusqu'à la rhétorique. A trente ans, chargé de remplacer un prédicateur qui se trouvait malade, il remporta un merveilleux succès. Ce fut une révélation. Il prêcha successivement à Eu devant Mademoiselle, à Rouen, à Amiens, à Bourges. Il vint à Paris en 1669, prêcha l'Avent dans la maison professe des jésuites, rue Saint-Antoine. L'année suivante, il débutait devant la cour. Il ne devait pas y prêcher moins de douze stations. C'est en lui, non en Bossuet, que le xvii« siècle salua le sermonnaire parfait; et tout le monde fut d'avis que « personne n'avait prêché jusque-là ». Il est aimé de Louis XIV, protégé par M™* de Maintenon. Il meurt le 13 mai 1704.
On a essayé de mettre un si grand succès sur le comi-pte des allusions et des portraits contemporains que Bourdaloue mêle à ses sermons, pour en rendre l'application plus précise. Ces portraits sont en effet un élément nouveau dans la prédication, et qui excita la curiosité. M"' de Sévigné écrit, le jour de Noël 1671 : « Je m'en vais en Bourdaloue : on dit qu'il s'est mis à dépeindre les gens, et que l'autre jour il fit trois points de la retraite de Tré ville; il n'y manquait que le nom, mais il n'en était pas besoin. » Ce M. de Tréville, un des plus beaux esprits du temps de la société de Madame Henriette, s'était retiré du monde après la mort de celle-ci. Son travers était de n'avoir pas assez de goût pour la simplicité et de porter dans la dévotion même un souci de se faire distinguer. C esta lui que tout le monde songeait, lorsque Bourdaloue, prêchant sûr la Sévérité évangélique, parlait de ces esprits superbes qui « se faisaient un secret plaisir d'être regardés comme les justes, comme les parfaits, comme les irrépréhensibles, qui de là prétendaient avoir droit de mépriser tout le genre humain, ne trouvant que chez eux la sainteté et la perfection..» Une autre fois, sur lo su-
su LE XVII" SIÈCLE.
jet de la Médisance, c'est au Pascal des Provinciales que pense Bourdaloue.
On .i trouvé le ino}'en de ronsacrer la médisance, de la changei eu vertu, et môme dans une des plus saintes vertus qui est le 2èlï de la f^loire de Dieu... il faut liuuiilier ces gens-là, dit-on, et il est du bien de l'Église de flétrir leur réputation et de dimiuuer leur crédit. Cela s'établit comme un principe; là-dessus on se fait une conscience, et il n'y a rien que l'on ne se croie permis par un si beau motif. On invente, on exaJ^^re, on em})oisonne les choses, on De les rapporte qu'à demi ; on fait valoir ses préjugés eomme des vérités incontestables ; on débite cent faussetés ; on confond le général avec le particulier ; ce qu'un a mal dit, o^ le fait dire à tous, et ce qiB plusieurs ont dit, on ne le fai* dire personne. Et cela encore une fois, pour ' gloire de Dieu
Dans le sermon sur VHypocrisiK\ il s'agit du Tartuffe do Molière ; dans le sermon de la Prierai ^yx mysticisme d-^ Fénelon.
La véritable raison du succès de Bourdaloue est dans la nature même de son éloquence. Ce ne sont plus ici les brusqueries elles familiaritésde Bossuet, niais au contraire une ég-alité continue, une diction châtiée . une composi tion régulière et symétrique. Bourdaloue s'avance avec méthode,explique, divise, distingue. On le suit aisément. Ix)gicien avant tout, il adresse à la raison plus qu'à l'imag-ination et à ia sensibilité.
Bourdaloue esi encore un grand prédicate^ir, et qui se servit de son éloquence pour donner à ses auditeurs de fortes leçons et« faire trembler les courtisans « I-e Bourdaloue frappe comme un sourd, disantdes vérités àbiRl^ abattue, parliantà tort et ù. raverscontre adultère. Sauve qui peut'' Il va toujours on chemin. » Peu d'orateurs ont prêché une morale plus sévère que celle de ce jésuite
Mascaron. Flécliier, — Il y a lom de Bossuet et de Bourdaloue à leurs contemporains, alors même que ceuxci ont un incontestable talent. Mascaron / 1034-1703), évoque de Tulle, puis d'Agea, se fit d'abord coanaître par unf oraison funèbre d'Anne d'Autriche qu'il; prononça à Rouen, en 1G66. Très goùtô de Louis XIV, û fut appelé douze fois à prêcher à la cour. Presque toute soi. oeuvre a péri. Il ne nous en reste que oinq oraisons funèbres.
parmi lesquelles celle de Turenne est la meilleure. L'enflure est le défaut de Mascaron ; celui de Fléchier est la préciosité.
Né à Pernes, en 1632, Esprit Fléchier^ fils d'un épicier, fit ses études à Tarascon chez les Pères de la Doctrine chrétienne, entra dans leur congrégation, professa les humanités à Tarascon, Drag-uignan, Narbonne et vint à Paris en 1659. Il y fréquenta les salons précieux et s'y fit une réputation d'écrivain et de versificateur. On retrouvera cette influence, dans les Mémoires sur les grands jours d'Auvergne^ à la frivolité de certains détails, et, dans sti prédication, au mauvais goût de traits tels que ceux-ci : « Les eaux de la mer n'éteignirent pas l'ardeur de sa charité, » « Le premier tribunal où il monta fut celui de sa conscience. » Il ne parut à la cour qu'en 1G76 et n'y prêcha que deux stations. II est surtout remarquable dans l'oraison funèbre [Oraison de Turenne)^ mais il ne sait pas faire sortir du panégyrique une leçon chrétienne à l'adresse de ses auditeurs.
Évêque de Lavaur, puis de Nîmes, il est mort en 1710.