‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 96 sur 223 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

au prix d'une infatigable persévérance. C'est qu'aux

yeux de Boiieau la poésie relève moins de rimag-ination

que de la raison. La raison est la faculté poétique par

excellence ; et c'est en son nom que Boiieau donne tous

ses conseils.

Aimer donc la raison : que toujours vos écrits. Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix...

ïl faut même en chansons du bon sens et de l'art... Mais la scène demande une exacte raison... Que l'action, marchant où la raison la guide. Ne se perde jamais dans une scène vide... Aux dépens du bon sens gardez de plaisanter...

J'aime sur le thcâtre un agréable auteur Qui, sans se diffamer aux yeux du spectateur, Plaît par la raison seule et jamais ne la choque...

L'objet de la raison, c'est la découverte de la vérité. Boiieau pense en effet que le vrai est l'essence du beau.

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. Il n'est point de serpent ni de monstre odieux Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux... L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas.

Aussi l'effort constant du poète devra-t-il ètrô de découvrir cette vérité, afin de la reproduire tout entière.

Que la nature donc soit votre étude unique... Étudiez la cour et connaissez la ville...

Des siècles, des pays étudiez les mœurs;

Les climats font souvent les divers^'S humeurs,..

L'esprit avec plaisir reconnaît la nature.

C'est donc sur l'observation que l'art repose. Boiieau, dans son grand désir de vérité, serait tenté de dire qu'on ne doit dépeindre que ce qu'on a ressenti, éprouvé soi- «wême.

C'est peu d'être poète, il fàot être amoureux.

Mais la raison est cette faculté qui est commune h. ■ tous les hommes, et la vérité est quelque chose d'im-

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muable et qui vaut pour tous les temps. Aussi Boileau pense-t-il que les écrivains, à quelque pays et à quelque époque qu'ils appartiennent, travaillent sur un fonds commun et en vue d'un même idéal. Une fois réalisé, cet idéal est au-dessus des révolutions du g-oût : il s'impose à l'admiration et à l'imitation de tous. Or les anciens sont arrivés à la perfection ; il faudra donc imiter les anciens L'écrivain moderne les imitera d'ailleurs sans rien perdre de son originalité, puisque leur œuvre n'est autre chose que la vérité impersonnelle réalisée. C'est la théorie de l'imitation orig-inale. P&r contre, il faudra sr g-arder des « faux brillants » de l'Italie, des pointes, de la galanterie des faiseurs de romans, de la fausse plaisanterie des « burlesques », ou, pour tout dire, de ce qui est affaire de mode et de goût passager.

Cette même théorie du bon sens Boileau va l'appliquer à la manière décrire. La raison, présidant à la composition d'une œuvre, y introduit l'ordre.

Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu, Que le début, la fln répondent au milieu, Que d'un art délicat les pièces assorties N'y forment qu'un seul tout de diverses parties.

Le style aura pour règle suprême d'être l'expression exacte de la pensée : le mot sera donc subordonne k l'idée ; il devra en traduire le contenu, sans y rien ajouter, sans en rien omettre.

Avant donc que d'écrire apprenez à penser; Selon que votre idée est plus ou moins obscure, L'expression la suit ou moins nette ou plus pure : Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément. La rime est une esclave et ne doit qu'obéir.

Telle est cette doctrine, dont toutes les parties, si fortement enchaînées, dépendent d'un même principe qui est l'amour de la vérité. C'est, au sens le plus large et le plus élevé du mot, une doctrine réaliste, cl c'est ce qu'on désigne, dans l'histoire de notre littérature, sous le nom de doctrine ckissique.

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Influence de Boileau: ce qui en est resté — Boi' Jeau, CD expesant ces théories, ne faisait que iéduife ir. leçon qui se dégage des œuvres originales de ses illustres contemporains. Quand Molière écrit : « Je trouve qu'ii est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments... que de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde.' Lorsque vous peignez des héros, vous n'avez qu a suivre les traits d'une imagination qui sp donne l'essor... mais lorsque vous peignez des hommes, il faut peindre d'après nature » ; quand La Fontaine dii de son côté ;

Et maintenant i! ne faut pas Quitter la nature d'un pas...

quand Racine, dans la préface d'Iphigénie, constate « que le goût de Paris s'est trouvé d'acord avec le goût d'Athènes », les amis de Boileau exposent les principes qui les ont inspirés et ceux en même temps dont l'auteur de VArt poétique va faire des règles. Ils nous montrent en outre comment la doctrine s'est formée dans les causeries journalières et, par suite, quel est le genre de services que Boileau a rendus aux écrivains de son temps. Boileau n'a pas, comme Malherbe, le mérite d'avoir ouvert une voie : presque toutes les grandes œuvres du siècle ont paru en 1674. Mais du moins il sest, d.ès le début, prononcé pour les écrivains qui forment son groupe ; il les a par son esprit défendus contre leurs ennemis, par son bon goût défendus contre eux-mêmes, et il les a aidés à voir plus clair dans leur propre génie et à mieux lire leurs propres théories dans l'exposé méthodique qu'il en préparait avec eux.

Dès que VArt poétique eut paru, il fit autorité et fixa le goût pour plus d'un siècle. Aujourd'hui nous ne croyoubplus que les arrêts de Boileau soient sans appel ; et il est toute une partie de son œuvre qui n'a pas survécu. Boileau pensait faire une œuvre d'une application universelle : nous pensons, au contraire, que la beauté liltérairb est capable de prendre toute sorte de /ormes et doit cnanger avec le temps. Aussi ne considéroias-nous

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plus son œuvre comme il le faisait lui-même nous n'y voyons que le programme d'une école, admiiable d'ailleurs entre toutes. Nous savons Thisloire mieux que Boileau ne la savait : nous connaissons d'autres littératures; nous n'en méprisons aucune. En art, comme en fouteS choses, ce qui nous frappe surtout, c'est le spectacle des changements et des révolutions. 11 ne nous viendrait plus à l'esprit de faire un « Art poétique » et d'y donner les règles de l'épopée ; nous savons que les genres sont comme les personnes : ils naissent, croissent, atteignent à leur maturité, et meurent. Néanmoins, beaucoup des préceptes de Boile..u subsistent aujourd'hui dans toute leur force. 11 sera toujours bon de tempérer les écarts de l'imagination et de la fantaisie par les enseignements de cette saine doctrine du bon sens. Et aucun écrivain ne sera digne de ce nom, s'il n'a pas médité et s'il n'api)lique pas les préceptes de Boileau sur la dignité morale de récrivain et sur l'honnêteté de l'art.

Je ne puis estimer ces dangereux auteurs

Qui fie l'honneur, en vers, ihfàtnes d(5serfeiJrs,

Trahissant la vertu sur un papier coupable,

Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable...

Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.

L'écrivain. — Boileau n'a pas h proprement parler les qualités j)oéliques ; il ne faut lui demander ni l'éclat ni la richesse de la forme, et il est plus juste de convenir quil n'avait que faire de telles qualités. Il a insisté h bien des reprises sur la lenteur avec laquelle il travaillait et sur la peine qu'il avait à attraper la rime : le métier a eu pour lui des difficultés que ne connaissent pas les vrais poètes. Mais lui-même nous le dira :

Souvent j'habille en vere unie thaligne prose.

S'il a choisi la forme poétique, c'est qu'il la trouve plu? saisis«>ante et qu'elle donne à la pensée plus de relief. Peut-être, dans ces vers, le son n'est-il pas toujours « agréable, nombreux » et le sens y « géne-t-il parfois 1«

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