DÉMODOCUS
Caractère de* chanta primitif*.
Bien des braves ont vécu avant Agamemnon ; bien des poètes aussi ont chanté avant Homère. Il n'est pas impossible de retrouver quelques traces de cette poésie; des noms même ont surnagé , portés par la renommée sur les ténèbres des âges.
Les premiers poètes, en Grèce, ou, pour me servir du seul mot connu d'Homère , les premiers chantres, les premiers aèdes furent des prêtres; la première forme de la poésie fut un hymne, un chant religieux. Je ne dis pas qu'on n'eût jamais chanté avant qu'il y eût des aèdes : le chant et la musique sont contemporains de la parole môme, et de l'existence de l'homme en ce monde. Mais il ne s'agit ici que de ce qu'on nommait jadis les œuvres de la Muse ; il ne s'agit que des chants inventés ou tout au moins façonnés par les aèdes. Durant de longues années, aède et prêtre, c'est tout un ; plus tard , les aèdes eurent leur vie propre : c'étaient des artistes travaillant
Sour le peuple, des démiurges, suivant la forte expression 'Homère. Ils chantaient encore les dieux ; mais ils célébraient surtout les exploits des héros.
lie Iilnufl.
Les peuples du nord, dans leurs climats brumeux, ne connaissent guère le printemps que par sa date astronomique et parles descriptions des poètes. En Grèce, le printemps est une réalité de chaque année. Mais aussi la saison de la verdure et des fleurs y fait place beaucoup trop vite à celle des chaleurs brûlantes. La beauté de la lumière , les riches couleurs qui parent la terre comme le ciel , n'ôlent rien à la mélancolique tristesse dont on se sent pénétré à l'aspect de ces campagnes desséchées, de ces feuillages déformés et flé-
tris, de ces fleurs pâles et mortes. Les Grecs représentaient la constellation de Siriussous la figure d'un chien furieux : c'était l'emblème de l'énergie destructrice du soleil d'été. Ils déploraient, dans des chants plaintifs, la disparition du printemps; et le linus, mentionné par Homère &, était, selon certains critiques, un de ces hymnes de deuil. Cette conjecture ne paraît pas improbable ; les fables mêmes par lesquelles les poètes ont tranformé plus tard le caractère antique du linus, sont des symboles au travers desquels on aperçoit encore assez visiblement la donnée primitive. Ainsi, chez les poètes, l'exclamation hélas Linus ! (ai A(ve), s'applique à la mort funeste et prématurée d'un personnage au nom môme de Linus. C'était, suivant les uns, un beau jeune homme, de race divine, qui avait vécu parmi les bergers dé l'Argolide, et qui fut mis en pièces par des chiens sauvages; suivant les autres, Linus avait été un des plus anciens aèdes de la Grèce : fils d'Apollon et d'une Muse, il avait excellé dans son art; il avait vaincu Hercule sur la cithare, et il avait péri à la fleur de l'âge , mortellement frappé par son rival. « Tous les aèdes, dit Hésiode, et tous les citharistes gémissent dans les festins et dans les chœurs de danse, et appellent Linus au commencement et à la fin de leurs chants. » Avec le temps , le mot linus ou é linus, qui n'était que la désignation particulière du chant consacré ou au souvenir du printemps , ou au souvenir du pâtre argien, ou à celui du fils d'Uranie, s'étendit indistinctement, comme nom générique, à tous les chants tristes et lugubres : dis Vélinus, c'est-à-dire, chante l'hymne lugubre, s'écrient à diverses reprises les vieillards d'Argos, dans cette magnifique lamentation qui est le premier chœur de VAgamemnon d'Eschyle,
Le linus appartient donc , au moins dans ses éléments premiers, aux époques les plus reculées de la civilisation grecque et à l'antique religion de la nature. On en peut dire autant de tous les chants analogues : de Yiodémus, par exemple, qui n'est que le linus lui-même sous un autre nom, et du scéphrus, dont parle Pausanias, et du chant d'Adonis, dont nous pouvons encore saisir, dans Théocrite, le symbolique caractère. Tous ces chants, où l'on pleurait traditionnellement le trépas prématuré de quelque adolescent, enfant des
i. Iliade, chant XVIII, vers 570. Le nom dVKmi* est plus usité chez les autres poètes. On trouve aussi celui <frtfottm*«, c'etv*-dire chant de mort de Linus.
dieux , ne sont que le même mythe avec des variantes, que la même pensée revêtue du costume de pays ou de temps divers.
I« Pé«n.
« Thétis elle-même ne gémit plus ses lamentations maternelles, quand retentit : ié Péan! iéPéan! » Ces paroles sont de Callimaque. Elles expriment, avec une heureuse vivacité, le sens qu'on attachait à l'exclamation si fréquemment répétée dans les hymnes en l'honneur d'Apollon. Ié Péan ! était, par excellence, le cri de la joie. Le passage est d'autant plus précieux qu'en opposition à ce cri, le poète rappelle, dans le mot grec que j'ai traduit par lamentations (otUtva), les chants de deuil dont nous nous occupions tout à l'heure. Je n'hésite point à compter ié Péan ! au même titre qu'hélas Linus l parmi les débris ou plutôt les vestiges de la primitive poésie des Grecs. Péan (mxtdcv, ic«t6v, iratr>v, suivant le dialecte), c'est le dieu qui guérit ou soulage ; c'est le dieu de la lumière et de la vie, autrement dit Phœbus (<pwç, pfoç); c'est le soleil bienfaisant. L'hymne en l'honneur de ce dieu se nommait péan, comme le dieu lui-même. C'était la coutume, en cette saison de l'année où les frimas disparaissent, où la nature se ranime aux feux du soleil, où partout recommence à circuler la vie avec la lumière, de chanter des péans printanniers, comme on les appelait, c'est-à-dire des hymnes d'actions de grâces au dieu qui guérissait la nature, engourdie et comme morte durant les mois d'hiver. Voilà le vrai péan, le péan sous sa forme originelle et dans son rapport avec les vieilles traditions mythologiques, celui dont le cri A'ié Péan ! fut la base, et demeura toujours le refrain, l'indispensable accompagnement. Mais il faut faire aussi remonter aux temps anté-homériques l'invention d'autres péans qui n'avalent de religieux que leur nom : dans les poèmes d'Homère, tout chant d'allégresse est dit péan, et non point seulement l'hymne adresse au dieu qui guérit. Ainsi le péan cju'entonne Achille après sa victoire sur Hector, et qu'il invite ses compagnons à chanter avec lui : « Nous avons gagné une grande gloire ; nous avons tué le divin Hector, à qui les Troyens, dans leur ville, adressaient des prières comme à un dieu. »> Par une extension d'idée non moins aisée à concevoir chez une nation belliqueuse, le chant de guerre reçut aussi le nom de péan ; c'est un péan,
suivant Eschyle, que chantèrent les Grecs à Salamine, avant d'engager le combat.
I/Hyménée.
Ce n'est point par conjecture seulement que j'admets la haute antiquité d une autre sorte de chants, ceux par lesquels on solennisait les fêtes du mariage. Homère, décrivant les sujets représentés sur le bouclier d'Achille : « Dans l'une des deux villes il y avait, dit-il, des noces et des festins. Des nouvelles mariées sortaient de leur demeure, conduites par la ville, à la lumière des flambeaux. Un bruyant hyménée retentissait ; de jeunes danseurs formaient des rondes, et au milieu d'eux les flûtes, les phorminx faisaient entendre leurs sons. Les femmes s'émerveillaient, debout chacune devant sa porte. » L'expression d'Homère un bruyant hyménée retentissait se trouve textuellement reproduite dans un passage analogue de la description du bouclier d'Hercule. Un chant caractérisé de la sorte ne pouyait être quelque chose de bien compliqué; et je ne crois pas qu'il y ait une excessive témérité à dire que ce qui le composait principalement, c'étaient quelques exclamations répétées sans fin ; par exemple : ô hyménée hymen! hymen ô hyménée! et encore : io hymen! hyménée io! io hymen hyménée! Je n'en ai pas de preuve, mais je suis sûr que Catulle, qui me fournit ces refrains , ne les a point inventés. Il les a pris, et peut-être tout l'épithalame de Manlius et de Julie, à l'un de ces poètes grecs qu'il aime à traduire, à Sappho probablement ; et Sappho ou ce poète quelconque ne les avait pas Elus inventés que lui. C est encore là quelque legs des âges )$ plus reculés, pieusement conservé par les générations suivantes.
IiC Thrène.
Les lamentations mortuaires sont de tous les pays du monde. Cette poésie n'a point manqué à un peuple jeune, amoureux de 1 action et de la vie, et pour qui les mots jouir
de la lumière étaient autre chose qu'une simple métaphore. « J'aimerais mieux, dit l'âme d'Achille à Ulysse, cultiver la erre au service de quelque laboi tise, que de régner sur toutes les