I. Odyuét, chant Xï, vers 488 et suivants
terre au service de quelque laboureur pauvre et mal à son aise, que de régner sur toutes les ombres des morts1. » Dès
les temps héroïques, le thrène (ôp^voç), comme les Grecs nommaient le chant en l'honneur des morts, était un religieux usage. Il y avait des aèdes qui venaient assister aux funérailles. Debout près du lit où le corps était exposé, ils commençaient le chant et donnaient le ton1; les femmes accompagnaient leur voix avec des cris et des gémissements.
Aède» piérlem*.
Une chose qui semble fort étrange au premier regard, c'est que la plupart des anciens aèdes étaient nés dans la Thrace. Mais les traditions qui les concernent se rapportent en réalité à la Piérie, contrée que bornaient la mer à 1 est, au sud la Thessalie, et au nord 1 Émathie ou Macédoine. C'est en Piérie que les poètes ont de tout temps placé la patrie des Muses, et c'est à Libéthra, dans la Piérie, que les Muses avaient chanté, disait-on, les lamentations funèbres sur le tombeau d'Orphée. Les Piériens firent bien quelques établissements au delà du Strymon, mais aune époque relativement moderne, quand ils eurent été serrés trop à l'étroit dans leur pays, sous la pression de leurs voisins du nord. Ils n'étaient point des barbares comme les Odryses ou les Édons ; ils étaient de race grecque, ainsi que le témoignent les noms grecs de leurs villes, de leurs rivières et de leurs montagnes. Mais il est aisé de concevoir que les habitants de la Grèce méridionale aient donné aux Piériens le nom de Thraces, sous lequel étaient généralement compris les peuples établis au nord-est de la Grèce. Il y avait de ces Piériens ou Thraces, vers le temps des migrations éoliennes et doriennes, jusque dans la Phocide et dans la Béotie. Us léguèrent à ces contrées leur culte national ; les Muses s'y fixèrent avec eux, sur l'Hélicon et le Parnasse, et cessèrent de se nommer exclusivement les Piérides. Les noms piériens de Pimpléis, de Libéthrion, et d'autres encore, attestent cette importation. Comment s'étonner d'ailleurs que des aèdes grecs soient nommés thraces, quand la tradition nous montre un roi thrace, allié de Pandion, régnant au centre de la Grèce même? Cest àDaulis, au pied du Parnasse, que se passent, suivant les poètes , les aventures de Térée avec Procné et Philomèle*. Ces aèdes thraces étaient donc des
1. Iliade, chant XXIV, vers 720. — 2. Virgile lui-même , dans l'épisode d'Aristée , ne rapproche-t-il pas , à propos d'Orphée et d'Eurydice, le Pénée, l'Hè-
Piériens, des hommes du pays des Muses, et nés de cette race poétique qui, dans les chants du rossignol, entendait une mère pleurant la mort de son fils bien-aimé, et répétant sans cesse : Itys ! Itys !
Orphée.
Le plus fameux sans contredit de tous les aèdes de l'épo-
3ue anté-horaérique, c'est le Thrace Orphée. Sa légende est ans toutes les mémoires, et d'importants ouvrages sont restés sous son nom. Mais il n'y a aucun témoignage qui prouve réellement son existence. Homère ni Hésiode ne le connaissent, et la première mention qui le concerne, dans un fragment d'Ibycus, est postérieure de cinq à six siècles à l'époque où il est censé avoir vécu. Quant aux ouvrages qu'on lui attribue, ce sont des productions des bas siècles de la littérature grecque, pour la plupart contemporaines des luttes désespérées de la théologie païenne contre le christianisme: le nom d'Orphée n'y était qu'un leurre pour le vulgaire. Je dois dire toutefois que, bien avant cette époque, il courait déjà des
Eoésies orphiques, et que de bons esprits croyaient à leur aute antiquité. Si l'auteur de la lettre Sur le monde est Àristote, Àristote lui-môme est de ce nombre. Le fragment des Orphiques qu'il a transcrit1 est assez conforme, en effet, à ce
3ue dut être la poésie religieuse des premiers temps. Ce sont e simples litanies, un nom plusieurs fois répété, avec des épithètes et des qualifications nouvelles. « Zeus est le premier ; Zeus le foudroyant est le dernier. Zeus est le sommet; Zeus est le milieu; tout est né de Zeus. Zeus est la base de la terre et du ciel étoile. Zeus est le principe mâle; Zeus est, une nymphe immortelle; Zeus est le souffle de tout ce qui respire ; Zeus est la violence du feu infatigable; Zeus est la racine de la mer. Zeus est le soleil et la lune. Zeus est roi; Zeus est maître de toutes choses; il commande à la foudre : tous les êtres qu'il a fait disparaître du monde , du fond de son cœur sacré il les fait renaître à la lumière réjouissante , par sa puissante activité. » Orphée n'est guère encore, au temps d'Ibycus, qu'un simple nom; mais ce nom a bientôt son histoire, et une
bre, le pays des Cicons , les rochers du Rhodope et du Pangée , et môme les
glaces hyperboréennes et les neiges des bords du Tanals ? Une fois admise l'idée e nord, les poètes anciens se donnaient pleint carrière. — t. D$ mundo, chapitre vu.
histoire toute pleine de merveilles. Orphée est le premier des chantres de l'époque héroïque , le compagnon des conquérants de la toison d'or, le vainqueur des puissances infernales ; et, les poètes enchérissant à l'eavi, il devient à la fois et le type du génie poétique, et le type poétique de l'amour fidèle et du malheur.
Tout ce qu'on peut admettre sans trop de scrupule, c'est qu'un aède religieux nommé Orphée, importa ou fonda dans la Grèce le culte mystique d'un dieu souterrain , qui s'empare des âmes des morts, qui est sans cesse à la chasse des vivants, et que cet hiérophante exposa ses doctrines particulières dans des télètes (Tc'AaTai)ou chants d'initiation, mais sans laisser de s'adresser aussi au vulgaire dans des hymnes en l'honneur des dieux universellement reconnus.
Mutée.
Le nom de Musée se rattachait , dans les traditions des Athéniens, aux initiations des mystères d'Eleusis, c'est-à-dire au culte secret de Déméter ou de Cérès, la terre nourricière. On faisait de Musée un Thrace, un disciple d'Orphée, et on lui attribuait de nombreux ouvrages. Il est tout aussi inconnu qu'Orphée aux poètes de la haute antiquité. Son nom n'est probablement qu un symbole ; il signifie : l'homme inspiréaes muses. Ce symbole n'est même jamais arrivé à l'état de mythe complet : ce Thrace, cet initiateur, cet homme inspiré des muses, n'a pas d'histoire ; il est une caste, une famille peut-être ; il n'est pas un homme. Le gracieux poème de Héro et Lédndre est bien, il est vrai, d'un poète gui portait réellement le nom de Musée ; mais ce poète vivait douze cents ans au moins après Homère, ayant écrit, selon toute probabilité, plusieurs siècles après Jésus-Christ.
Les EumolpMe*.
La famille sacerdotale des Eumolpides, d'Eleusis en Àttique, qui exerça, dès les temps reculés, les plus importantes fonctions du culte de Déméter, et qui fournissait encore, dans Tâge historique, l'hiérophante des mystères, se prétendait issue d'un aède thrace, JEumolpus, personnage absolu* ment inconnu d'ailleurs. Mais le nom d'Eumolpides, ou de bons chanteurs, n'est probablement point un nom patronymique : il faut n'y voir, à l'origine, qu'une simple qualifica-
tion, un surnom emprunté au caractère poétique de l'emploi : ces prêtres étaient avant tout des aèdes religieux, des chantres d'hymnes sacrés. Leur soi-disant ancêtre n'est autre chose que le symbole d'un héritage de poésie religieuse,, transmis à l'Attique par les aèdes de la Pierie.
Avires aède* religieux.
On chantait, à Eleusis, des hymnes attribués à Orphée et à Musée ; on en chantait aussi d'autres aèdes, et notamment de Pamphus. Les hymnes de Pamphus se distinguaient par un caractère de tristesse et de mélancolie : on en juge ainsi d'après Tunique tradition qui le concerne. C'est lui, dit-on,
3ui le premier chanta l'élinus sur le tombeau même du ls d'Uranie. Le fait en soi est une fable ; mais la tradition atteste au moins la prédilection de l'aède pour les chants lugubres, puisqu'on lui attribuait l'invention de l'élinus.
Le sanctuaire de Delphes, consacré à Apollon Pythien, ne pouvait manquer d'avoir ses aèdes. On y conservait le souvenir de Philammon , l'inventeur de ces chœurs de vierges qui chantaient la naissance des enfants de Latone , et les louanges de leur mère ; on y contait que Chrysothémis , un Cretois, avait le premier chanté l'hymne à Apollon Pythien, vêtu du magnifique costume de cérémonie que portèrent de-
Kuis les citharèdes aux jeux pythiques. Délos avait, comme elphes, ses chantres religieux. Olen , le plus célèbre, était, suivant la légende, Lycien ou Hyperboréen, c'est-à-dire né dans un pays où Apollon aimait à faire son séjour. Hérodote nous apprend1 cju'Olen passait pour l'auteur de l'hymne en l'honneur des vierges Opis et Argé , compagnes d'Apollon et de Diane. « C'est cet Olen , dit-il encore , qui , étant venu de Lycie à Délos , a composé le reste des anciens hymnes qui se chantent dans cette île. » On lui attribuait aussi des nomes, qui étaient probablement une sorte de stances fort simples, combinées avec certains airs fixes, et propres à être chantées dans les rondes d'un chœur. Enfin, c'est a Olen
3ue quelques-uns rapportent l'invention du vers épique, ou actylique hexamètre. Si cette opinion a quelque fondement, Olen serait antérieur même aux aèdes thraces dont nous avons parlé plus haut ; car tous les vers qui ont couru sous leur nom sont précisément des hexamètres, et prouvent,
t. Hérodote, livre IV, chapitre xxxv.
authentiques ou non , que c'était un mètre dont ils avaient dû se servir. Mais il serait téméraire d'établir aucune chronologie sur des paroles aussi vagues que celles de la prétresse Boeo, citées par Pausanias : premier aède de vers épiques (Itcéwv). L'épos, ou vers épique, qui donna plus tard son nom à l'épopée , parait aussi ancien que la poésie grecque elle-même : il tut le seul vers en usage pendant des siècles, et pour tous les genres de poésie, non-seulement avant Homère, mais jusqu'au temps de Callinus et de Tyrtée.
La Grèce avait emprunté à la Phrygie quelques instruments de musique, entre autres la flûte, et des mélodies d'un caractère fortement prononcé et qui se sentaient du culte orgiastique des Corybantes et de la Grande-Mère des dieux. La légende phrygienne rapportait l'invention de la flûte au satyre Marsyas, rival infortuné d'Apollon, et celle des nomes fameux , à Marsyas encore , surtout à son disciple Olympus , et enfin au musicien Hyagnis. La Grèce reconnaissante adopta ces noms, plus ou moins fabuleux ; et, jusque dans les bas siècles , Marsyas et Olympus y demeurèrent les symboles de la musique même. Je ne pouvais les passer sous silence , dans cette revue des traditions relatives aux développements du génie grec avant Homère.
Jkèée* épique*.
Au temps de la guerre de Troie , la poésie n'est plus exclusivement l'apanage des hommes du sanctuaire; et les pays voisins du Parnasse , ni la Piérie , ne sont plus seuls en possession de fournir des aèdes au reste de la Grèce. L'inspiration poétique souffle partout ; point de contrée qui n'ait ses aèdes : ils chantent encore les dieux ; mais ils célèbrent surtout la gloire des héros ; ils charment, par de merveilleux récits, les convives des rois, et préludent déjà aux splendides créations de l'épopée. Tous les esprits sont ouverts à ces délicates jouissances ; et les peuples n'y sont pas moins sensibles que les pasteurs des peuples eux-mêmes. L'aède n'est plus un dieu, ni le fils d'un dieu; il n'enfante plus les prodiges des aèdes d'autrefois ; mais il est encore un homme divin , et un respect universel environne le favori d'Apollon et des Muses. Ulysse massacre tous les pousuivants de Pénélope ; il fait subir le môme sort à des domestiques infidèles; mais il laisse la vie à l'aède qui chantait dans ces festins où se dévorait le patrimoine de l'ab-
sent1* Agamemnon, en partant pour Troie, confie la garde de Clytemnestre à un aède dévoué , et Égisthe ne vient à bout de corrompre l'épouse d'Agamemnon qu'en éloignant le préservateur de sa vertu1. Après les rois et les héros, après les prêtres et les devins, interprètes des volontés divines, ou
Slutôt à côté d'eux, les aèdes dominent, de toute la hauteur u génie et de la pensée, la tourbe des hommes libres et des esclaves. Les simples instruments qui servaient dors à soutenir les accents de la voix , la cithare et la phorminx , qui n'étaient pas encore tout à fait la lyre, ne semblaient pas indignes même de la main des héros. Achille ne déroge point en faisant, pour son plaisir propre, ce que les aèdes font pour le plaisir d'autrui. Quand on essaya de le tirer de sa funeste inaction , les députés qu'on lui adressait a le trouvèrent charmant son âme avec la phorminx harmonieuse... ; et il chantait les glorieux exploits des guerriers. Patrocle se tenait en silence, assis vis-à-vis, et attendait qu'Éacide eût cessé de chanter. »
Je sais bien tout ce qu'il faut revendiquer dans ces tableaux pour la fantaisie du poète qui les a tracés; je sais bien qu'Homère voyait déjà l'époque héroïqae dans un lointain favorable à la perspective : il croyait le monde dégénéré ; et ces hommes qu'il peint trois et quatre fois plus vigoureux que ceux parmi lesquels il vivait lui-même , il était naturellement porté à les faire plus vertueux aussi ,
Slus intelligents, plus passionnés pour les choses de l'esprit. fais, sous l'exagération permise au poète, on sent vivre une réalité véritable , une société qui n'est pas sans culture , et où règne encore, suivant le mot de Fénelon, l'aimable simplicité du monde naissant. Je ne pense même pas que les aèdes nommés dans les poèmes d'Homère ne soient que des personnages inventés à plaisir : ils ont existé, et leur nom, sinon toute leur légende, doit figurer dans l'histoire.
Thamyri».
Un de ces aèdes, Thamyris, qu'Homère rappelle à propos de Dorium, une des villes de Nestor, est encore un Thrace; mais ce n'est plus le ministre des dieux : c'est un de ces chantres qui hantaient les palais des rois, et dont l'âme se
t. Odyssée, chant XXH, vers 37*. — 2. Odyitfe, chant Ifl, ver» 265 et suivant!.
laissait trop souvent aller à l'orgueil, corrompue par les applaudissements populaires. « Les Muses y rencontrant Thamyris le Thrace, comme il revenait d'OEchalie, de chez rOEchalien Eurytus, mirent fin à ses chants; car il s'était vanté présomptueusement de vaincre, fût-ce les Muses ellesmêmes qui chantassent, les filles de Jupiter qui tient l'égide. Elles, irritées contre lui, le rendirent aveugle; puis elles lui ravirent son chant divin, et lui firent oublier 1 art de jouer de la cithare1. » Thamyris était fils, suivant quelques-uns, de Philammon. Il faut l'entendre probablement au sens spirituel : Thamyris était le disciple, Philammon le maître. Mais Thamyris n'avait emprunté à Philammon que les secrets de la science poétique et musicale, et il portait sans doute à la cour du roi d'OEchalie des chants d'un caractère plus mondain, si j'ose ainsi dire, que les hymnes en l'honneur de Latone et de ses enfants. Thamyris est le lien qui rattache aux anciens aèdes religieux ceux que j'appelle les aèdes épiques, ces maîtres ou du moins ces précurseurs d'Homère.
Phéariv*.
Phémius, l'aède que les poursuivants de Pénélope forçaient de chanter dans leurs banquets , n'a rien du prêtre d'autrefois que la cithare et la voix harmonieuse. C'était certainement un aède épique, celui dont Homère parle ainsi : « Pour eux chantait un illustre aède; et eux 1 écoutaient, assis en silence. Il chantait le funeste retour des Achéens, quand ils revinrent de Troie, en butte au courroux de Pallas Àthéné. Le chant divin va saisir, à l'étage au-dessus, l'attention de la fille d'Icarius, de la sage Pénélope. Elle descend le haut escalier de son appartement ; derrière elle marchent deux de ses suivantes. Arrivée près des prétendants, la femme divine entre toutes s'arrête sur le seuil de la salle artistement construite , et se couvre les joues de son voile brillant.. . Puis, tout en pleurs, elle s'adresse à l'aède inspiré : « Phémius, tu sais bien d'autres récits propres à char- « mer les mortels, ces actions des guerriers que célèbrent «les aèdes. Chantes-en quelqu'une à tes auditeurs, et « qu'ils boivent leur vin en silence. Mais cesse ce chant fu- « neste qui ne fait que torturer mon cœur*. »
i. Iliade, chant II, vers 594 et suivants, — 2. Odyssée, chant I, vers 325 et suivants,
Les chants attribués par Homère à Démodocus, l'aède des Phéaciens, sont marqués au plus haut degré du caractère épique : on dirait des arguments de quelques poèmes iliaques, qu'Homère avait sous les yeux, ou, si Ton veut, dans sa mémoire. Démodocus est aveuçle comme Thamyris ; mais il n'a point oublié, comme lui, l'art de tirer de la cithare des sons mélodieux ; il est, plus que jamais , le bien-aimé des Muses. « La Muse inspire à l'aède de chanter la gloire des guerriers, un sujet de chants dont la renommée montait alors jusqu'au ciel immense. Il conte la querelle d'Ulysse et d'Achille fils de Pelée; comment, un jour, dans un splendide festin en l'honneur des dieux, ils se prirent violemment de paroles. Or, Agamemnon, le chef des guerriers, se réjouissait en son âme de voir se disputer les plus braves des Achéens. Car c'était là ce que lui avait prédit Phœbus Apollon, dans Pytho la sainte, après qu'il eut franchi le seuil de pierre, pour consulter l'oracle, au temps où s'apprêtaient à fondre sur les Troyens et les enfants de Danaûs les premières calamités, en vertu des décrets du grand Jupiter1.» Une autre fois, sur l'invitation d'Ulysse lui-même, Démodocus chante le fameux stratagème du cheval de bois, et cette prise dllion, si souvent célébrée depuis. « Il conte d'abord comment les Argiens montèrent sur leurs navires au solide tillac , et reprirent la mer après avoir mis le feu à leurs tentes. Les autres, avec le très-renommé Ulysse, étaient déjà au milieu de l'agora de Troie, enfermés dans les flancs du cheval ; car les Troyens l'avaient eux-mêmes traîné jusqu'à la ville haute. Le cheval était donc ainsi debout; et les Troyens délibéraient sans trop s'entendre, assis autour de lui. Trois avis divers partageaient l'assemblée: ou bien ouvrir avec le tranchant de l'airain impitoyable les cavités de ce bois ; ou bien le traîner au plus haut point de la citadelle, et le précipiter en bas des rochers; ou enfin le laisser là comme une magnifique offrande, propre à charmer les dieux. Ce dernier avis finit par prévaloir; car c'était le destin que la ville pérît, après qu'elle aurait enfermé dans ses murs le grand cheval de bois, que remplissaient tous les plus braves des Argiens, apportant aux Troyens le carnage et la mort. Il chaji-
l. Orfytiee, chant VIII, vers 72 et suivants,
tait comment les fils des Achéens saccagèrent la ville, versés à flot par le cheval , hors de la profonde caverne où ils étaient embusqués. Il chantait les assaillants se ruant de tous côtés pour dévaster la ville splendide; cuis Ulysse, s'avançant, comme Mars, vers la demeure de Déiphobe, accompagné de Ménélas qui valait un dieu. Là, Ulysse, disait-il, engage bravement un combat terrible , et finit par vaincre, grâce à l'appui de la magnanime Athéné '. »
une foia, il est vrai, Démodocus chante les dieux ; mais ce n'est pas pour leur attirer le respect des hommes. Il conte les amours de Vénus et de Mars, et le stratagème de Vulcain pour les surprendre : sujet fort peu mystique, et que l'aède traite d'un style qui n'est rien moins que grave. Ce n'est pas un hymne, à coup sûr, dans la manière d'Orphée.
Quand même il serait avéré que Démodocus, Phémius et Thamyris ne sont que des noms de fantaisie et des personnages de l'invention d'Homère, ce que je ne saurais accorder, l'existence d'épopées plus ou moins complètes, ou si l'on veut d'embryons d'épopées, antérieurs aux compositions homériques, et, par conséquent, l'existence d'aèdes épiques, antérieurs à Homère , n'en serait pas moins un fait incontestable et valablement acquis à l'histoire. Mais ce fait a d'autres preuves encore que les chants mis par Homère dans la bouche de l'aède d'Ithaque ou de celui des Phéaciens. Qu'on dise ce qu'il faut entendre par ces paroles que prononce l'âme d'Agamemnon, dans la prairie d asphodèle, après l'arrivée des âmes des prétendants massacrés par Ulysse1 ; « Les immortels inspireront aux habitants de la terre un chant gracieux en l'honneur de la sage Pénélope. Elle n'a point comploté , comme la fille de Tyndare , d'odieux forfaits. Clytemnestre a tué son époux , le compagnon de ses jeunes années; mais elle sera, parmi les hommes, un sujet de chants pleins d'horreur; et la honte de sa renommée rejaillira sur toutes femmes , même sur la femme vertueuse. » N'estce point là une assez claire indication? Et le passage où Hélène dit que la postérité prendra pour sujet de ses chants les fautes que Paris et elle ont commises , poussés par un mauvais destin8. Et cet autre passage , où Telémaque donne son approbation à la vengeance d'Oreste4: « 0 Nestor, fils de
1. Odyssée, chant VIII, vers 500 et suivants. — 2. Odyssée, chant XXIV, vers 196 et suivants.— 3. Iliade, chant VI, vers 357, 358.-4. Odyssée, chant Ut, vers 202 et suivants.
26 CHÀPITU II.
Nélée, brillante gloire des Achéens, il a bien fiait de punir le meurtrier. Les Achéens répandront au loin sa gloire , et leurs chants la transmettront à la postérité. » Qu'est-ce enfin que Tépithète un peu extraordinaire par laquelle Homère caractérise le navire des Argonautes, Argo à qui tous s'intéressent *, sinon une allusion aux chants des aèdes sur la conquête de la toison d'or ?
Je n'épuise pas ces considérations; je laisse tout ce qui sortirait des limites du certain ou au moins du probable. Il me suffît d'avoir montré que V Iliade et Y Odyssée avaient eu des antécédents, et comme d'humbles prototypes, dans les poétiques inspirations des aèdes. Ainsi, non-seulement les traditions religieuses avaient été fixées, quand Homère a
Earu; non-seulement le mètre épique était inventé, et la mgue assouplie et façonnée par un long usage à tous les besoins de la muse : l'art épique existait, sinon l'épopée. Homère n'a pas créé de rien ; mais tout s'est transformé sous sa main puissante. A des éléments confus, disparates, incohérents, legs des anciens âges , il a imprimé l'ordre et l'unité ; il les a revêtus de la beauté , de la vie et de la durée immortelles. Ne nous étonnons plus de l'oubli profond où s'anéantirent, à son apparition , les aèdes et leurs œuvres : « Son génie a éteint toutes les étoiles, comme le soleil quand il se lève et monte dans les airs1. »
l. Odyssée, chant XII, vers TO. — 2. Lucrèce , chant III, vers 10ST, dit ce beau vers à propos d'Épicure ; mais ce qui est faux d'Épicuro est vrai d'Homère.
LA CITHARE , LA PHORMINX ET LA LYRE* — RÉCITATION POÉTIQUE. — LES RHAPSODES. — LA RHAPSODIE. — DÉCADENCE DES RHAPSODES, — TRANS- MISSION DES COMPOSITIONS POÉTIQUES. — ANTIQUITÉS DE L'ÉCRITURE CHEZ LES GRECS.
I<A Cithare, la Phormtnx et la Lyre.
Les aèdes chantaient en Raccompagnant d'un instrument à cordes. C'était une sorte de luth, d'une extrême simplicité. Autant qu'on peut en juger par les descriptions d'Homère, ou plutôt par les traits rapides dont il le caractérise, ce luth avait deux branches, dont la partie supérieure se courbait en dehors et retombait en s'arrondissant. Le fond (te résonnance, sur lequel reposaient les deux branches, était une boîte obtongue, déforme rectangulaire, qui permettait de placer l'instrument debout. Il y avait en naut un joug, ou traverse de bois, qui réunissait les deux branches, et, en bas, une autre traverse analogue. Les cordes étaient tendues sur les deux traverses, au moyen de chevilles ; mais les chevilles étaient toujours en haut, plantées dans le joug. Homère donne habituellement à ce luth le nom de cithare ; mais ce qu'il dit de laphorminx prouve que ces deux instruments différaient peu l'un de l'autre : la phorminx semble avoir été une cithare plus portative. Homère confond même leurs noms : ainsi fl dit d'ordinaire cithariser avec la phorminx , si Ton me permet de transcrire ainsi son expression ; et il dit, au moins une fois, phormiser avec la cithare.
La lyre, dont il est question pour la première fois dans l'Hymne à Mercure, était la cithare ou la phorminx perfectionnée : elle avait aussi deux branches, mais moins recourbées que celles de l'instrument primitif; et sa boîte, au lieu d'être plate et rectangulaire, était arrondie en forme de bouclier, et renflée dans son épaisseur comme la carapace d'une tortue1. Elle eut d'abord quatre cordes; plus tard Terpan-
i. les mots qui an grec et en latin signifient tortue , sont des synonymes poétiqtesdetelyre.
28 CHAPITRE ni.
dre lui en donna sept : il est probable, par conséquent, que le luth des aèdes était à peine un instrument tétracorde. Mais, si simple qu'il fût, il répondait suffisamment aux besoins du chant, qui ne fut guère , pendant bien longtemps, qu'une récitation rhythmée, une déclamation plus ou moins musicale.
Béeltatlon poétique.
Les aèdes charmaient donc les hommes et par leurs imaginations poétiques, et par leur voix, et par les accords des instruments qu ils avaient inventés. Souvent ils ne faisaient qu'improviser, par exemple dans les luttes entre aèdes rivaux, et ils abandonnaient aux vents les paroles volantes, comme dit Homère. Mais, souvent aussi, leurs chants étaient de véritables compositions, longuement élaborées à l'avance, et qui ne périssaient pas avec l'instant de la récitation. L'aède reproduisait vingt fois un sujet favori, ou devant des auditoires divers, ou devant le môme auditoire, qui le redemandait. Ce chant était bientôt dans toutes les mémoires ; et rien n'empêchait qu'il ne se conservât, même de la sorte , pendant des siècles , et qu'il ne se transmît, plus ou moins intact, plus ou moins altéré, jusqu'à la postérité lointaine. La collection des chants enfantés par le génie des aèdes était comme un trésor grossissant de génération en génération ; et les applaudissements du public n'accueillaient pas avec moins de faveur une répétition intelligente de quel-
3ue morceau fameux des vieux maîtres , que la récitation 'un chant fraîchement éclos de la minerve d'un aède du jour. J'imagine que les auditeurs eux-mêmes, mal satisfaits de ce qu'on leur donnait, ou seulement afin de varier leurs plaisirs, ne manquaient guère de forcer les aèdes, bon gré mal gré, à faire large place, dans leurs chants, a la muse antique.
I*ea Bh*pMde««
Les maîtres du chant s'étaient fait gloire, de tout temps, de former des disciples dignes d'eux. Mais, s'il leur était facile de transmettre à d'autres les secrets de la récitation cadencée et de l'accompagnement musical, ou même les règles de la versification et ae la composition poétique, l'esprit d'invention n'était pas toujours l'apanage de ces héritiers de leurs travaux. Beaucoup d'ailleurs trouvaient plus commode de
fouiller dans leur mémoire que de solliciter péniblement leur imagination. Tout l'effort poétique de ces aèdes dégénérés se bornait, peu s'en faut, à la composition de quelques courts proèmes1, ou préludes, sous formes d'hymnes religieux, qui n'avaient aucun rapport, la plupart du temps, avec les chants qu'ilsprécédaient. Le plus grand nombre des hymnes attribues à Homère ne sont autre chose que des introductions de ce genre, qui servaient à toutes fins ; plusieurs même de ces préludes se terminent par une formule bien significative : Je me souviendrai d'un autre chant. Ces aèdes, qui n'étaient plus des poètes, au moins pour l'ordinaire, on les nomma rhapsodes, et rhapsodie leur méthode de débiter les vers.
Ia Rhapsodie.
Pindare appelle les Homérides, ou rhapsodes homériques, des chantres de vers épiques continus. Les termes dont il se sert ne sont qu'une diérèse du mot rhapsode lui-même, et en contiennent certainement la définition*. Mais beaucoup entendent autrement ce passage. Suivant eux, la rhapsodie étaitplus qu'une méthode de récitation : les rhapsodes étaient des couseurs de chants épiques; ils rattachaient les uns aux autres, par des transitions de leur fabrique, les morceaux divers au ils débitaient dans la même séance. Je n'ai pas besoin de remarquer que c'était là une tâche souvent impossible, et presque toujours d'une infinie difficulté, à moins que les rhapsodes ne se contentassent de transitions dans le genre de la finale des proèmes que j'ai citée tout à l'heure ; et la suture, dans ce cas, ne serait guère digne de son nom.
J'admets un instant le travail de raccord attribué aux rhapsodes; j'admets même, si l'on veut, que ces artistes étaient des hommes de génie. Ce qui sortait de leurs mains pouvait n'être pas sans mérite; mais ce n'était, en somme, que des pastiches, dans toute la force du terme, de véritables pièces de marqueterie. L'unité manquait à ces œuvres; je dis cette pensée première qui est l'âme d'un poëme, et qui rayonne, plus ou moins aperçue, mais toujours vivante, jusque dans les épisodes, jusque dans les capricieux détails qui semblent ne relever que de la fantaisie. En tout cas ce n'est point de morceaux rapiécés qu'ont été formés les
l. n(K>ol|u«. — 2. 'P«ittCvU4«vd©i*©l. Néméennei, ode III, vers i.
80 cbàpîtrs iii.
poèmes homériques : l'unité, dans Y Iliade et dans V Odyssée, est aussi visible crue le jour.
Mais la rhapsodie n'était réellement que la récitation d'une suite de vers d'égale mesure, liés, ou, si Ton aime mieux, cousus les uns aux autres d'une façon uniforme. Aussi ce nom s'appliquait-il, non-seulement à la récitation des poésies épiques, mais à tout ce qui était dans des conditions analogues de régularité : tous les chants composés en vers hexamètres, tous les chants composés en ïambes, avaient leur rhapsodie. Enfin le mot rhapsode était souvent remplacé, dans l'usage, par celui de sHchode, comme qui dirait chanteur de vers simples, non combinés en systèmes , et purs de tout alliage avec des vers d'autre mesure qu'eux. Homère lui-même, à ce titre, était un stichode et un rhapsode; et Platon a pu dire qu'il courait le monde en rhapsodant ses vers1. Ceux qui ont établi, dans Y Iliade et dans 1 Odyssée, la division en vingt-quatre parties, et qui ont donné le nom de rhapsodie à chacune d'elles, ne songaient nullement à rappeler, par ce mot, un système particulier de composition littéraire ; ils n'ont vu que le mode de récitation, et ce cours continu des vers, qui coulent d'un bout à l'autre de chaque chant, de chaque poème, toujours semblables, toujours conformes au même principe, comme le flot tient au flot et le pousse devant lui»
Déettleaee émm rhapfttde**
Que si les anciens rhapsodes se piquaient encore de poésie, cette passion plus ou moins heureuse ne troublait plus le cœur des rhapsodes du temps de Socrate et de Platon. Le divorce alors est complet, peu s'en faut, entre la Muse et les interprètes de ses œuvres. Le rhapsode n'est qu'une sorte d'acteur, un histrion dans son genre. Ion d'Ephèse ost l'écho de la voix d'Homère, et un écho harmonieux; mais il n'est pas autre chose. Socrate lui peint admirablement le peu qu'il est, au prix de ce qu'il se croit lui-même. « Ce talent, dit-il au rhapsode*, que tu as de bien parler sur Homère, n'est point en toi un effet de l'art, comme je Le disais à l'instant ; c'est une force divine qui te transporte, semblable à celle de la pierre qu'Euripide a nommée magnétique,
i. Platon, ifcfcvWtfwe, livre X, page W. — ». Platon, /<w, livre V,pag**#*.
et aue la plupart nomment héracléenne !. Cette pierre, nonseulement attire les anneaux de fer, mais elle leur communique la vertu de produire eux-mêmes un effet pareil, et d'attirer d'autres anneaux. En sorte qu'on voit quelquefois une longue chaîne de morceaux de fer et d'anneaux suspendus les uns aux autres, qui tous empruntent leur vertu de cette pierre. De même aussi la Muse inspire ellemême le poète ; le poète , à son tour, communique à d'autres l'inspiration divine; et il se forme une chaîne d'hommes inspirés. » Et plus loin : « Vois-tu à présent comment l'auditeur est le dernier de ces anneaux qui reçoivent, comme je disais, les uns des autres la vertu que leur communique la pierre d'Héraclée? Toi, le rhapsode et l'acteur, tu es l'anneau du milieu ; le premier anneau, c'estle poète lui-même. »
TrftnflmlMton des compositions poétiques.
Les chants des aèdes religieux n'étaient jamais de bien longue haleine ; les récits des aèdes épiques étaient plus développés, mais circonscrits encore dans des bornes trèsétroites. Il n'y a donc nulle difficulté à croire que les aèdes composaient mentalement, sans avoir besoin du secours de l'écriture pour fixer leur pensée. Leurs poèmes étaient recueillis dans la mémoire des auditeurs, et surtout dans celle des disciples } l'écriture n'était pas indispensable pour les conserver, pour les transmettre aux générations futures. Est-ce à dire pourtant qu'on ne les consignât jamais par écrit, ou même que l'écriture fût inconnue au temps des aèdes et depuis encore? Surtout est-il possible d'expliquer, sans l'intervention de l'écriture, je ne dis pas seulement la conservation, la transmission de poèmes immenses, tels que Y Iliade et Y Odyssée, mais leur composition même?
On affirme avec raison que le chant, et en particulier le chant épique, était la nourriture morale des contemporains d'Homère, et comme leur pain de chaque jour. On affirme aussi, mais bien gratuitement, que la curiosité passionnée des peuples, la vigoureuse imagination des poètes et leur mémoire non moins énergique, enfin l'amas des matériaux poétiques accumulés d'âge en âge, suffisent pour rendre compte de la naissance d'une Iliade ou d'une Odyssée. Le poète, Homère par exemple, exécutait l'une après l'autre,
t. L'aimant, qui se trouvait près de Magnésie et d'Héraclée, vtlleo de l^rdîe.
32 CHAPITRE Ht.
sur un plan conçu d'un seul jet, les différentes parties d'une vaste épopée; il les récitait à mesure, en les rattachant toujours à ce plan, et se continuait ainsi lui-même, dans une suite de journées, intéressant jusqu'au bout les auditeurs, captivés et par l'enchaînement môme du récit et par les charmes de la poésie. Les disciples, dit-on encore, étaient là, poètes eux-mêmes, dociles à l'inspiration du maître et fidèles à sa voix : ils recueillaient les chants à mesure qu'ils s'échappaient de sa bouche; ils les faisaient retentir après lui dans les solennités, et se les transmettaient les uns aux autres selon l'ordre qu'il avait établi, comme un héritage sacré, comme le titre ae leur mission poétique.
Je comprends ces hypothèses dans le système de ceux qui nient, contre toute évidence, l'unité de Y Iliade et de YOdyssée. Pour eux, Homère n'est qu'un nom symbolique, les poèmes homériques ne sont que la collection, tardivement compilée, des chants des aèdes et des rhapsodes. N'y ayant pas d'épopée comme nous l'entendons, mais simplement des fragments épiques, il n'est plus besoin d'attribuer aux inventeurs des facultés surhumaines. Les disciples, à leur tour, libres de choisir parmi les inspirations des maîtres, pouvaient alléger, chacun à sa fantaisie, leur bagage poétique, et suffire, avec un petit nombre de chants bien choisis, et surtout savamment débités, à toutes les exigences d'un auditoire qui se renouvelait sans cesse, ou qui ne haïssait pas la répétition des chefs-d'œuvre. Mais, dès qu'on admet l'unité de composition dans les épopées homériques, on est forcé, bon gré mal gré, ou à entasser impossibilité sur impossibilité, ou à reconnaître qu'Homère n'était pas uniquement un chanteur. Sans le secours de l'écriture, les poèmes homéri-
3ues n'auraient jamais existé, sinon à l'état d'ébauche ou 'embryon. V Iliade n'eût été qu'un chant dans le genre de celui de Démodocus, célébrant la querelle d'Achille et d'Ulysse; et Y Odyssée aurait grossi de quelques centaines de vers, dans la mémoire des amateurs et des rhapsodes, la collection de ces chants sur le retour des héros, que Phémius aimait à redire, mais qui brisaient le cœur de Pénélope.
Antiquité de l'écriture ches le* «rece.
L'écriture , dit-on , n'était point connue en Grèce au temps d'Homère. Voici les principales raisons alléguées à l'appui de ce paradoxe :
Les lois de Lycurgue n'étaient que des rhètres, ou édits verbaux , et ne furent conservées durant longtemps que par la tradition orale. Les premières lois écrites , chez les Grecs, furent celles de Zaleucus, bien postérieur à Homère. Un très -petit nombre d'inscriptions grecques remontent au delà du temps de Solon , et les monnaies grecques les plus anciennes ou n'ont aucune légende , ou ne portent que quelques rares caractères, et assez mal formés. Même à l'époque des guerres médiques , les lettres grecques n'ont point des traits parfaitement déterminés; et tout y décèle une étroite parenté avec l'alphabet phénicien d'où elles sont dérivées : preuve du peu d'antiquité de cette importation, et que corrobore un autre fait remarquable, c'est qu'en ce temps-là, les signes de l'écriture se nommaient des caractères phéniciens. Enfin le silence d'Homère sur l'usage de l'écriture alphabétique est l'argument capital qui démontre , suivant les critiques , que cet usage n'a été introduit qu'après le temps où vivait Homère.
Il n'est pas impossible de répondre à ces raisons spécieuses.
Lycurgue n'avait point écrit ses lois ; mais c'est qu'il n'avait point voulu les écrire , sinon dans les âmes et dans les mœurs de ses concitoyens. Le mot rhètre signifie proprement oracle. Lycurgue ne parlait qu'au nom de la divinité : ses lois étaient des oracles , ou du moins il les donnait pour telles. Il avait fait exprès le voyage de Delphes pour autoriser du nom de la pythie sa rhètre fondamentale , que Plutarque a rapportée, celle qui concerne l'établissement du sénat et la convocation des assemblées du peuple entre le Babyce et le Cnacion. Écrire les lois, c'eût été, selon lui, leur enlever ce divin caractère, et les réduire à l'état de parole humaine. L'écriture était si peu ignorée du temps de Lycurgue, que lies traditions recueillies par les historiens nous le représentent lui-même copiant, durant ses voyages, les poèmes d'Homère, et, quelque temps avant sa mort, écrivant de Delphes à ses concitoyens, pour leur faire part du jugement d'Apollon sur ses lois. Mais , ce qui réfute péremptoirement l'assertion des critiques, c'est qu'une de ses rhètres, citée par Plutarque , dérendait précisément qu'aucune loi fût écrite.
Les lois de Zaleucus furent consignées par écrit , pour une raison qui est comme la contre-partie des motifs qui avaient
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décidé Lycurgue à ne point écrire les siennes. Zaleucus était un philosophe; ses lois ne sortaient pas du sanctuaire d'un temple, mais de l'école d'un sage. Le préambule de ces lois est un traité de morale. Le législateur s'adresse à la conscience des hommes; il veut obtenir l'assentiment et non commander l'obéissance. Il n'aspirait point, comme Lycur-« gue, à changer la nature, ou à en violenter les instincts, mais à la régler, en mettant la passion aveugle sous la conduite de la raison éclairée. Il ne redoutait pas la discussion sur son oeuvre; il l'appelait avec confiance.
Il ne reste aucun monument épigraphique du temps d'Ho* mère. Mais trop de causes expliquent la disparition de ces antiques témoins de l'histoire. Il ne reste rien des monuments de la sculpture, de la ciselure de cette époque; et pourtant nul ne prétendrait qu'elle n'a pas connu les arts du dessin , et que les descriptions d'Homère ne répondent k aucune réalité. Serait-il déraisonnable, d'ailleurs, de croire que le même peuple ait pu, tout à la fois, et faire usage de récriture sur des matières portatives , et négliger de rien graver sur la pierre?
La première idée de frapper de la monnaie appartient à un roi d'Argos, du vnr siècle avant J.-G. , postérieur, par conséquent, à Lycurgue. L'absence de signes alphabétiques, sur des pièces quasi contemporaines de l'invention, ou le petit nombre de ces signes , ou leur conformation grossière, prouve, mais voilà tout, l'enfance d'un art difficile, et qui n'est arrivé que lentement à la perfection. Il n'y a là rien d'où l'on puisse inférer légitimement l'ignorance de l'écriture sur tablettes de bois, sur peaux corroyées, ou sur papyrus.
Que les caractères de certaines inscriptions grecques ressemblent beaucoup à ceux des inscriptions puniques, c'est ce qui est incontestable ; il s'ensuit seulement que la forme primitive des signes de l'écriture a persisté , plus ou moins reconnaissable, pendant longtemps chez les Grecs. Je ne nie pas qu'au temps des guerres médiques les lettres fussent encore connues sous le nom de caractères phéniciens. Mais les Grecs n'ont jamais eu de mot particulier pour désigner les caractères de l'alphabet : on se servait de termes généraux, comme éléments, dessins, etc. Rien d'étonnant que, pour se faire entendre, on y ajoutât des épithètes; et, tant qu'on ne se servit que des seize cadméennes , c'est-à-dire
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jusqu'au milieu du v siècle avant notre ère, l'épithète de phéniciennes convenait parfaitement à ces lettres: la désuétude où tomba cette appellation, soit comme simple adjectif, soit prise substantivement, s'explique par l'invention des lettres nouvelles, qui ont grossi d'un tiers, peu à S m, il est vrai, l'alphabet assez indigent venu de Phénicie. uant à la date de l'importation , elle reste problématique ; mais la tradition qui fait remonter jusqu'au temps de Cadmus, c'est-à-dire jusqu'au xvr siècle avant notre ère, cet événement considérable, a plus de vraisemblance, à mon avis, et mérite plus de créance qu'un système arbitraire qui le ramène en deçà du commencement des olympiades. Si tout n'est pas historiquement vrai dans la tradition qui concerne Cadmus , le fond même de la légende est inattaquable ; et ce fond, c'est l'antiquité de l'importation des lettres phéniciennes en Grèce.
On ne prétend pas que le silence d'Homère sur l'écriture soit un silence absolu , ce serait chose impossible; mais on soutient que , là où il en parle, il ne s'agit point d'une écriture alphabétique. Voici ce passage fameux *; je le traduis aussi littéralement qu'il m'est possible : « Prœtus envoya Bellérophon en Lycie, et lui donna des signes funestes, ayant écrit sur une tablette bien pliée beaucoup de choses qui devaient lui faire perdre la vie ; et il lui recommanda de présenter la missive à son beau-père Iobatès, afin que Bellérophon pérît. »
Je n'ai jamais pu voir dans ces paroles autre chose que ce qu'y a vu toute l'antiquité: il s agit là d'une lettre en bonne et due forme , et fort détaillée encore , et suffisamment explicite pour pouvoir déterminer Iobatès à un crime contre les lois de l'hospitalité. Ce ne sont pas les mots signes funestes qui me semblent décisifs : ils veulent dire seulement un moyen de reconnaissance, comme cela est manifeste
Îuand Iobatès demande à voir le signe* apporté de la part e Prœtus, et que Bellérophon lui montre le signe fatal. Le signe , c'était la lettre elle-même, la tablette bien pliée , sur laquelle Prœtus avait écrit tant de détestables choses. Argumenter sur la vague expression de signes funestes, c'est donc sortir de la question , c'est parler du contenant et non pas du contenu. On dit que la lettre était écrite en caractères
i. Iliade, chant yi, yers 167 et luivants, — 2. Iliade, chant VI, vers m.
symboliques, idéographiques ; mais on le dit uniquement à cause du mot signes, mal interprété, et qui n'exprime pas plus ici des caractères symboliques qu'une écriture phonétique. Il s'agit de savoir si la longue lettre de Prœtus était un tableau figuré, à la manière des hiéroglyphes , ou un écrit dans le sens ordinaire de ce mot. On affirme gratuitement que c'était des hiéroglyphes. Je serais en droit d'affirmer, même sans preuve, que c'était un écrit en lettres alphabétiques.
Mais l'hypothèse que je combats n'est pas seulement gratuite, elle est contraire à toute probabilité, et même à toute vraisemblance. Quoi ! tous les peuples congénères de la nation grecque se servent de l'écriture phonétique depuis des milliers d années, et la Grèce l'ignore! Quoi! un système complet de symboles, capable d'exprimer toutes les pensées, et de suffire aux besoins a une correspondance entre parents, disparaît tout d'un coup, sans laisser ni un vestige, ni même un souvenir ! Toute la Grèce quitte subitement un antique usage, à un certain jour, ppur adopter, sans réclamation aucune, un usage étranger! Mais les peuples qui se servent d'une écriture symbolique ne la quittent guère, quels qu'en soient les inconvénients. Les/ Égyptiens ont conservé leurs hiéroglyphes avec une invincible obstination, en dépit même de la conquête , rejetant et l'alphabet punique des Hycsos , et l'alphabet zend des Perses, et les alphabets perfectionnés des Grecs et des Romains : s'ils finirent par écrire comme tout le monde , c'est quand il n'y eut plus d'Egypte ni de peuple égyptien que dans l'histoire. Les Chinois ne sont pas
Eres d'échanger leurs lettres sans nombre contre un alphaet plus simple et plus rationnel. Quoi ! dirai-je encore, les Phéniciens ont fait, dès les temps Tes plus reculés, des établissements sur toutes les côtes de la Grèce; ils ont communiqué aux Grecs le culte d'Âstarté, devenue si gracieuse chez les poètes sous le nom d'Aphrodite; ils ont avec les Grecs de perpétuelles relations de voisinage et de commerce ; et c'est au bout de mille ans et plus que les Grecs s'aperçoivent qu'ils peuvent emprunter aux Phéniciens quelque chose de plus précieux que leurs marchandises , et même que la
Sourpre de Tyr ; et ces Grecs, qui ont négligé pendant tant e siècles de peindre aux yeux les mots de leur langue , ils attendent qu'Homère ait chanté et que leur poésie soit à l'apogée , pour se mettre à l'école des barbares et apprendre
d'eux les lettres de l'alphabet ! Quant à moi, j'aimerais mieux cent fois , hypothèse pour hypothèse , admettre que les populations primitives de la Grèce, ces Pélasges dont les monuments nous frappent encore d'admiration , n'ont pas été dénuées de la connaissance et de l'usage de l'écriture alphabétique , ce puissant véhicule de la pensée.
Je terminerai par une observation bien simple, c'est qu'il y avait telle sorte de poésie , dans ces temps où l'écriture alphabétique était soi-disant inconnue, qui précisément n'était pas faite pour être chantée , et qui ne pouvait que courir manuscrite de main en main. Je veux parler des ïambes. Se figure-t-on ces violentes satires où Àrchiloque avait distillé sa rage contre Lycambès , déclamées en public par le poète ou par un rhapsode? Elles n'ont pu tomber que tard dans le domaine de la rhapsodie, quand ce n'était plus
Îour les auditeurs que de beaux vers ; quand Lycambès et rchilocpie n'étaient plus, et que le temps avait emporté avec lui les violentes passions dont s'était inspiré le poète. Je n'ai pas tout dit, tant s'en faut, sur une question si controversée ; mais j'ai presque regret à ces pages qui eussent pu être plus fructueusement remplies. Peut-être eussé-je dû me borner à élever une fin de non-recevoir contre le paradoxe que j'ai pris la peine de combattre. Ce n'est , en définitive, qu'un écho du scepticisme historique du dernier siècle. On conçoit que ceux qui niaient l'authenticité du Pentateuque aient appliqué leurs théories aux œuvres de l'antiquité profane. Pour eux la civilisation n'était dans le monde qu'une nouvelle venue ; l'Jiistoire du haut Orient n'était que fables, et les monuments du génie des vieilles races qu'impudentes supercheries de faussaires. Les merveilles mêmes de l'Egypte des Pharaons ne les pouvaient convaincre que l'humanité avait depuis longtemps le don de faire de grandes choses. Nous n'en sommes plus, grâce à Dieu, à cette critique qui retranchait aux pyramides de Memphis deux mille ans de leur existence ; qui soutenait que Manéthon , Sanchoniaton et Bérose étaient des noms sans réalité, et leurs ouvrages, tant cités par les historiens, des contes imaginés à plaisir, et jetés en pâture à la crédulité des lecteurs. Nous avons vu sortir du néant Ninive disparue depuis vingt-cinq siècles, et nous avons contemplé les œuvres admirables de l'art assyrien. Nous savons la date des pyramides et de monuments bien plus anciens que les pyramides mêmes.
9fc CHAPITRE Ht.
Nous pouvons lire de nos yeux , toucher de no* mains des papyrus, je dis parfaitement authentiques, couverts d'une écriture très-bien formée, et qui sont antérieurs de plus de mille Ans à la naissance de Moïse. Le système d'écriture n'importe nullement : oe sont des manuscrits. Aussi Moïse nous paraît-il quelque peu moderne , eu égard à cette prodigieuse antiquité. Qu'est-ce donc d'Homère» qui a dû vivre si longtemps après Moïse? Et si Moïse, l'homme du désert, le chef d'une race errante, a laissé des écrits, et non pas seulement une tradition orale , comment peut-on affirmer que , cinq siècles et plus après Moïse , chez une nation où floris- Saient les arts, fixée de tout temps dans des villes, en relation avec tous les peuples du monde alors connu , couvrant de ses établissements en Grèce et en Asie une étendue de
faisaient profession de la poésie et consacraient leur vie au culte des Muses, et que les petits enflants de Tyr ou de Jérusalem auraient pu en remontrer, sur les éléments les plus simples, aux incomparables génies dont l'éclat luit encore aujourd'hui sur l'univers?
Le bon sens est la hache qui frappe les coups les plus sûrs dans l'échafaudage des systèmes trop ingénieux* Il en savait quelque chose, le spirituel philologue qui refusait la discussion sur les problèmes soulevés à propos des épopées d'Homère, et qui répondait, avec le poète comique, à des raisonnements désavouas pai1 la raison : « Non. tu ne me pérsua* deras pas, quand tu m'aurais persuadé1 1 »