‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 13 sur 98 · Arittoptane, Pfutus, vers · texte numérisé non relu

Arittoptane, Pfutus, vers

MUTES ÉL&VtÈ SUR L'EXISTENCE D'HOMÈRE. — ANALYSE DE L'iLlADE. — ANAlyse de l'odyssëb. — l'odyssee et l'iliade sont-elles l'oeuvre do même poete? — qc'll n'y a eu qu'un homère. — date probable de l'existence d *ho m ère. — qu'homère était ionien.— traditions vulgaires sur la y1e d*homère. — caractères des dieux d'homère. — caractère bacfljlle. — caractère d'ulyftsb. — caractère dbs autres héros i'iomèrb* — les héroïnes d 'homère» — naïveté de la poésie d'homère. — descriptions d'homère. — homère jugé par les moralistes. — style d'Homère. — versification d'homère. — transmission des épopées ho- ■émques. — travaux des critiques alexandrins. — interpolations. — du chant xie de l'odyssée. *-*• conclusion.

Doute* élevé* Mur l'exlgtence d'Homère.

« Qui croira, dit Fénelon1, que V Iliade d'Homère, ce poème si parfait, n'ait jamais été composé par un effort du génie d'un grand poète, et que, les caractères de l'alphabet ayant été jetés en confusion, un coup de pur hasard, comme ttn coup de dés, ait rassemblé toutes les lettres précisément dans l'arrangement nécessaire pour décrire, dans des vers pleins d'harmonie et de variété, tant de grands événements; pour les placer et pour les lier tous si bien ensemble ; pour peindre chaque objet avec tout ce qu'il a de plus gracieut, de plus noble et de plus touchant; enfin pour faire parler chaque personne selon son caractère, d'une manière si naïve et si passionnée? Qu'on raisonne et qu'on subtilise tant qu'on voudra, jamais on ne persuadera à un homme sensé que ï Iliade n'ait point d'autre auteur que le hasard. »

Cette argumentation, au xvnc siècle, semblait irréprochable. Nul ne contestait alors l'unité de V Iliade ou de l'Odyssée, ni l'art qui avait présidé à la composition de ces ouvrages. Mais tout a bien changé depuis. Ce n'est pas ce raisonnement de Fénelon qui aurait démontré à Vico l'existence de Dieu, puisque Vico niait précisément la personnalité d'Homère» Frédéric Auguste Wolf en eût été touché bien moins encore. Les Grecs, suivant lui, n'avaient appris que tard à former un ensemble poétique, à composer de vrais poèmes. Tout était hasard dans la naissance de Y Iliade et

t. Jk l'esisttnc* û$ Dieu, X** pwtie, chapitre i.

de YOdyssée : elles s'étaient formées successivement de la réunion de chants d'abord distincts , et qui étaient l'œuvre des membres divers d'une môme famille d'aèdes ; elles n'étaient devenues ce que nous les voyons que par le travail des siècles, et surtout par la compilation faite au temps de Pisistrate. Les Wolfiens purs sont assez rares ; mais il ne manque pas de personnes, même dans notre pays, qui tiennent pour article de foi tel ou tel des paradoxes sur les-

Îuels repose le système. Il y a, pour ainsi parler, des doutes ans l'air, à propos de la personne d'Homère et du caractère des poésies nomériques. Il faut donc, avant tout, prouver qu'Homère n'est pas simplement un nom ; c'est à-dire prouver que les épopées homériques sont des poèmes dans toute la force du terme, faits de main d'ouvrier, et composés , comme disait Fénelon, par un effort du génie d'un grand poète. Les assembleurs de nuages ont si bien fait, qu il est indispensable, de notre temps, de démontrer ce qui était, dans un autre siècle, l'évidence même, ce qui servait à démontrer Dieu. La tâche, heureusement pour moi, est des plus faciles. Il suffît de faire le sommaire exact de Y Iliade et de l' Odyssée, et de conter naïvement les deux poèmes, comme des histoires merveilleuses dont on n'aurait retenu que les principaux traits. C'est ce que sentent très-bien Wolt et les siens : aussi se sont-ils toujours abstenus de rappeler à notre mémoire, par un fidèle exposé, l'ordre et la succession des parties dont les deux épopées se composent. « Ils jugent la peinture, dit un critique1, sur une déposition de témoins, sur le vu de je ne sais quelles pièces procédurières, et refusent la confrontation du tableau lui-même. »

Analyse de l'Iliade.

L' Iliade commence au moment où éclate la querelle entre Agamemnon et Achille. Irrité de l'enlèvement d&Briséis, sa captive, Achille se retire sur ses vaisseaux, et se condamne à une absolue inaction. Il appelle, par l'intermédiaire de sa mère Thétis, la colère du maître des dieux sur l'armée tout entière. Jupiter abuse Agamemnon par de fausses espérances, et le chef des confédérés livre le combat aux Troyens. Dès ce jour, l'absence d'Achille se fait sentir : les Grecs, auparavant victorieux, et qui tenaient étroitement serrés leurs enne-

1. E. Havct, de Homericorum poematum origine el unitate, pa$e 52.

mis dans les murs d'Ilion , en sont réduits à craindre pour leur camp et leurs navires. Une courte trêve est conclue; on donne la sépulture aux morts, et les Grecs, afin de se garantir contre une surprise, environnent leur camp d'un mur et d'un fossé.

La trêve est expirée; la lutte s'engage de nouveau. Les Troyens mettent les Grecs en fuite; Hector poursuit les fuyards jusqu'au fossé, où il s'arrête enfin à la chute du jour. Découragés, frappés de terreur, les Grecs ne voient plus de salut que dans Achille : ils dépêchent des députés pour apaiser le héros; mais Achille demeure inexorable.

Au lever du soleil, le combat recommence. Les Grecs les plus braves sont blessés , et quittent la mêlée. Le spectacle de ce désastre fait quelque impression sur l'âme d'Achille ; mais il se borne à envoyer Patrocle examiner de plus près ce qui se passe. Cependant Hector franchit le fossé, escalade le rempart, et les Grecs cherchent un refuge dans leurs navires. Ils reviennent pourtant à l'ennemi ; et pendant longtemps la victoire reste douteuse. Mais les Grecs sont une seconde fois vaincus : c'est dans le camp même, c'est sur les navires qu'ils sont réduits à se défendre. Patrocle, saisi d'indignation et de pitié, revient auprès d'Achille *. il supplie le héros de secourir enfin les Grecs, ou tout au moins de permettre que lui-même il revête ses armes et conduise les Myrmidons au combat. En ce moment, une lueur sinistre éclate aux yeux : c'est le navire de Protésilas qui brûle, embrasé par la main des ennemis. Achille n'est point encore apaisé : il persiste dans son inaction ; mais il permet à Patrocle de combattre à sa place. Patrocle revêt les armes d'Achille, et court à sa perte, mal protégé, contre le courroux d'une divinité puissante , par les conseils et par les prières de son ami. Apollon le dépouille de ses armes ; Euphorbe le blesse; Hector l'achève. La bataille se ranime avec 1 foreur autour de son cadavre. Antilochus va annoncer îi Achille que Patrocle n'est plus, et que les Grecs ne peuvent parvenir à repousser les Troyens hors des retranchements. Un imagine assez la douleur d'Achille, sa rage, ses gémissements, Tes menaces terribles qu'il profère contre le meurtrier. Il n'a plus ses armes; il ne peut courir dans la mêlée. H sort néanmoins ; mais il s'arrête près du fossé, soutenu par les paroles d'Iris, et couvert de l'égide de Pallas. « Trois fois, dit te poète, le divin Achille pousse un grand cri pardessus

4î CHAPITRE IV.

le fossé, et trois fois les Troyens et leurs illustres alliés sont troublés d'épouvante*. » Enfin les Grecs respirent, et le corps de Patrocle est mis en lieu de sûreté.

Tandis que les Troyens tiennent conseil, durant la nuit, non loin des vaisseaux, Achille convoque, de son côté, l'assemblée des Grecs ; et, désormais tout entier à la vengeance, il renonce à son inaction , et dépose ses ressentiments contre le filsd'Atrée. Vulcain, à la prière de Thétis, lui a forgé des armes nouvelles. Il s'en couvre, et se précipite sur les Troyens. Ce n'est point une bataille, c'est un carnage. Bientôt il ne reste debout, dans la plaine, qu'Hector, victime réservée aux destins; enfin Hector lui-même tombe sous la main d'Achille. Le vainqueur fait à Patrocle de magnifiques funérailles. Cependant le vieux Priam, conduit par un dieu, vient trouver Achille dans sa tente, cour racheter le cadavre d'Hector. Achille n'est point insensible à la douleur ni aux prières du vieillard; Priam remporte à Troie les tristes dépouilles de son fils , et les Troyens célèbrent , dans la douleur et dans les larmes, les obsèques de leur noble héros.

Cette esquisse est bien grossière ; mais je n'ai pas eu la prétention de montrer tout ce qu'il y a d'admirable dans le plan et dans la composition de X Iliade. J'ai voulu simplement prouver que V Iliade avait un plan, et que la composition de ce poëme n'était point en désaccord avec les plus sévères prescriptions d'une raison môme exigeante. L'unité de V Iliade y la pensée qui vit d'un bout à l'autre, à laquelle se rattachent, plus ou moins étroitement, toutes les inventions qui remplissent le poème» c'est la colère d'Achille: elle n'est pas dans tous les événements, j'en conviens ; mais elle est dessous, si j'ose dire ; mais, sans elle, les événements perdent toute signification. Les épisodes mêmes ne sont jamais des hors-d'œuvre, quoi qu'on en ait dit: supprime*, par exemple, les adieux d'Andromacjue et d'Hector, l'épopée subsistera toujours, mais amaigrie, trop réduite, et déjà déformée. Les épisodes, d'ailleurs, ne ressemblent nullement à de petites épopées ayant eu jadis une existence par elles-mêmes, avant d'être enchâssées dans V Iliade: ils ne forment jamais un tout complet ; et, à chaque instant, presque à chaque vers , ils fourmillent d'allusions aux faits qu'on a dû lire avant d'arriver à ces prétendus poèmes. Sans les

i . Itiadi% cbant XVIII, vers tW, »9.

épisodes, en un mot, Y Iliade serait enoqre Vlliode] mais, sans Vttiaiç , les épisodes ne sont rien.

la Harpe, qui m mérite pas beaucoup d'être cité quand il écrit sur les anciens, a trouvé, au moins une fois, des accents dignes du sujet; c'est quand il parle de 17/wwfo, et de l'art incomparable qu'y déploie Homère,

« Je voyais avec regret, je ravoue, dit le critique, que les combats allaient recommencer après l'ambassade des Grecs 5 et je me disais qu'il était bien difficile que le poëte fît autre chose que de se ressembler, en travaillant toujours sur un même fond. Mais , quand je le yis tout à coup devenir supérieur à lui-même dans le onzième chant et dans les suivants ; s'élever d'un essor rapide à une hauteur qui semblait s'accroître sans cesse ; donner à son action une face nouvelle; substituer h quelques combats particuliers le choc épouvantable de deux grandes masses précipitées Tune sur l'autre par les héros qui les commandent et les dieux qui les animent; balancer longtemps avec un art inconcevable une victoire que les décrets oe Jupiter ont promise à la valeur d'Hector; alors la verve du poëte me parut embrasée de tout je feu des deux armées : ce que j'avais lu jusque-là , et ce que je lisais, me rappelait l'idée d'un vaste incendie, qui, après avoir consumé quelques édifices, aurait paru s'éteindre faute d'aliments, et qui, ranimé par un vent terrible, aurait mis en un moment toute une ville en flammes. Je suivais, sans pouvoir respirer, le poëte qui m'entraînait avec lui; j'étais sur le champ de bataille ; je voyais les Grecs pressés entre les retranchements qu'ils avaient construits et les vaisseau* qui étaient leur dernier asile ; les Troyens se précipitant en foule pour forcer cette barrière; Sarpédon arrachant un des créneaux de la muraille: Hector lançant un rocher énorme contre les portes qui la fermaient, les faisant voler en éclats» et demandant à grands cris une torche pour embraser les vaisseaux ; presque tous Iqs chefs de la Grèce, Agamemnpn , Ulysse, Diomède, Eurypyle, Machaon, blessés et hors de combat; le seul Ajax, le dernier rempart des Grecs, les cou* vrantdesa valeur et de son bouclier, accablé de fatigue, trempé de sueur, poussé jusque sur son vaisseau, et repous* sant toujours l'ennemi vainqueur; enfin, la flamme Relevant de la flotte embrasée, et, dans ce moment, cette grande et imposante figure d'Achille, monté sur son navire, et reçar* dant, avec une joie tranquille et cruelle, ce signal que Jupiter

avait promis et qu'attendait sa vengeance. Je m'arrêtai, comme malgré moi , pour me livrer à la contemplation du vaste génie qui avait construit cette machine, et qui, dans l'instant où je le croyais épuisé, avait pu ainsi s'agrandir à mes yeux : j'éprouvais une sorte de ravissement inexprimable; je crus avoir connu, pour la première fois, tout ce qu'était Homère; j'avais un plaisir secret et indicible à sentir que mon admiration était égale à son génie et à sa renommée ; que ce n'était pas en vain que trente siècles avaient consacré son nom ; et c'était pour moi une double jouissance de trouver un homme si grand, et tous les autres si justes. »

Analyse de FOdyMée.

V Odyssée, plus encore que Y Iliade, prouve un poète, comme l'univers prouve un Dieu. Dans \ Iliade, les parties se suivent simplement selon l'ordre chronologique, pendant le temps que dure l'action racontée. Ce n'est pas le poète seul qui nous raconte le retour d'Ulysse: c'est de la bouche du héros que nous apprenons les vicissitudes qui ont agité sa vie depuis son départ de Troie jusqu'à son départ de l'île de Calypso. Quand le poème commence , il y a bien des années déjà que Troie est prise, et qu'Ulysse tâche en vain d'atteindre le rivage de sa chère Ithaque, et de voir s'élever, comme dit le poète, ,1a fumée de la terre natale. Pénélope ne sait plus comment résister aux obsessions des prétendants,

Sui la somment de choisir enfin un époux. Télémaque, son ls, encouragé par Minerve, convoque l'assemblée du peuple, et dénonce, ep face des prétendants eux-mêmes, les indignités qui se commettent dans le palais d'Ulysse. Il part ensuite pourPylos et pour Lacédémone, où il va s'enquérir, auprès de Nestor et de Ménélas, si l'on n'a point entendu parler de son

S ère. Télémaque, jusque-là, n'avait guère été qu'un enfant : s'exerce désormais aux actions viriles; et Ulysse, à son retour, trouvera un fils digne de lui, et capable de lui prêter un utile secours, quand il fera sentir aux prétendants la pesanteur de son bras.

Cependant Ulysse languit dans l'île d'Ogygie, où le retient Calypso, loin de sa patrie et du commerce des hommes. Les dieux ont enfin pitié de son infortune : il quitte un séjour détesté, monté sur un radeau construit par ses propres mains. Mais la haine de Neptune ne s'est point endormie : le dieu se souvient d'un fils à venger. Le radeau est brisé par

fioitus. 45

la tempête; Ulysse échappe pourtant au danger, et aborde, mourant de faim et de fatigue, sur le rivage de l'Ile de Schérie, fortuné pays desPhéaciens. Alcinoûs, roi de l'île, reçoit dans son palais le naufragé suppliant; et Ulysse, en retour d'une hospitalité empressée , conte aux Phéaciens ses merveilleuses aventures. Il dit comment les vents orageux l'ont successivement poussé sur les côtes des Ciconiens, chez les Lotophages, et dans la contrée habitée par les Cyclopes; comment Polyphème le retint captif dans son antre, lui et ses compagnons; il peint les sanguinaires festins du hideux fils de Neptune, la vengeance éclatante de tant de meurtres, et le stratagème qui sauva les captifs survivants. Il transporte ses auditeurs avec lui chez Éole, le roi hospitalier, mais qui ne souffre pas qu'on abuse de ses dons et qu'on méprise ses conseils; chez les Lestryçons, géants anthropophages; dans l'Ile où l'enchanteresse Circé change les hommes en bêtes; dans la contrée des ténèbres, où le héros avait évoqué les âmes des morts, avides de goûter le sang du sacrifice. Il échappe à la séduction du chant des Sirènes, à la gueule béante de Scylla et de Charybde, et il encourt la colère du Soleil, dont ses compagnons ont égorgé les bœufs. C'est de l'îte du Soleil que la tempête , après avoir brisé son navire, l'avait jeté sur les côtes d'Ogygie.

Les Phéaciens, charmés des récks d'Ulysse, le comblent de présents, et lui donnent, pour retourner dans sa patrie, un de leurs vaisseaux, qui suivaient, sans jamais dévier, leur route à travers les ondes. Il dormait quand Je navire toucha le rivage d'Ithaque : les Phéaciens le déposent tout endormi sur sa terre natale , avec les trésors qui étaient son bien. Éveillé, et quand il s'est assuré que les Phéaciens ne l'ont point abandonné sur quelque rive inconnue, il se rend chez le porcher Eumée, le plus fidèle de ses serviteurs, et il apprend de lui tout ce qui s'est passé durant sa longue absence. Télémaqué est revenu de son voyage, et a échappé aux embûches que lui tendaient les poursuivants de Pénélope pour le faire périr. Il vient lui-même chez Eumée, et y trouve son père. Ulysse s'ouvre à Télémaqué ; mais il exige de lui le secret le plus profond et sur sa présence et sur ses desseins.

Eumée introduit Ulysse dans la ville, et jusque dans le palais où les prétendants dévorent son patrimoine. Nul ne reconnaît le roi d'Ithaque, sous les haillons du mendiant, et

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sous les rides dont Minerve a sillonné son visage. Je me trom* pe : un vieux chien à demi mort sur un fumier, agita sa queue et baissa les oreilles, dès qu'il sentit s'approcher le maître qui l'avait élevé, La vieille Kuryclée devine aussi Ulysse, mais aune marque tout extérieure. Ulysse lui impose, comme à Télémaque, un absolu silence.

Pénélope s'avise, pour dernier expédient, de promettre d'épouser celui des prétendants qui vaincra tous ses rivaux dans le combat de l'arc. Mais c'est l'arc d'Ulysse qu'il faut tendre ; et toutes les mains sont trop débiles pour en venir à bout. Le mendiant demande à essayer, et finit par l'obtenir, sur les instances de Télémaque. Il tend l'arc sans effort, et atteint le but; puis, aidé de son fils, d'Eumée et d'un autre serviteur fidèle, il fait payer aux prétendants et à leurs corn» plices le prix de leur insolence et de leurs crimes. Ulysse, qui a repris «a forme première et sa beauté, se fait reconnaître à Pénélope. Le lendemain, il quitte la ville, pour se soustraire à la fureur des parents de ceux dont il a tiré vengeance, et pour visiter Laërte, son vieux père, dans sa maison des champs. L'ennemi vient l'assaillir jusque dans cette retraite; mais, après une lutte de quelques instants, la paix se conclut entre les deux partis, grâce à l'intervention des dieux.

I/4»dy«»ée ei iiitade aont-ellc* r<euvp*e On même poëte f

C'est un grand poète qui a composé Y Iliade; c'est un poète non moins grand qui a composé Y Odyssée. Nul doute sur ce

f>oint. Mais le poète de Y Odyssée esMl aussi le poète de 'Iliade; n'y a-t-il qu'un Homère ou en doit-on admettredeux? c'est là une question depuis longtemps controversée, et sur laquelle de bons esprits sont d'avis différent. La dualité a eu ses partisans, jusque dans l'antiquité même, mais peu nombreux, ce semble, et qui n'alléguaient pas, à l'appui de leur opinion, des raisons bien plausibles. Ces séparateurs, ces cho~ nzontes, comme on les nommait, étaient des grammairiens de cette première école d'Alexandrie, où l'on s'occupait infiniment plus des mots que des idées, et de la versification que de la poésie. Je croirais pourtant leur faire injure si je les jugeais d après ce que rapportent d'eux les scoliastes d'Homère. Les chorizontes niaient, suivant ceux-ci, que le même auteur eût pu dire, dans un poème, que Cassandre était la plus belle des filles de Priant, et, dans l'autre, que

HOMÈEB, i7

c'était Laodice. Us trouvaient non moins étrange que la Crète eût cent villes dans V Iliade, et seulement quatre-vingt-dix dans X Odyssée.

Ce n'est point sur de pareilles vétilles que fondent leur système ceux qui , de nos jours , ont remis en honneur l'opinion des cborizontes. C'est dans l'examen de la nature diverse des deux jpoëmes qu'ils ont généralement cherché leurs motifs de créance. Ainsi, V Iliade est plus pathétique et plus simple ; X Odyssée est plus morale et plus complexe ; dans l'une, c'est l'enthousiasme qui domine , et Je mouvement d'un récit passionné y suffit a l'intérêt ; dans l'autre, la combinaison des parties supplée à la rapidité de l'action : le poète y sonde plus profondément les replis du cœur humain, et d'une main plus savante, et avec une conscience plus ré* fléchie. Ulliaa*, épopée de guerres et de hatailles, dut être, suivant eux, composée dans des temps asses voisins de l'époque des héros, dont elle respire l'esprit, et non loin de» lieux qui avaient été le théâtre de leurs exploits, et qui sont décrits dan6 le poëme avec une fidélité si naïve, V Odyssée est le tableau d une civilisation plus perfectionnée, et plus curieuse des arts qui procurent le bien-être de la vie ; c est, k bien des égards, une épopée de marchands et d'explorateurs de terres lointaines. Elle doit dater de cette époque d'heureuse activité où les villesf ioniennes donnèrent le premier essor à leur commerce, et firent leurs premières tenta» tives de navigation. Il n'est pas jusqu'à la langue, qui, malgré l'uniformité du dialecte épique, n ait des différences sensU blés dans les deux poèmes : plus naïve et plus rapprochée des formes éoliques dans Vlltade; plus savante et déjà plus voisine de l'ionien dans X Odyssée.

Tels sont les motifs principaux pour lesquels les chorwontes d'aujourd'hui regardent X Iliade et X Odyssée comme l'oeuvre de deux poètes distincts, et qui n'ont vécu ni dans te même temps, m peut-être dans les mêmes lieux1.

Qu'il n'y m eu qu'an Homère.

La différence des deux sujets explique suffisamment, selon moi , la différence de caractère qui éclate dans les deux

1. Voyez l'article Homère, par M. Guigniault, dans Y Encyclopédie des aene eu monde. C'est un substantiel résumé de tout ce qui a trait aux questions 5ou« lw#e» I propos d'Homtov . fauteur y soutient l'opinion des çhoriiontes,

poèmes ; et l'art plus savant, si Ton veut, dans Y Odyssée que dans V Iliade, prouve seulement que Fauteur de YOdyssée avait été forcé de tirer des ressources de son génie beaucoup plus que n'avait dû faire l'auteur de Y Iliade, pour soutenir jusqu au bout l'attention toujours si prompte à défaillir. II serait faux de dire que les sentiments des néros et des héroïnes de Y Iliade sont d'un ordre moins élevé , d'une pureté moins idéale que ce que nous admirons dans Y Odyssée. Andromaque , par exemple , ne le cède point à Pénélope ; et l'Hélène de Y Iliade n'est pas indigne, tant s'en faut, de cette Hélène qui reçoitTélémaque dans son palais. Les guerriers de Y Iliade ne sont pas toujours des saccageurs de villes et des tueurs d'hommes. Les mortels plus pacifiques de Y Odyssée ne Sont pas tous des modèles de vertu; et plus d'une fois nous surprenons en eux, même chez les plus sages, des passions qui ne sont pas très-civilisées, et des appétits quelque peu sauvages. C'est le même homme dans les deux poèmes, mais vu sous deux aspects divers, là dans sa vie guerrière, ici dans sa vie sociale. L étude morale, dans Y Odyssée, est plus étendue, plus approfondie peut-être, plus réfléchie, j'y consens, que dans Y Iliade. Il serait étrange qu'il n'en fût pas ainsi, et (ju'un poème où tout est action, et que remplissent des récits de batailles, contînt tous les enseignements qui abondent dans le poème du foyer domestique et des arts de la paix. Qui empêche d'ailleurs d'admettre, avec la tradition antique, que Y Iliade fut la production de l'âge viril du poète , et Y Odyssée l'œuvre de sa puissante vieillesse, alors qu'il avait beaucoup vécu, et qu'il avait vu, comme son héros, les villes de beaucoup de peuples et étudié leur esprit; alors qu'il devait se plaire et aux méditations intérieures et aux histoires sans fin? Pourra-t-on dire qu'il y a la trace, dans Y Odyssée, d'arts plus perfectionnés? Mais le bouclier d'Achille, pour prendre un exemple, est quelque chose d'aussi artistement travaillé, j'imagine, que les plus rares merveilles du palais d'Alcinoûs. Les navires qui avaient porté de Grèce en Asie l'innombrable armée commandée par Agamemnon prouvent que la navigation n'était pas chose nouvelle dès le temps de la guerre de Troie, ni par conséquent les explorations de terres plus ou moins lointaines, et que le poète de Y Iliade , en quelque temps qu'il ait vécu, a pu, si telle était sa fantaisie, composer une épopée de marchands, comme on dit, et de voyageurs aventureux : il y avait bien des siècles déjà

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que les Argonautes avaient découvert le royaume d'Êétès et conquis la toison d'or. La confrontation impartiale des deux poèmes, dans ce qui tient aux arts de toute sorte, est la condamnation des chorizontes : Y Iliade et V Odyssée se complètent Tune l'autre , mais ne se contredisent pas. Quant aux archaïsmes de Y Iliade, ce sont choses bien plus imaginaires encore; et Ton peut défier les plus habiles philologues d'établir cette soi-disant diversité sur autre chose que des illusions ou des systèmes préconçus : les traces du dialecte éolique ne sont pas moins sensibles dans Y Odyssée que dans Y Iliade, et les germes de l'ionien futur poussent également, si j'ose dire, dans les deux poèmes ; tous deux sont écrits dans cette langue achéenne dont nous avons parlé ailleurs , dans le dialecte intermédiaire entre l'éolique et l'ionien. Mais, quand môme il serait avéré que telles et telles formes plus anciennes prédominent dans Y Iliade, je serais en droit d'affirmer ou que c'est pur caprice du poète, ou que ces archaïsmes sont tombés en désuétude précisément dans cet intervalle de trente ans, plus ou moins, qui sépare la composition de V Iliade de celle de Y Odyssée.

Mais le style, les tours de phrase, l'ordre et le mouvement des pensées ! mais la versification ! mais les formules consacrées! mais les épithètes traditionnelles! C'est là ce que les chorizontes négligent de comparer dans les deux poèmes, le n'hésite pas à dire que cent vers pris au hasard dans l'un ne ressemblent pas moins à cent vers pris dans l'autre , et pour la facture, et pour la tournure, et pour le mouvement général, que ceux-ci ne ressemblent à tous les vers qui les précèdent et les suivent. Si le style est l'homme môme , comme dit Buffon, le même style c'est le même homme. Il n'y a qu'un Homère. Le style ne s'enlève pas ; et, malgré tous les efforts, on ne prend pas le tour d'esprit d'un autre : on n'écrit qu'avec soi-même, mieux qu'autrui ou plus mal, aussi bien peut-être, mais toujours autrement. Sans doute c'est une grande merveille que le même homme qui a composé Y Iliade soit aussi l'auteur de Y Odyssée. Mais le phénomène de ressemblance admis par les chorizontes est bien F lus inouï encore. Le vieux pythagoricien Ennius disait que àme d'Homère avait passé dans la sienne ; et l'on sait quel Homère c'était qu'Ennius. C'est bien une autre métempsycose qu'il nous faudrait admettre, pour donner raison à ces pythagoriciens nouveaux. Il y a une chose cent fois plus

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extraordinaire que l'existence d'un Homère unique , c'est l'existence de deux Homère*.

Paie probable de reilstence d'Hopière.

J'ai dit ailleurs que le poète de V Iliade et de Y Odyssée voyait les hommes et les choses de l'âge héroïque dans un lointain favorable à la perspective , et qu'il s'imaçinait vivre dans un monde dégénéré , eu égard aux merveilles et aux prouesses des anciens jours. Mais , si Homère n'est pas le contemporain des grands événements qu'il raconte, il a vécu toutefois dans un siècle où la mémoire en était fraîche encore et toute vivante : c'est un fait, je pense, oui n'a pas besoin de démonstration. « J'estime, dit Hérodote', qu'Ho* mère et Hésiode ne vivaient que quatre cents ans avant moi. » D'après cette opinion , Homère aurait été contemporain de Lycurgue , et serait postérieur de plus de trois siècles à la prise de Troie. Je suis convaincu qu'il faut reporter sa date un peu plus haut que l'époque de Lycurgue, et peut» être jusque vers l'an 1000 avant notre ère1. Les traditions relatives à Lycurgue nous montrent, comme je l'ai déjà remarqué, le législateur de Sparte recueillant et copiant les poèmes homériques, fameux dans toute l'Asie Mineure. Et, quand ces poèmes ont été composés, la Grèce était encore gouvernée

Ear des monarques héréditaires , descendants des anciens éros. C'est pour charmer les loisirs de ces rois que chantait Homère, comme Thamyris, Phémius et Démodocus avaient chanté pour charmer les loisirs de leurs ancêtres. Si vous faites vivre Homère à une époque plus rapprochée, il y a mille choses dans ses poèmes que vous ne pouvez plus expli** quer. Ce n'est pas en pleine démocratie que le poète se serait écrié :« Le commandement de plusieurs n'est pat bon ; qu'il n'y ait qu'un seul chef, qu'un seul rpi ♦. »

Qu'Homïr* ét*H Unie».

Sept villes se sont disputé l'honneur d'avoir donné la naissance à Homère ; mais plusieurs n'apportaient, à l'appui

1. Ottfried Mtiller, qui repousse l'hypothèse des ohorizontes, en * invente* une autre bien plus inadmissible. Homère aurait conçu le plan de Y Odyssée, majg ce n'est pas lui, c'est un de ses disciples dévoués qu'il aurait chargé de le réaliser. — a. Livre U, chapitre un, — 3. Les anciens placent généralement Homère & une époque plus reculée, mais non pas au delà des temps qui correspondent à Tan 1000, ~ 4. /Mai*, chant 11, vers 204.

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de leur prétention , que des titres de seconde main, ou même plus que suspecte : ainsi Colopbon, Ioe, Argos, Salamine. Athènes ne le revendiquait pour sien, que parce qu'elle était la métropole de Smyrne. te débat vraiment sérieux n'est au'entre Smyrne et Chios. C'est à Chios que florissait l'école des rhapsodes qu'on nommait les Homérides, et qui se disaient les descendants d'Homère. Simonide appelle Homère l'homme de Chios. L'auteur de Y Hymne à Apollon Délien dit aux filles de Délos qu'il est l'homme aveugle qui habite dans la montagneuse Chios ' ; et Thucydide cite cet hymne comme l'œuvre d'Homère*, Quoi qu'il en soit de l'authenticité de l'hymne, il est certain qu'Homère a dû habiter Chios , et de longues années peut-être , mais non pas qu'il y est né. «Les habitants de Chios, dit un orateur cité par Aristote8, rendirent de grands honneurs à Homère, bien qu'il ne fût pas leur concitoyen. » Smyrne montrait le temple qu'elle avait élevé à sa mémoire, et où elle l'honorait comme un héros ; elle rappelait ce nom de Méonide qu'on lui donnait, et surtout celui de Mélésigène , appellation plus significative encore, Mélésigène, c'est le fils de Smyrne, le fils de la ville baignée par le Mélès. La tradition des Smyrnéens a l'avantage de concorder avec celle des Athéniens, et même avec celle de Colophon, telle que la rapporte Suidas. Homère signifie otage ; les Colophoniens disaient , d'après Suidas ,

Îu'ils avaient reçu Homère des mains des Smyrnéens. u reste, il nous importe médiocrement qu'Homère soit né à Smyrne ou à Chios ; ce qui est manifeste, même à la simple lecture de ses poèmes, c'est qu'il appartient à la Grèce d'Asie, à ce monde fortuné où se développèrent, avec une énergie si puissante, les éléments féconds apportés par toutes les familles de la race hellénique. Homère était ionien de naissance, à en juger par mille traits significatifs. On sait, par exemple, guel rôle considérable joue dans les poèmes homérique* Minerve, ou Pallas Athéné, la grande déesse des Ioniens, Il n'y a , chez Homère, aucune trace de certaines coutumes, de certains usages introduits dans la Grèce par les Doriens, tandis qu'il en a enregistré d'autres, particuliers aux cités ioniennes : ainsi la division en phratries et V existence de la classe des thètes. Un Spartiate remarque , dans les Lois de Platon4, qu'Homère a peint une société

1. Fer* îft. -r 2. fcirre m, chapitre «▼. — t. Rhétorique, lim II, chapitre Min. — 4. Livre m, page 6 W.

52 CHÀttïM IV.

ionienne, bien plus que la manière de vivre des Lacédémo* niens. Voyez d'ailleurs avec quelle exactitude géographique le poète parle, même en passant, de lieux situés dans l'Ionie du nord et dans la Méonie voisine. « Les Méoniens avaient pour chefs Mesthlès et Antiphus, tous deux fils de Talémenés, tous deux enfantés car le lacGygée, et qui menaient les Méoniens, nés au pied du Tmolus1. » Et ailleurs : « Ta race est près du lac Gyçée, là où se trouve ton domaine paternel , non loin de l'Hyllus poissonneux et de IHermus aux flots tournoyants1.» Et encore : «Et maintenant , quelque

1>art au milieu des rochers, dans les montagnes désertes, sur e Sipyle, là où sont, dit-on, les retraites des nymphes divines qui dansent le long des rives de l'Achéloûs ; là, toute I)ierre qu'elle est, Niobé ressenties douleurs dont l'affligèrent es dieux 8. «Tous ces noms qui s'accumulent comme d'euxmêmes, toutes ces images qui servent à les caractériser, ne semblent-ils pas une sorte de retour vers la contrée. natale, un ressouvenir des impressions du jeune âge? On pourrait justifier par mille exemples le mot heureux dÀristarque : « C'est un cœur ionien qui bat dans la poitrine d'Homère. »

Tradition* vulgaire* «nr la vie cTHonière.

Les écrits plus ou moins anciens qui portent le nom de Vies d'Homère racontent les longues courses du poète, les vicissitudes de son existence agitée, depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Ce sont des tissus de fables, mais où tout néanmoins n'est pas à mépriser. Je ne doute pas que le véritable Homère, comme celui de la légende, n'ait beaucoup yoyagé et beaucoup vu, et qu'il n'ait éprouvé les caprices du sort et l'injustice des hommes. Les traditions, si l'on s'en tient à ces termes, n'ont rien que de naturel et de vraisemblable. La vie d'Homère a dû ressembler à celle des aèdes dont il nous peint les traits. On dit qu'il devint aveugle dans sa vieillesse, et que, comme Démodocus, il ne cessa point de chanter, jusqu'à son dernier jour. Les sculpteurs et les peintres grecs le représentaient sous la figure d'un vieillard vénérable, les yeux éteints, mais le front rayonnant de pensée. Ce n'est point là, sans doute, le fougueux poète de Y Iliade, le peintre d'Achille et d'Ajax ; mais qui empêche de recon-

1. Iliade f chant II , vers 884 et attirants. — 2. 14*, chant XX , vers 190 et sttiyants. — s. Id., chant XXIV, vers 014 et suivants,

naître, dans cette noble image, le merveilleux conteur qui filait, au déclin de sa vie, la trame savante des aventures d'Ulysse?

Caractères de* dieux d'Homère.

Je n'ai plus à revenir sur ce que j'ai dit des sources de la poésie d'Homère. Le poète n'a créé ni ses dieux, ni ses héros, ni les événements qui remplissent Y Iliade et Y Odyssée. Parler ainsi ce n'est point ravaler son divin génie. On Ta bien vu quand nous avons exposé le plan des deux poèmes; on va le voir plus manifestement encore.

Jupiter était adoré, en Grèce, bien avant la naissance d'Homère ; mais, depuis qu'Homère eut chanté, Jupiter ne s'offrit plus à l'imagination des hommes que sous les traits dont le poète avait marqué si puissamment sa figure. « Ayant dit, le fils de Saturne fit, de ses noirs sourcils, le signe du consentement. Les cheveux du monarque, parfumés d'ambroisie, s'agitent sur sa tête immortelle; et il a fait trembler le vaste Olympe1. » Voilà bien le maître des dieux et des hommes; voilà bien le Jupiter que consacra, dans le sanctuaire d'Olympie, un artiste digne d'Homère. Au prix de ce dieu vivant, de cette réalité terrible, qu'est-ce, par exemple, que le Jupiter des Orphiques, cette abstraction vague, ce nom qui est tout, et qui demeure abîmé dans le néant de son absolue existence, sans parvenir à être rien qu'un nom?

Ce que je dis de Jupiter s'applique, plus ou moins, à tous les dieux qui jouent un rôle actif dans les épopées homériques. Homère a été longtemps pour la Grèce le théologien par excellence: sa gloire religieuse n'a commencé à pâlir que devant le vrai dieu, celui que les philosophes ont trouvé au fond de la conscience, celui d'Anaxagore, de Socrate et de Platon; elle ne s'est éclipsée qu'à la lumière du christianisme.

Quant aux héros, Homère les peut revendiquer comme siens à plus juste titre encore que ses dieux.

Caractère d'Achille.

Le caractère d'Achille est le triomphe du génie d'Homère. Achille est à la fois un héros et un homme ; et c'est là ce qui fait l'intérêt profond de Y Iliade, La passion l'aveugle; il

i. Iliade, chant ï, vers~528 et suitants.

54 chamtii iv.

voue aux Grecs une haine impitoyable; son désespoir, à la mort de Patrocle, la fureur de vengeance qui le saisit, son acharnement contre Hector, toutes ces faiblesses d'une âme imparfaite, nous en sentons le germe en nous; et les accents du poëte qui les raconte vibrent jusqu'au fond de nos entrailles. Mais, d'un bout à l'autre du poërne, l'âme d'Achille va se purifiant et grandit d'un progrès continu : la partie divine de cette puissante nature se dégage peu à

!>eu des nuages de la passion et 4e la colère, et brille à la in de tout son natif éclat. L'homme s'est évanoui, et c'est le héros seul qui reste.

Achille s écrie, le premier jour de la querelle, en regardant face à face le roi des rois * : « Ivrogne aux yeux de chien, au cœur de cerf, jamais tu n'as eu le courage de Var-t mer pour la guerre en même temps que le peuple, ni d'aller en embuscade avec les plus braves des Achéens: cela te semble la mort même. Certes, il vaut bien mieux aller par la vaste armée des Aehéens, enlever le butin de ceux qui ont pu te contredire. Roi qui dévores le peuple; mais c'est gue tu commandes à des hommes de rien; sinon, Atride, ton outrage d'aujourd'hui eût été le dernier, » Rappelé plus tard à lui-même par l'excès de la douleur, Achille reconnaîtra loyalement ses torts : « Atride, ce que nous faisons en ce moment, il nous eût été plus utile, à toi et à moi, de le faire alors que tous deux, le cœur plein d'amertume, nous nous livrâmes, pour une jeune fille, aux querelles dévorantes et à la colère1. » Et plus loin; <* Très-glorieux Atride, Agamemnon, chef des guerriers, tu peux, a ton gré. m'oBHr ces présents, comme le veut l'équité, ou bien les retenir. Mais, pour aujourd'hui, ne songeons qu'à combattre le plus tôt possible ; car il ne faut pas que nous perdions ici notre temps a parler ou à ne rien mire : il nous reste de grands travaux à accomplir. Que l'on revoie Achille parmi les premiers combattants, détruisant, de sa lance d'airain, les phalanges troyennes. Et vous tous, comme lui, songez & vaillamment combattre8. »

Dans l'ivresse de la victoire, quand il vient de venger Patrocle, et qu'Hector est étendu à ses pieds, sa pensée se trouble; se$ instinct? farouches éclatent dans toute leur sauvage rudesse ; il insulte par ses paroles les insensibles restes

i. Iliade, chant I, vers 225 et suivants. — 2. Id., chant XIX, vers 56 et suivants. — 3. /<*., chant XIX, vers 146 et suivants.

de son ennemi : h Eh bien! Hector, tu ta flattais, en dépouillant Patrocle, de préserver ta vie; tu ne me craignais pas, parce que j'étais absent. Insensé I je lui restais, moi, dans les profonds navires, un vengeur tout préparé, plus fort que lui de beaucoup ; moi qui t'ai porté par terre. Les cbiens et les oiseaux de proie te déchireront honteusement ; et lui, les Àchéeos lui feront des funérailles1. » Mais, laissez à cette fougueuse ivresse le temps de s'exhaler ; laissez la raison reprendre son empire , et l'homme divin reparaîtra, plus grand que jamais, plus beau, plus complètement héros. Qui ne se rappelle la scène incomparable, le sublime tableau, Priam dans la tente d'Achille*?

« Le grand Priam antre sans être aperçu d'eux ; il s'arrête

Crès d'Achille, saisit ses genoux, et baise les mains terribles, omicideg, qui lui ont tué plus d'un fils. De même que quand un homme a commis un meurtre dans sa patrie, et que, pressé par te poids du forfait, il se réfugie chez un peu-

Êe étranger et pénètre dans la maison d'un opulent citoyen, stupeur s'empare des assistants; de même Achille est stupéfait en apercevant Priam semblable aux dieux. Les autres aussi sont frappés de stupeur, et se regardent entre eux. Priam supplie Achille en ces mots :

m Souviens-toi de ton père, Achille égal aux dieux. Il est « du même âge que moi, et sur le funeste seuil de la vieillesse. « Et peut-être des peuples voisins l'assiègent et l'accablent; « et il D'y a personne pour écarter de lui la guerre et la mort. « Hais du moins, en entendant dire que tu vis, il se réjouit « dans son cœur, et de plus il espère tous les jours qu'il « reverra son cher fils revenu de Troie. Pour moi, je suis le « plus infortuné des hommes; car j'avais engendré des fils « très-braves, dans la vaste Troie, et pas un d'eux, bien sûr,

• ne me reste plus. J'en avais cinquante, quand vinrent les « fils des Achéens : dix-neuf m'étaient nés du même sein; des n femmes m'avaient donné les autres dans mes palais. La plu- « part ont péri sous les coups impétueux de Mars. Mais ce- « lui qui seul me restait , oui défendait la ville et nous- « mêmes» voilà que tu l'as tué naguère, comme il combattait

• pour sou pays ; tu as tué Hector 1 C'est à cause de lui que « îe viens en ce momeht vers les vaisseaux des Achéens, pour « le racheter de tes mains ; et j'apporte une immense rançon.

l. Iliade, chant XXII, vers 331 et suivants. — 2. ld., chant XXIV, vers 447 tt tuivanU.

« Eh bien ! respecte les dieux, Achille, et aie pitié de moi, au « souvenir de ton père. Je suis plus à plaindre que lui, car « j'ai eu le courage de faire ce que n'a jamais fait un autre « mortel vivant sur la terre : j'ai approché de ma bouche la « main de l'homme qui a tué mes enfants. »

« 11 dit ; et Achille, en songeant à son père, sent naître le besoin de pleurer. Il prend par la main le vieillard, et Técarte doucement de lui. Tous deux se livrent à leurs souvenirs : Priam regrette l'homicide Hector, et pleure abondamment, prosterné aux pieds d'Achille. Achille, à son tour, pleure sur son père, et parfois aussi sur Patrocle. Et leurs gémissements remplissent les demeures. »

Je ne veux point quitter Achille sans transcrire un autre passage, moins célèbre que celui qu'on vient de lire , mais non moins caractéristique , et où se révèlent déjà les plus nobles instincts de l'âme du héros.

^Cependant Antilochus aux pieds rapides vient apporter la nouvelle à Achille. Il le trouva devant les navires aux extrémités relevées, appréhendant en lui-même ce qui était déjà accompli. Il gémissait et disait à son cœur magnanime :

« Hélas I pourquoi les Achéens à la longue chevelure « courent-ils effrayés à travers la plaine, fuyant de nouveau « vers les navires? Je crains que les dieux n'aient accompli les « malheurs que mon cœur redoute ; car ma mère me conta «jadis et me prédit que le plus brave des Myrmidons quit- « terait, moi vivant encore, la lumière du soleil, sous les coups « des Troyens. Ah ! sans doute, le vaillant fils de Ménœtius « est mort. Le malheureux ! je lui avais pourtant bien recom- « mandé de revenir vers les vaisseaux, après avoir repoussé le « feu destructeur, et de ne pas lutter bravement contre Hecu tor. »

« Tandis qu'il roulait ces pensées dans son esprit et dans son cœur, le fils du vénérable Nestor s'approche , versant des larmes brûlantes, et lui annonce la douloureuse nouvelle : • « Hélas ! fils du belliqueux Pelée, tu vas apprendre un « bien funeste événement , certes , et qui n'aurait point dû « arriver. Patrocle est étendu sur la terre; et l'on combat au- « tour de son corps dépouillé : quant à ses armes, elles sont « au pouvoir du vaillant Hector. »

« Il dit, et un noir nuage de douleur enveloppe Achille. Des deux mains il prend de la cendre: il la répand sur sa tête, il en souille son gracieux visage ; elle noircit de tous

côtés sa tunique divine. Lui-même il était étendu sur la

Soussière, couvrant de son grand corps un grand espace; et e ses propres mains il dévastait impitoyablement sa chevelure. Les femmes qui le servaient, ces captives qui étaient la part d'Achille et de Patrocle dans le butin, sont saisies d'un violent désespoir, et poussent de grands cris. Elles se précipitent hors des tentes, et environnent le belliqueux Achille; toutes elles se frappent la poitrine de leurs mains; toutes sentent leurs genoux se dérober sous elles. Àntilochus, de son côté, gémissait, versait des larmes, et tenait les mains d'Achille. Celui-ci poussait des soupirs du fond de son cœur généreux ; car il craignait qu'Hector ne tranchât avec le fer la gorge du cadavre, et ses sanglots retentissaient avec un bruit terrible1.»

Caractère dlJIyMe*

Le caractère d'Ulysse n'offre pas le spectacle de ces tempêtes intérieures : ce n'est plus la lutte des passions violentes contre des instincts plus nobles, l'éternel combat de l'homme et du héros. Ulysse est en paix avec lui-même ; mais des dieux courroucés lui ont déclaré la guerre : la lutte est entre eux et lui ; ce qu'il lui faudra braver, c'est le danger sous tous les aspects , et c'est sur les puissances de la nature déchaînées par les dieux que le héros remportera ses plus éclatantes victoires. Ulysse, dans YIliade% est déjà l'homme sage entre tous, avisé, fécond en ruses et en utiles conseils, le type enfin de l'activité intelligente, sinon de la vertu austère. Mais le malheur aiguisera encore ses facultés, et montrera, dans toute son énergie, cette fermeté industrieuse qui ne se rebute et ne se lasse jamais. Je ne dis pas qu'il ne jette jamais de plainte : il se plaint, au contraire, et avec amertume ; et plus d'une fois il maudit en son cœur le jour où il est venu au monde; mais l'amour de la vie et l'espoir de retrouver les siens, raniment et retrempent sa patience et son courage. « Prenez ses paroles, dit M. Saint- Marc Girardin, il est faible et abattu; prenez ses actions, il est ferme et indomptable. » Qu'on lise l'admirable récit de la tempête qui jette Ulysse sur les côtes de l'île des Phéaciens: c'est là qu'Ulysse est tout entier, et que son caractère apparaît, tout à la fois faible et fort, abattu et indomptable, selon qu'on a égard ou à ses discours ou à sa conduite. Je

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