‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 14 sur 98 · I. Iliade, chant XVIII, vers 2 et «rivants · texte numérisé non relu

I. Iliade, chant XVIII, vers 2 et «rivants

58 CHAPtTfcl IV.

transcrirai ufr oourt passade, dans une autre partie du poème, pour justifier cette aaaertion du critique que je citais tout à l'heure, qu'il n'y a rien de commun entre la patience d'Ulysse et la résignation chrétienne. Quand Ulysse s'éveille sur le rivage où l'ont déposé les Phéaciens, il ne reconnaît pas sa patrie : « Il se lève. .. , il frappe ses deux cuisses du plat de ses mains* et s'écrie, en poussant un soupir: Hélas ! dans quel pays me trouvé-je? Les nommes y sont-ils insolents, sauvages, injustes; y sont-ils hospitaliers, et leur âme respectet*elle les dieux? Où porterai-je tous ces trésors? Moi-même où vais-je aller? Ah ! que ne suis-je resté là-bas, chez les Phéaciens ! Je me serais rendu vers quelque autre roi magnanime, qui m'aurait bien reçu , et qui aurait aidé mon retour l. » Hais ce même homme, que l'inconnu épouvante, et oui se désespère comme le plus vulgaire des mortels, H reprend bien vite sa première vigueur; il foule aux pieds toutes les craintes, dès qu'il se trouve face à face avec les prétendants. Il poursuivra jusqu'au bout l'accomplissement de ses desseins, avec une invincible persévérance ; et, pour mieux assurer ses coups, il abaissera sa fierté, il subira, sans murmure, le mé~

|)ris mémo de ses ennemis et les plus sanglants outrages. H fera plus encore : admis en présence de Pénélope, qui ne le peut reconnaître, il imposera silence à ses affections mêmes ; il ne dira point : Je suis Ulysse ; il gardera son secret jusqu'à l'instant marqué par sa sagesse et par les dieux. «* Il donnait à tous ces mensonges l'apparence de la vérité. Pénélope, à ces récits, se fondait en pleurs. Comme la neige entassée par le zéphyre sur le sommet des montagnes se fond au souffle de l'Eurus et gonfle à pleins bords le courant des rivières, ainsi les belles joues de Pénélope se fondaient en larmes ; et elle pleurait son époux, qui était là devant elle. Pour Ulysse, il avait compassion, dansson cœur, de sa femme gémissante; mais ses yeux, comme la corne ou le fer, restèrent fixes dans ses paupières. Afin de soutenir sa ruse, il renfonça ses larmes*, »

€*r*elère 4e* autre» héros d'il— lèr».

Je voudrais pouvoir dérouler aux yeux la longue et magnifique série des portraits tracés par lé poète; toutes ces figures majestueuses ou terribles, mélancoliques ou riantes,

i. Odyssée, chant XIII, vers 197 et suivants.-* 2. Odyaé*, chant XIX, yers 203 et suivants.

HOMÈKE. 59

qui animent l'Iliade etY Odyssée; ce monde né de la fantaisie, mate complet, mais vivant, où L'idéal n'a jamais rien de vague et n'est que le relief, pour ainsi dire, que la splendeur de la réalité. Homère est, après Dieu, le plus grand et le plus fécond des créateurs d'hommes. Il n'est pas jusqu'aux personnages les plus secondaires, ceux qui ne font que passer devant le lecteur, comme les ombres passent devant Ulysse, qui n'aient leur physionomie distincte, et qui ne soient quelqu'un . Les personnages d'Homère ne sont jamais des abstractions comme le fidèle Achate, par exemple, ou le fort Gyas, ou le fort Cloanthe : ce n'est pas seulement par des épithètes qu'Homère fait connaître ses héros; il ne se borne pas non plus à nous dire qui ils sont et d'où ils viennent: nous les voyons agir, nous les entendons parler, A leur nom, un souvenir net et précis s'éveille dans notre âme. Essayez, si vous le pouvez, d'oublier Ajax, fils de Télamon* n'eussiez-vous lu de V Iliade que ce que je vais transcrire*

« Cependant Jupiter, du haut de son trône, verse la crainte dans l'âme d'Ajax. Le guerrier s'arrête étonné, et rejette sur ses épaules son bouclier aux sept cuirs de bœuf. Saisi d'effroi, il s'éloigne, promenant ses regards sur la foule* semblable à une bête féroce, et retournant souvent la tête; et ses pas lentement se succèdent. Tel un lion fauve est repoussé loin de l'étable par des chiens et des paysans, qui, veillant toute la nuit, ne lui permettent pas de se repaître de la graisse des bœufs: avide de chairs, le lion s'élattoe devant lui, mais ses efforts sont vains; de toutes parts fondent sur lui une grêle de traits lancés par des mains audacieuses, et des torches enflammées devant lesquelles il recule, malgré sa rage; et il se retire, à la pointe du jour, la tristesse dans le cœur. Tel Ajax, en ce moment* s'éloignait des libyens, l'âme triste, et bien malgré lui, car il craignait fort pour les navires des Achéens» Ainsi) lorsqu'un âne à la marche lente, passant près d'un champ de blé, y pénètre en dépit des jeunes garçons qui le retiennent, et des nombreux bâtons qui se brisent sur son dos: il tond la moisson profonde, et les jeunes garçons le rouent de coups de bâton ; mais leur force est impuissante* et c'est à grand' peine qu'ils parviennent à le chaéser, après qu'il s'est bien gorgé de nourriture. Ainsi les Troyens magnanimes et leurs alliés venus de loin ne cessent de poursuivre le grand Ajax, fils de Télamon, et piquent de leurs javelots le milieu de son bon-

clier. Tantôt Ajax se rappelle sa vigueur impétueuse : il se retourne, et arrête les phalanges des Troyens dompteurs de coursiers; tantôt il recommence à fuir. Mais il empêche tous les ennemis d'approcher des vaisseaux. Il est là, dans l'espace qui sépare les Troyens et les Achéens, s'agitant avec fureur ; et les traits volent contre lui, lancés par des mains audacieuses: les uns s'enfoncent dans le grand bouclier; mais beaucoup s'arrêtent en chemin, avant d'effleurer sa blanche peau, et demeurent fichés dans la terre, impatients de se rassasier de son corps l. »

I,e# héroïnes d'Homère.

Ce que je dis d'Ajax, je le pourrais dire de bien d'autres, et à des titres non moins justes, mais surtout des femmes dont Homère a peint les gracieuses figures. Hélène, par exemple, c'est la beauté ; c'est aussi une épouse coupable, ou plutôt c'est une victime de l'amour.

Voici comment Homère caractérise la beauté d'Hélène : «Cependant les anciens du peuple, Priam, et Panthoûs, et Thymœtès, et Lampus, et Clytius, et Icétaon, rejeton de Mars, et Ucalégon, et An ténor, tous deux sages, étaient assis au-dessus des portes Scées. Ils avaient renoncé aux combats, à cause de leur vieillesse; mais ils étaient bons discoureurs, semblables à des cigales qui, posées sur un arbre dans la forêt, font entendre une voix harmonieuse. Tels étaient les chefe troyens assis sur la tour. Dès qu'ils aperçurent Hélène, qui s'avançait vers la tour, ils s'adressèrent mutuellement à voix basse des paroles volantes: « Il ne faut pas s'indigner que les Troyens « et les Achéens à la forte armure souffrent tant de maux de- « puis si longtemps pour une telle femme: elle ressemble « étonnamment de visage aux déesses immortelles* ! »

La femme coupable et repentante, mais soumise par faiblesse au joug de l'amour, n est pas marquée par le poète de traits moins profonds ni moins heureux. Priam ne l'accuse point d'être cause de la guerre : il se résigne à la volonté des dieux, qui ont armé les Grecs contre Ilion; il se montre affectueux et bon pour Hélène. Mais, si Priam lui pardonne, elle-même elle ne se pardonnera pas; et, quand le vieillard lui demande le nom d'un guerrier qu'il aperçoit du haut de la tour, elle répond; « Tu me remplis, cner beau-père, de

i. Iliade, chant XI, vers 544 et suivants. — 2. /cl., chant III, vers 146 et suivants.

respect et de crainte. Ah ! que n'ai-je préféré une mort funeste, quand j'ai suivi ton fils en ces lieux, abandonnant ma couche nuptiale, et mes frères, et ma fille chérie, et mes aimables compagnes d'enfance! Mais il n'en a rien été ! aussi me consumé-je dans les pleurs1. » Hector est bon aussi et affectueux pour elle; mais c'est devant lui surtout qu'elle laisse éloquemment éclater sa confusion et sa honte. « Mon beau-frère, s'écrie-t-elle, je suis une infâme, l'auteur de mille maux, une femme horrible. Plût aux dieux qu'en ce jour où ma mère me mit au monde, un ouragan destructeur m'eût emportée sur une montagne, ou dans les flots de la mer retentissante! Les flots m'y auraient engloutie, avant que ces malheurs arrivassent. Mais, puisque les dieux avaient résolu de telles calamités, j'aurais dû au moins être la compagne d'un homme plus brave, et qui fût sensible à l'indignation et aux reproches répétés des autres. Mais cet homme a une âme sans consistance, et n'aura jamais de courage: aussi jouira-t-il, je le crois, des fruits de sa faiblesse. Mais allons, entre, mon beau-frère, et assieds-toi sur ce siège ; car la fatigue accable tes esprits, grâce à moi, à mon infamie, et au crime d'Alexandre. Jupiter nous a imposé à tous deux une funeste destinée, afin que la postérité même nous

5 renne pour sujet de ses chants*. » L'énergique et intrauisible naïveté de l'expression relève encore la délicatesse du sentiment, la noblesse de la pensée. Un tel repentir appelle le pardon et l'oubli. Quand Vénus aura lâché sa proie, le calme et la paix rentreront dans cette âme torturée ; et Hélène redeviendra ce que nous la trouvons dans YOdyssée% une femme douce et modeste, attachée à ses devoirs, et digne, môme après sa faute, d'avoir retrouvé la tendresse de son premier époux.

Et Pénélope, le type de l'amour fidèle et de îa vertu! et Andromaque, l'épouse non moins dévouée et plus touchante encore! et Nausicaé, l'aimable fille d'Alcinoûs! et Calypso et Circé, plus femmes que déesses! Que de grâce! que de beauté! que de charmes! Oui, Homère a dérobé à Vénus la merveilleuse ceinture: les ressources de l'art humain n'atteignent cas à ces ravissantes créations ; nulle part du moins on ne voit resplendir plus manifeste, et plus pur de tout terrestre mélange, le aieu qu'Homère portait en lui. L'in-

i. Iliade, chant 111, vers 172 et suivants. — 2. W., chant VI, vers 344 et suivants.

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spiration n'est pas un tain mot> et le génie a vraiment ses trouvailles : on le sent surtout quand on pense aux femmes d'Homère.

Naïveté 4e 1* **é»le d'Htatère.

Les poètes dramatiques fouillaient Ylliade et l'Odyssée dans tous les sens ; et ils ont tiré, de cette mine féconde, d'incalculables trésors. Qui pourrait dire toutes les tragédies dont Homère avait fourni et le sujet et les héros? La muse comique elle-même a dû à Homère plus d'un de ses triomphes: te Cyclope d'Euripide en est une preuve encore parlante; et il est certain que ce n'est pas là le seul drame satyrique ou la seule bouffonnerie dont Homère ait fait les frais. Les aventures d'Ulysse déguisé en mendiant, et sa lutte à coups de poing avec lrus, étaient dignes de la gravité des émuleô d'Aristophane. Thersite n'était pas non plus un héros à dédaigner pour eux ; et sa franchise insolente pouvait adresser aux spectateurs quelques-unes de ces bonnes vérités qui sont le meilleur sel de la vieille comédie. Homère l'a peint de main de maître. « Le seul Thersite, bavard sans mesure, braillait encore comme un choucas: c'était un homme habile à débiter toute sorte d'iiyures, déblatérant contre les rois à l'étourdie et sans vergogne, uniquement soucieux de faire rire les Argiens. D'ailleurs le plus laid de tous ceux qui étaient venus sous llion. Il était louche, boiteux d'un pied; il avait les épaules voûtées et ramassées sur la poitrine, la tête pointue au sommet, et sur sa tête voltigeaient quelques rares cheveux1. »

La muse de l'épopée antique n'est pas cette prude aue quelques-uns se figurent, froide, compassée, perpétuellement drapée dans le manteau des bienséances. Elle dit la nature humaine ; et, comme l'œuvre de Dieu , elle revêt tour à tour , et sans nul effort , les plus opposés caractères : majestueuse et simple , sublime et familière , rien de ce qui est humain ne lui est étranger ni indifférent; souvent même, ainsi que telle de ses héroïnes , on la voit rire et pleurer tout à la fois. Ses personnages parlent le langage qu'ils doivent parler, franc, libre, énergique, toujours conforme à la situation, sans fausse pudeur, sans fard et sans apprêt. Patrocle brise d'un coup de pierre la têtedeCébrion, qui menait

i. Iliade, chant H, vers 2i% et suivants.

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les chevaux d'Hector , et il s'écrie avec un ricanement, en le voyant tomber du char : « Grands dieux, que voilà un homme agile! comme il fait bien son plongeon! Oui, s'il était quelque part sur la mer poissonneuse , il pourrait rassasier de sa pêche de nombreux convives , en s'élançant du navire pour chercher des huîtres , même par un temps d'orage ; car, voyez comme en plaine il fait bien son plongeon du haut d un char! Certes, les Troyens, eux aussi, ne manquent pas de plongeurs ! ! »

Cette image comique et cette étrange ironie peignent la farouche satisfaction dePatrocle assez vigoureusement, j'imagine , sinon conformément aux règles des genres inventées tant de siècles après Homère. Ce n'est pas moi qui me plaindrai qu'Homère ne les ait pas connues; car je ne sache guère à mettre en parallèle avec cette exclamation, pour la sauvage énergie du sentiment et de l'expression , que les paroles

de Diomède à Paris, qui vient de le blesser, « Je m'en

soucie comme si le coup venait d'une femme ou d'un enfant sans raison : il est sans pointe, le trait d'un lâche, d'un homme dexien. Il en est, certes, autrement sous ma main : si peu qu'il atteigne, mon trait est aigu, à l'instant il fait un mort. La femme du guerrier se déchire les deux joues , et ses enfants sont orphelins; pour lui , rougissant la terre de son sang, il pourrit, et il a autour de lui plus d'oiseaux de proie que de femmes*. »

Le vieux Phœnix, un des députés envoyés pour apaiser Achille, rappelle au héros des souvenirs de sa première en* fance : « Et c'est moi qui t'ai fait ce que tu es, Achille égal aux dieux ; car je t'aimais de cœur. Tu ne voulais ni aller à un festin, ni manger dans le palais, avec un autre que moi; il me fallait d'abord te prendre sur mes genoux , te couper les morceaux, et te porter à la bouche les aliments et le vin* Plus d'une fois tu arrosas ma tunique sur ma poitrine, en rejetant le vin de ta bouche. Ton bas âge fut difficile; et j'ai enduré pour toi mille ennuis et mille peines , pensant que les dieux ne m'avaient pas donné d'enfant. Mais je te traitais comme mon fils, Achille égal aux dieux , afin Qu'un jour tu détournasses de moi les funestes calamités3. » Pbcçnix est-il moins éloquent, dans ce passage, n'est-il pas plus touchant que dans tout le reste de son discours , nonobstant cette ad-

t. mode, chant XVI, vers 745 et suivants. — 2. Id., chant XI, vers 389 et suivants. — 3. Id., chant IX, vers 485 et suivants.

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mirable allégorie des Prières, qu'il peint marchant d'un pied boiteux à la suite de l'Injure? Quelles pensées, quels sentiments, quelles images lutteraient contre ce naïf et simple tableau, non-seulement de vérité, mais de poésie, mais de charme et d'inspiration? Demandez à Eschyle, qui n'a pas craint d'exprimer les regrets de la nourrice d'Oreste dans un langage plus simple , s'il est possible , et plus naïf encore. Heureux poètes, qui ne connaissaient que la nature , et dont le génie marchait fier et libre, sans avoir à plier sa vive allure au caprice des sophistes et des rhéteurs !

Descriptions d'Htomère.

Homère ne décrit jamais pour décrire, en quelque détail qu'il se plaise quelquefois à descendre. Il lui suffit de quelques vers pour peindre le frais séjour de Calypso. « Une Forêt verdoyante entourait la grotte : c'étaient l'aune, le peuplier et le cyprès odorant. Des oiseaux aux larges ailes y faisaient leur nid , chats-huants, éperviers, corneilles marines croassantes, attentives à ce qui se passe sur les flots. La grotte profonde était tapissée d'une vigne en plein rapport , toute chargée de raisins. Quatre fontaines , jaillissant proche l'une de l'autre , roulaient leurs eaux limpides de quatre différents côtés; et, sur leurs bords, fleurissaient de molles prairies, émaillées de violette et d'ache. Un immortel même, en approchant de ces lieux , admirerait ce spectacle , et se réjouirait dans son cœur1. » Les jardins d'Âlcinoûs sont presque aussi brièvement décrits. Le poète se préoccupe , avant toute chose , de l'homme et de sa destinée , de ses sentiments et de ses passions. Il ne devient intarissable que s'il s'agit des œuvres de l'industrie humaine , ou des merveilles façonnées par la main de Yulcain. Il ne fait point l'anatomie de la nature extérieure: les traits principaux lui suffisent. Le monde est beau à ses yeux ; mais c est surtout parce que l'homme y vit, et y donne à toute chose signification et valeur. Ce qu'il voit dans la tempête , ce ne sont pas seulement des éclairs sillonnant la nue , des tonnerres retentissant dans l'espace , des flots qui montent dans les airs , des abîmes qui s'ouvrent béants : c est l'homme qui l'intéresse , c'est Ulysse, dont il note les plaintes, et qu'il suit avec amour de vague en vague jusque sur la côte d'Ogygie , ou jusque sur le rivage

i. Odyuée, chant V, vers 6$ et suivants.

de Vile des Pbéaciens. Tableaux, comparaisons, images, ne sont pour lui qu'accessoires, et relèvent toujours de l'âme et de la pensée. S'il peint les Troyens veillant autour de leurs feux sur le champ de bataille , ce qui le frappe, c'est bien moins encore l'aspect du bivouac, le clair-obscur de la scène, et la lutte de la lumière contre les ténèbres de la nuit, que ces cinquante mille guerriers qui frémissent d'impatience en attendant le retour de l'aurore.

Homère jugé par les moraliste*.

Je ne suis pas surpris du peu de succès qu'a eu , dans l'antiquité , la sévère critique à laquelle Platon soumet les principes de la morale d'Homère. Le poète qui avait si bien fait parler les douleurs et les joies, qui avait jeté sur le monde un coup d'œil si profond, et développé d'une main si sûre les replis du cœur humain, conserva pendant des siècles, en dépit de la philosophie dogmatique , le renom de moraliste par excellence, que lui avait décerné l'admiration naïve des vieux âges. Mille ans après Homère, Horace écrivait à son ami Lollius : « J'ai relu à Préneste le poète de la guerre de Troie, qui dit, plus complètement et mieux que hrysippe et Crantor, ce qui est beau ou honteux, ce qui est utile ou ne l'est pas. » Et il développe sa thèse en faisant ressortir le sens moral de quelques-unes des principales inventions du poète. Bien longtemps après Horace , en plein christianisme , on reconnaissait encore, dans la poésie d'Homère, le môme mérite qu'y avait relevé le satirique latin. Les écoles en retentissaient, et saint Basile lui-même n'hésitait pas à écrire ces lignes caractéristiques : « La poésie, chez Homère, comme je l'ai entendu dire à un homme habile à saisir le sens d'un poète, est un perpétuel éloge de la vertu ; et c'est là le but principal que sans cesse il se propose. Cela est visible surtout dans le passage où il a représenté le chef des Céphalléniens échappé nu au naufrage. Il ne fait que paraître, et il frappe de respect la fille du roi [Nausicaé , tille d'Alcinoûs] , Dien loin d'éprouver aucune confusion de se montrer nu : c'est que le poôte l'avait re-

Erésenté orné de vertu en place de vêtements. Puis après, 3S autres Phéaciens le tiennent en telle estime, que, méprisant la mollesse où ils vivaient, tous ils ont les yeux fixés sur lui, tous lui portent envie; et il n'y a pas un Phéacien, en cet instant, qui fasse d'autre souhait que de devenir

Ulysse, et Ulysse, échappé à un naufrage. Homère, en cet endroit, disait l'interprète de la pensée du poète, nous crie pour ainsi dire : 0 nommes I appliquez- vous à la vertu ; car elle se sauve à la nage avec le naufrage; et, arrivée nue sur le rivage, elle le rendra plus digne d'estime que les heureux Phéaciens. »

Non, certes, Homère n'est ni un philosophe dissertant sur les droits et les devoirs de l'homme, ni cette sorte de prédicateur que se figuraient saint Basile et le commentateur quelconque, Libanius ou tout autre, dont il a reproduit les paroles. Platon est parfaitement fondé à soutenir qu'il n'y a pas, dans Y Iliade et Y Odyssée, un système de morale irréprochable et bien ordonné. Je m'explique qu'il condamne, au nom de la théorie pure, les prétendues doctrines d'Homère, et qu'il chasse le poète d une république idéale, où tout est réglé par des principes absolus. Homère n'eût guère songé à revendiquer la gloire philosophique que Platon lui dénie : une épopée n'est point un traité de métaphysique ou de morale. Mais cette illusion vivace, contre laquelle Platon épuise en vain tous les traits de sa dialectique, était moins dénuée de raison qu'il ne lui plaît à dire. Révéler l'homme à lui-même par la création de caractères où il se reconnaît, par la peinture vivante de ses pensées, de ses sentiments, de ses passions, c'est lui donner un enseignement d'exemple, c'est aider à son éducation tout autant que travailler à son plaisir. C'est par l'expérience que l'homme se façonne, bien plus que par les préceptes. Il y a d'autres moralistes

Sue ceux qui mettent l'enseigne de médecins des maladies e l'âme. Peu importe qu'on leur reproche de n'avoir pas de système, s'ils ont su lever un coin du voile qui nous dérobe à nos yeux. Toute poésie vraiment digne de ce nom est, en définitive, une interprétation du texte éternel des méditations de l'esprit, à savoir Dieu, l'homme et la nature; c'est la glose populaire des principes dont la philosophie est l'abstraite et savante expression. Ouvrez Homère au hasard, et vous verrez si jamais lui manquent le solide et l'utile. Ce n'est pas seulement à chatouiller le cœur ou l'oreille qu'il visait, celui qui répand ainsi à pleines mains les vérités qu'il puise dans le trésor de son génie.

Style d'Homère.

Les rhéteurs étaient bien plus fondés encore que les mora*

HOMftil. 67

listes à chercher dans Homère des exemples et des préceptes : ses héros en remontreraient , suivant Qaintilien même , aux plus consommés orateurs, sur tout ce qui fait la puissance, la force irrésistible d'un discours. C'est qu'en effet la rhétorique de la nature vaut bien celle des rhéteurs. Dès

Îu'un nomme dit ce qu'il doit dire, et tout ce qu'il doit ire, et comme il le doit dire, il ne manque rien à son élo- Juence : l'art ne franchit pas ces colonnes d'Hercule, et [omère y a touché du premier bond. Essayez, par exemple, de découvrir, dans le discours de Priam a Achille, aucun manquement à ces règles dont les rhéteurs, depuis Gorgias, font si ridiculement tant de bruit.

Je ne prétends pas que l'art fut, chez Homère, un pur instinct; je dis seulement qu'on ne l'y saurait distinguer de la nature. C'est la nature ayant conscience d'elle-même, se possédant par la réflexion, se projetant ensuite au dehors et se manifestant aux yeux. Dans Y Iliade et dans Y Odyssée , l'œuvre est égale à la conception, le réel à l'idéal ; et l'on sent que le poète, comme Dieu après la création, n'a pas été mécontent de ce qui était sorti de ses mains. Chacun des deux poëmes est une sorte de petit monde, un ensemble harmonieux, où se sont fondus, dans je ne sais quelle mystérieuse unité, pensées, sentiments, images, expressions, tout enfin, jusqu'à l'accent des syllabes, jusqu'au son des mots. Le poète est roi dans cet univers : rien n'y est rétif à sa volonté; la langue poétique est une matière qui se prête, sans nul effort, à tous les besoins de sa pensée, à tous les caprices même de son imagination. Il en crée à l'infini les formes exquises, en vertu des règles d'un goût infaillible, que ne gênent ni la tyrannie souvent absurde de l'usage, ni les prescriptions mesquines des grammairiens. Les mots ondoient, pour ainsi dire, sous le rhy thme, qui les presse sans les enchaîner : on les voit s'allonger et se raccourcir au çré de la cadence, sans rien perdre jamais ni de leur merveilleuse clarté, ni de leur énergie expressive. La phrase a la limpidité du flot, comme elle en a la fluidité. Elle est courte d'ordinaire, et bornée à deux ou trois vers : les longues pé riodes ne se rencontrent guère que dans les comparaisons, où l'unité de pensée produit naturellement l'unité de phrase, malgré la variété des détails poétiques, et aussi dans ces discours où le souffle de la passion entraîne et soutient le personnage qui parle, sans lui permettre les pauses répétées

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de la diction commune. Nulle part on ne sent ces artifices que les rhéteurs enseignent comme les secrets du beau style : les termes se placent d'eux-mêmes, simplement, uniformément, et dans leurs rapports naturels ; rien ne vise à l'effet, rien n'est sacrifié en vue de ces surprises qu'aiment les esprits blasés ; le poète ne se fait faute ni de reproduire les mêmes tournures, ni de répéter les mêmes mots, quand l'idée le commande ; que dis-je? des vers entiers, de longues tirades même. Il ne court point après la variété factice, et ne craint ni l'ennui, ni la satiété du lecteur : naïveté qui n'est qu'un charme de plus, et que le goût dédaigneux de quelques-uns n'a point assez prisée. On paye toujours trop cher ce qu'on achète aux dépens de la vérité; et la recherche des synonymes marque, dans la poésie, décadence bien plus que progrès. Homère est la franchise, la facilité, la clarté suprêmes. 11 n'y a pas, dans toute la littérature grecque, un poète dont la lecture exige moins d'effort. Si vous possédez à fond un chant, un seul chant de I \ Iliade ou de V Odyssée, vous avez la clef d'Homère, comme on disait autrefois; vous êtes en mesure pour pénétrer partout dans les deux poèmes.

Versification d'Homère.

Le vers héroïque peut compter parmi les plus heureuses inventions de l'esprit humain : c'est la plus riche forme et la plus complète que jamais la poésie ait revêtue. Aristote signalait, entre les éminentes qualités de ce mètre, la fermeté et la vigueur, l'uniformité parfaite, la puissance de l'élan. La longueur du vers varie, de treize jusqu'à dix-sept syllabes; et il est susceptible d'avoir cinçi dactyles ou de n'en avoir u'un seul, comme aussi d'avoir cinq spondées ou un sponée unique, remplacé bien souvent par un trochée. Chez les poètes grecs, le vers spondaïque, ou terminé par quatre syllabes longues, est de droit commun, et non pas, comme chez les Latins, une exception rare. Homère se permet souvent le vers terminé par trois ou même quatre spondées ; et, plus d'une fois, le dactyle obligatoire est ramené du cinquième pied jusqu'au premier : licences presque sans exemple chez les Latins, et même chez les poètes grecs postérieurs à Homère. Ajoutez que les Grecs n'ont jamais connu les entraves de toutes sortes imaginées par les Latins : ainsi le nombre des syllabes du mot final leur est indifférent; l'oreille seule règle la coupe de leur vers ; ils n'ont guère d'autre loi fixe que

celle de remplir les six mesures; la quantité des syllabes finales des mots dépend à chaque instant de leur volonté ; et, à toutes ces libertés, Homère en a ajouté d'autres encore, fui lui sont particulières, et qui scandalisaient les métriciens les bas siècles. Ainsi il a des vers acéphales, comme ils disent, ou qui commencent par une syllabe brève ; il en a de lagares ou grêles, qui ont un ïambe au milieu, et de tniures ou écourtés, qui ont un ïambe au pied final.

Ce vers merveilleux, à la fois un et multiple , grave et léger , lent et rapide , majestueux et familier , cet instrument aux sons variés, Homère l'avait reçu tout fait des aèdes, et déjà perfectionné par un long usage. Grâce à Dieu, il n'a . point eu à s'user dans le labeur ingrat des tâtonnements métriques, comme Ennius chez les Latins, ou comme Lucrèce même. L'harmonie d'Homère est vivante et expressive, inséparable du sentiment qui anime le poëte, de la pensée qui l'éclairé, de l'image qui brille à ses yeux , égale à l'objet

Su'il peint, au fait qu'il raconte, au mouvement dont il veut onner l'idée.

TrammlMUm des épopée* hemérlque**

Les rhapsodes furent, pendant des siècles, les usufruitiers uniques, ou à peu près, du trésor que leur avait laissé Homère. La copie des poèmes homériques faite, dit-on, par Lycurgue,ou n'était pas complète, ou ne fut jamais bien connue dans la Grèce continentale ; car ce n'est qu'au temps de Solon et de Pisistrate qu'il fut donné au vulgaire de lire dans leur entier Y Iliade et Y Odyssée. Ceux qui se nommaient les Homérides vivaient de la récitation des vers d'Homère ; il était de leur intérêt de se maintenir, avec une obstination jalouse, en possession de ce fonds inépuisable, et de ne livrer rue des fragments à la curiosité enthousiaste et à la mémoire tes auditeurs : c'était s'assurer un long règne, un privilège

Fresque sans fin. Solon, qui avait voyagé en Ionie, et dont esprit sagace avait su apercevoir les concordances de tous ces chants qu'il entendait ou dont il lisait les copies, prescrivit aux rhapsodes qui figuraient à la fêle des grandes Panathénées de suivre, dans la récitation des chants homériques, un certain ordre qu'il avait déterminé, et conforme, selon lui, au plan, à la pensée d'Homère. Pisistrate et son fils Hipparque firent plus encore , aidés de quelques hommes de talent, tels qu'Onomacritus d'Athènes, Orphée de Cro-

di

tone, Zopyre d'Héraclée, et peut-être Simonide de Céos, Us restituèrent dans leur intégrité Y Iliade et l'Odyssée. Tous les manuscrits partiels furent mis, autant que possible, à contribution ; tous les rhapsodes furent invités à fournir leur contingent oral ; et une critique savante fit le trjage des scories et du métal de mauvais aloi pêle-mêle apporté avec l'or du poëte. « C'est moi , dit Pisistrate dans une epigramme où on le fait parler, c'est moi qui ai rassemblé les chants d'Ho-

i cessa i gémir sur ce désordre et cette confusion où gisaient les rhapsodies colportées dans toute la Grèce par ceux qui avaient disperse en lambeaux , comme dit un ancien , le corps sacre d'Homère.

Les diascévastes, ou ordonnateurs, qui avaient exécuté , sous la direction de Pisistrate , cet immense et magnifique travail, ne laissèrent qu'à glaner à ceux qui essayèrent, après eux, des recensions nouvelles du texte des poésies homériques : il n'y eut plus, à proprement parler, de diascévastes, d'ordonnateurs , mais seulement des correcteurs, des rftorthuntes, suivant l'expression dont on se servait pour désigner ces éditeurs nouveaux. Tout leur effort se concentrait sur quelques détails: ils retranchaient certains vers suspects d'interpolation; Us en ajoutaient d'autres, rejetés jadis pour des raisons qui ne leur semblaient point assez plausibles, ou tirés par eux de quelque manuscrit ancien , de quelque source négligée par les diascévastes ; ils changeaient de place un vers ou deux , sous prétexte de clarté ou de convenance; ils modifiaient l'orthographe de tel ou tel mot , réunissaient ou séparaient telles ou telles syllabes, préféraient telle ou telle leçon à telle autre. Mais ces changements n'eurent jamais rien de radical : ces rectifications verbales , ces interversions , ces additions et ces suppressions n'allaient jamais jusqu'à une refonte du texte, et n'en affectaient que les parties les plus extérieures et les moins vitales. La fameuse diorthose qu'Aristote avait faite pour Alexandre, cette édition de là cassette, que le conquérant portait partout avec lui, n'était probablement qu'une copie plus ou moins émendée du manuscrit de Pisistrate. Ce qui est certain, c'est que les citations de Y Iliade et de Y Odyssée qui se rencontrent dans les auteurs du v* et du ive siècle avant notre ère, sont conformes , sauf de rares exceptions , au texte que

nous possédons aujourd'hui. La plupart des dissidences s'expliquent suffisamment par l'existence des éditions diverses et des variantes, et aussi par ces lapsus de mémoire si fréquents chez ceux qui citent sans se donner la peine de recourir aux originaux. Tel vers d'Homère, cité deux fois par Aristote, n'est point dans Homère, ou n'y est pas tel qu'if le cite : c'est à coup sûr une variante de son édition ; Àristote n'était pas de ceux qui écrivent à la légère ; mais je n'affirmerais pas que ce fût autre chose qu'une distraction , si la citation était chez tout autre, chez Xénophon ou chez Platon même.

Travaux «ta» erltlqpra* alexandrin».

La dernière recension d'Homère, dans l'antiquité, fût celle des critiques alexandrins du temps des premiers Ptôlémées. Zénodote, Aristophane de Byzance et Àristarque y travaillèrent. Tout nous prouve qu'ils ne firent subir au texte aucun remaniement considérable; mais, ce qui les distingua des autres diorthuntes, c'est le commentaire dont ils avaient accompagné le texte, et où étaient consignés leurs doutes , leurs opinions particulières , les corrections qu'ils proposaient , mais qu'ils n'avaient osé opérer dans la copie même1. C'est à eux aussi qu'on doit la découverte des auteurs véritables de la plupart des poëmes faussement attribués à Homère, tels que la Batrachomyomackie, les épo- Sées cycliques, les hymnes, etc. Ces Alexandrins excellaient ans la connaissance de la langue et des antiquités. On peut adopter sans scrupule tous les résultats de leurs investigations historiques ; et il est probable que l'Homère qu'ils nous ont légué est le plus pur grammaticalement , le plus vrai , le plus authentique qu'on ait jamais possédé depuis Solon etPisistrate.

Je me garderai bien de faire le même éloge de la partie littéraire de leur travail. Ils étaient de leur siècle, c'est-àdire d'un siècle de beaux esprits et de savants; leur goût se sent de leur science, et surtout de l'air qu'on respirait à la cour des Ptolémées. Ils trouvent Homère trop naïf, et ils semblent avoir à cœur de le dépouiller de son antique caractère. Ils contestent l'authenticité des vers où Achille traite Agamemnon d'ivrogne aux yeux de chien et au cœur de cerf;

I. On connaît asaet bien le détail de leurs travail, depuis la publication dos scolies d'Homère découyertes à Venise par l'helléniste français Yttloison.

ils ne comprennent pas que Tbétis parle à son fils des douceurs de l'amour, et qu'Àndromaque, dans son inquiète sollicitude pour la vie d'Hector, montre au guerrier l'endroit du mur que l'ennemi pourra forcer, et la place où il lui faut, suivant elle, disposer ses soldats. On ferait un livre de leurs aberrations critiques.

Interpolations.

En réalité, il n'y a pas, dans le texte d'Homère, tel que nous le possédons, tel qu'ils l'ont établi eux-mêmes, cinquante vers réellement suspects, aux yeux d'une raison libre de préjugés; et ce sont précisément les passages les plus homériques, si j'ose ainsi parler, les mieux imprégnés du parfum des vieux âges, que les Alexandrins ont choisis de préférence pour fulminer contre eux la sentence de bâtardise et d'interpolation.

Les inadvertances qu'on a relevées dans Y Iliade et dans l'Odyssée sont presque toutes de cet ordre de faiblesses qui s'expliquent par le sommeil de l'attention qui s'empare souvent des plus vigoureux esprits dans le cours d'un long ouvrage. Il y en a de non moins graves dans Y Enéide même. On dira que c'est un poëme inachevé, et que l'auteur les eût fait disparaître. Mais, si Montesquieu a pu, dans YEsprit des Lois, mettre Christophe Colomb en face de François Ier; si Cervantes a pu, non moins impunément, nous montrer Sancho monté sur son âne, que lui a volé Ginès de Passamont, et qu'il n'a pas encore retrouvé, il n'y a rien de bien étrange à voir Homère ressusciter, sans le vouloir, tel obscur guerrier mort autrefois, et qu'il a endormi, en compagnie de tant d'autres, de l'éternel sommeil d'airain.

Un chant M« «e l'OdyMée.

Je ne m'étonne point qu'on ait taxé d'interpolation certains épisodes de Y Iliade et de Y Odyssée, qui semblaient peu achevés, et qui pouvaient passer pour les œuvres d'une main vulgaire. L'évocation des morts, suivant quelques critiques, serait dans ce cas, et mériterait, par conséquent, de disparaître de Y Odyssée. Voilà ce que, pour ma part, je ne saurais admettre. Je rappellerai d'abord que c'est peutêtre, de toutes les parties des poèmes homériques, celle que les anciens ont le plus souvent citée, sans que jamais aucun soupçon leur soit venu à l'esprit contre son authenti-

cité. Je dis ensuite que ce chant est un des plus beaux de Y Odyssée , un des plus riches de couleur et de poésie, et que l'interpolateur eût été un insensé de noyer ainsi une œuvre de génie dans l'océan d'Homère.

On sent l'âme d'Homère dans ces paroles qu'adresse à Ulysse l'ombre de sa mère Ànticlée : « JNi Diane aux flèches assurées ne m'a tuée dans ma demeure, en me frappant de ses traits soudains, ni aucune maladie n'est venue consumer tristement mon corps et m'enlever la vie; c'est le regret de ne te plus voir, c'est l'inquiétude de ton sort, illustre Ulysse, c'est le souvenir de ta tendresse pour moi, qui m'a ravi la douce existence *. » C'est le génie d'Homère qui a disposé toute la scène si dramatique et si saisissante de l'évocation; c'est lui qui a tracé tous ces tableaux que le lecteur voit successivement se dérouler à ses yeux. Quel autre poète eût pu décrire, avec cette naïveté et cette énergie, la mort d'Agamemnon: « Neptune n'a point submergé mes vaisseaux, dit l'ombre du roi des rois ; il n'a point soulevé contre moi l'impétueux souffle des vents tembles ; des ennemis ne m'ont point frappé sur la terre dans un combat. C'est Égisthe qui a comploté ma mort, et qui m'a assassiné à l'aide de ma criminelle épouse. Il m'avait convié à un festin dans sa maison, et j'ai été tué comme le bœuf qu'on assomme sur la crèche. Voilà de quelle mort pitoyable j'ai péri. Autour de moi tous mes amis tombaient successivement égorgés, comme des pourceaux aux dents blanches, qui vont fournir, chez un homme riche et puissant, ou à un repas de noces, ou à un pique-nique, ou à un splendide festin". » Lisez l'admirable description du supplice de Tantale et de Sisyphe, et vous reconnaîtrez la main du poète d'Achille et d'Ulysse.

Conclusion.

Homère partout, Homère toujours, voilà ce que j'ai trouvé, pour ma part, au fond du onzième chant de l'Odyssée; et c'est là aussi ce que j'ai rencontré à travers les deux poèmes, au lieu de cette myriade de rhapsodes ou d'aèdes, divers d'esprit, de ton et de style, rêvée par Fima-

Sination des modernes critiques. Que ne m'a-t-il été donné 'esquisser cette divine figure telle qu'elle m'est apparue,

t. Odyssée, chant XI, vers 198 et suivants. — 2. là., chant XI, vers 406etsui' note.

74 cflàPm» v.

et de la présenter aux yeux des leeteiro sous des traits suffisamment reconnaissantes? Mafe c'est dans roetme qu'il fout aller chercher l'artiste; c'est dans l' Iliade et dans l'Odyssée qu'on le contemplera digne des respects et de l'admiration de l'univers, et, suivant le mot d un poète, après trois mille ans, encore jeune de gloire et d'immortalité.

1AT* PROBABLE M l/EllSTSNCB d'HÉSIOD*. — VIE ft'rfSlONt. — * JOQE*m Siflt LA POÉSIE D'HÉSIODE. — POEME* DE* OEUVRE? ET JOURS. — -LÀ THÉO- GONIE. — AUTHENTICITÉ DES DEUX POCHES. — LES GRANDES ÉÉES. — LE BOUCUER D'HERCULE. — OUVRAGES ATTRIBUÉS A HÉSIODE.

Mte prctaMe ém TeUmHmam «HéflMe.

Hésiode vivait, ainsi qu'Homère, dans un temps oit la Grèce était encore gouvernée par des rois ; c'est ce que luimême, en plus d'un passage, donne clairement à entendre. Mais cette vague indication laisse un large champ aux conjectures chronologiques; et, quoique Hésiode parle en passant de la guerre de Troie comme d'un événement ancien , il reste toujours un espace de plusieurs siècles à travers lequel le poète flotte, pour ainsi dire, porté par les uns jusque vers les confins de l'âge héroïque, ramené par les autres jusque vers l'époque des olympiades.

Plusieurs prétendent tirer de l'examen de ses ouvrages la preuve qu'il a vécu avant Homère. La langue d'Hésiode est marquée, disent-ils, d'un caractère particulier d'archaïsme ; Honien épique s'y trouve mêlé d'éolismes plus fréquents que chez Homère, et les règles mêmes de la quantité ont subi, dans plus d'un vers d'Hésiode, l'influence de la prononciation éolienne. Mais il suffit, pour rendre raison de ces faits, de considérer qu'Hésiode était Éolien , et qu'il a chanté en Béotie, c'est-à-dire au centre même des contrées occupées parles populations éoliennes. La mythologie d'Hésiode, dont on argumente aussi, se rapproche, il est vrai, plus que celle d'Homère, de l'antique religion de la nature. Mais

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Hésiode, qui compilait, dans sa Théogonie , une sorte de code religieux, a dû recueillir de préférence les symboles les plus clairs, les mythes qui servaient le mieux à son dessein théologique; et c'est en remontant aux traditions les plus anciennes, et en se rapprochant de la source populaire des inventions religieuses, qu'il a retrouvé la plupart de ces dieux qui ne sont pas connus d'Homère, ou que au moins Homère n'a pas mentionnés. Les conformités d'Hésiode avec Homère ne prouvent pas davantage qu'il ait rien emprunté au poëte ionien , et qu'il puisse être compté parmi ses successeurs ou ses disciples. Ce qu'ils ont de commun , le dialecte épique, les expressions proverbiales, les épithètes appliquées à quelques noms, certaines fins de vers, certaines formules , «afin le mètre poétique, ils Pont reçu l'un et l'autre des aèdes. Hésiode ne doit rien à Homère ; il a vécu avant lui peut-être; peut-être a-t-il vécu après lui : nul ne saurait rien affirmer de positif à ce sujet. La tradition la [dus accréditée chez les anciens le faisait contemporain du chantre d'Achille.

Vie <rné«tode.

C'est en Béotie, dans la petite ville d'Ascra, au pied de ilélicon, qu'Hésiode a vécu; et c'est là probablement qu'il était né. Son père était de Cymé , dans l'Éolide d'Asie Mineure. Cet homme industrieux avait quitté son pays pour chercher fortune; et, après s'être enrichi dans les entreprises du commerce maritime , il était venu se fixer à Ascra. Hésiode ne dit point que son père l'eût amené avec lui de Cymé; il semble même dire le contraire, quand il parle du seul voyage qu'il ait fait sur mer. «Jamais je n'ai traversé dans un vaisseau la vaste mer, sinon pour passer d'Aulis en Eu-

bée Je me rendais à Chalcis, afin de disputer les prix du

belliqueux Àmphidamas. Ses fils magnanimes avaient propesé des prix pour plusieurs sortes de luttes. Là , j eus la gloire de conquérir par mon chant un trépied à deux anses. Je le consacrai aux Muses héliconiennes, dans le lieu où, pour la première fois , elles m'avaient mis en possession de 1 art des chants harmonieux l . »

Hésiode fiait d'Ascra un triste tableau : c'est un séjour, suivant lui, détestable en hiver, intolérable en été, agréable jamais. U ne laissa pas de s'y tenir, par habitude , peut-être

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