‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 23 sur 98 · HYMNES HOMÉRIQBBS. — POEMES CYCLIQUES · texte numérisé non relu

HYMNES HOMÉRIQBBS. — POEMES CYCLIQUES

à travers la montagne ombragée de forêts. Proserpine , à son tour... vers sa mère... elle saute du char, elle court.. . La mère. . .mais. . . Mon enfant ! etc. * » 11 est bien regrettable que Y Hymne à Cérès ne nous soit point parvenu dans un état satisfaisant d'intégrité. Il y a d'autres lacunes encore, et de bien phis considérables, dans cet ouvrage, une des plus riches pièces du trésor poétique des anciens âges.

Hymne à Bacchus.

L'Hymne àBacchus semble avoir été conçu primitivement sur des proportions non moins vastes que tous ceux dont je viens de parler. Mais il n'en reste qu'une faible portion , le récit de te captivité du dieu sur un navire mante par des pirates tyrméniens, et de la vengeance qu'il fit subir à ses ravisseurs. L'hymne se trouve ainsi réduit à la dimension d'un simple proème ; mais il n'en a ni la forme ni le ton : il est impossible d'y voir autre chose qu'un fragment d'une oeuvre plus considérable. La perte d ailleurs n'est pas de nature à nous laisser de bien vifs regrets , je ne dis pas sous le rapport mythologique , niais quant au style et à la poésie , si la pièce entière ne valait pas mieux que l'échantillon.

lie Cyele poétique.

L'opinion vulgaire attribuait aussi à Homère la plupart des épopées qu'on nommait cycliques, parce qu'elles formaient, avec ïfiimde et Y Odyssée, un grand cercle poétique, ou cycle, dont toutes les parties tenaient les unes aux autres. Le cycle commençait, suivant quelques-uns, à b naissance du monde, et finissait à la mort d'Ulysse. Mais on donnait plus particulièrement le nom de poèmes cycliques aux épopées dont les événements de la guerre de Troie avaient fourni le sujet, et dont les auteurs s étaient évidemment proposé de compléter l'oeuvre d'Homère. Une chose assurément fort remarquable, c'est que pas un de ces poètes n'avait empiété sur les domaines de Y Iliade et de YOdyssée. Ils avaient donc entre leurs mains Y Iliade et YOdyssée elles-mêmes, et non pas seulement ce fatras épique d'où Wolf et ses adhérents révent qu'on les a tirées. S'ils se sont bornés aux reliefs des festins d'Homère, c'est qu'ils savaient, apparemment, ce

i. VetBWetjuiwerti.

qu'Homère avait pris pour lui : on ne respecte pas ce qu'on ignore. Ces poètes méritaient d'avoir du talent, car ils prisaient dignement le génie. Mais les critiques anciens, qui avaient sous les yeux leurs ouvrages, aujourd'hui perdus, sont loin de leur prodiguer des éloges. Les Alexandrins ne les comptèrent jamais au nombre des classiques; et l'on se souvient que c'est à un des poètes cycliques qu'Horace a emprunté le vers qu'il cite comme exemple d'un début ambitieux et de mauvais goût, et en regard duquel il place les deux premiers vers de Y Odyssée.

gtaulnuft.

Stasinus, de Cypre, avait reçu d'Homère, suivant la tradition, un poème qui fut connu sous le nom de Chants cypriens. Je ne doute pas que Stasinus lui-même n'en fût l'auteur. Ce poëme, dont le titre n'indique point le sujet, n'était autre chose qu'un long prologue à Y Iliade. 11 embrassait tous les événements principaux qui avaient précédé la querelle d'Achille et d'Àgamemnon. Le poète expliquait en détail les causes de la guerre de Troie, et remontait jusqu'à

de Troie apparaissait à Stasinus sous de sombres couleurs : ce qui le frappe, ce ne sont point les exploits des héros , ni la gloire dont ils se couvrent , c'est l'extermination à laquelle les a voués Jupiter. « 11 fut un temps où d'innombrables races d'hommes se répandaient sur toute l'étendue de la terre au vaste sein. . . Jupiter , qui le vit, eut pitié de la terre, qui nourrit tous les hommes , et, dans sa sagesse, il résolut de la soulager. Il alluma la grande querelle de la guerre d'Uion , afin de faire disparaître par la mort le fardeau pesant ; et les héros étaient tués dans les plaines de Troie, et le dessein de Jupiter s'accomplissait. » Ce passage des Chants cypriens suffirait à lui seul pour me convaincre que le poème n'était pas d'Homère. Stasinus était une sorte de mythologue systématique; mais expliquer, ce n'est pas toujours peindre; et, à être parfaitement raisonnable, on court risque trop souvent de rester en deçà de la poésie.

Arctlnu*.

Arctinus , de Milet, avait continué Y Iliade dans une épo-

POEMES CTCLÏQtffe. 101

Êde plus de neuf mille vers , intitulée Ëthiàpiée: CbriimV sinus , ce poète appartient à une époque très-reculée , car il passe pour avoir été le disciple d'Homère. VÈthiopide commençait à l'arrivée des Amazones devant Troie, c'est-àdire immédiatement après les funérailles d'Hector. Les événements principaux du poème étaient la mort de Memnon, fils de l'Aurore et roi des Éthiopiens, sous les coups d'Achille ; la mort d'Achille lui-même, sous ceux de Paris ; le jugement des armes ; le stratagème du cheval de bois et la prise d'Ilion. On reprochait à ce poème de manquer d'unité, et d'embrasser un trop grand nombre d'événements, qui se suivaient sans être subordonnés les uns aux autres. L'épopée de Stasinus "méritait le même reproche; ce qui ne justifie point Arctinus. 11 ne reste de VÈthiopide qu'un petit nombre de vers , notamment ceux par lesquels elle se rattachait à Y Iliade, et dont le premier est presque tout entier d'Homère : « Ainsi ils s'occupaient des funérailles d'Hector, quand arriva l'Amazone [Penthésilée], fille de Mars, le dieu vaillant et meurtrier. » Le passage le plus important concerne Machaon et Podalire, fils d'Esculape. « Neptune lui-même leur donna à tous les deux des talents, et les rendit l'un plus illustre que l'autre. L'un avait , grâce à lui, les mains plus légères, afin qu'il tranchât et taillât dans le corps, et qu'il guérit les blessures. L'intelligence de l'autre savait discerner , avec une parfaite exactitude, les symptômes invisibles, et remédier aux maux inguérissables : il s'aperçut le premier du courroux d'Ajax , à ses yeux étincelants , au trouble de «a pensée. » Le scoliaste d'Homère, qui nous a conservé ce morceau , cite le poème d' Arctinus sous le titre fa Sac d'Ilion.

I«e«ehè0.

Un poète de l'Ile de Lesbos, contemporain d'Archiloque, Leschés , ou Leschéus , entreprit à son tour de compléter Y Iliade , et de la conduire jusqu'à la fin de la guerre. « Je chante Ilion, disait-il , et la Dardanie fameuse par ses coursiers , qui fit endurer mille maux aux fils de Danaûs , serviteurs de Mars. » 11 ne remonta pas toutefois jusqu'aux funérailles d'Hector. Il laissa de côté ce qui concernait les Amazones et Memnon , et, dans le reste, il ne suivit pas toujours les traces de son devancier. Son poème, qu'il intitula la Petite Iliade, est connu aussi , comme celui d' Arctinus,

108 CflAPlTRE VI.

.sà&slè tkiede Soc d* Mon. Leschès s'était soucié aussi peu que Stasinus , ou que l'auteur de XÊthiopide, de l'unité de composition. Aristote trouvait, dans la Petite Iliade, plus de huit sujets différente qui eussent pu former autant de tragédies indépendantes : te jugement des armes, Philoctète, Néoptolème, Eurypile, les mendiants, les Lacédémoniennes, le sac d'Ihon, le départ, Sinon, les Troyennes. Ainsi, il est probable que la Petite Iliade ne commençait qu'après la mort d'Achille , à la contestation entre Ulysse et Ajax. Puis venaient les exploits des héros récemment arrivés au siège, et l'illustration nouvelle d'un des héros d'Homère; puis l'entrée d'Ulysse à Troie sous un déguisement, ses aventures dans la ville , et tout ce qui suivit jusqu'au dernier jour d'il ion. U reste un certain nombre de fragments de ce poème. Il faudrait accuser Lescbès d'indigence poétique et de froideur, si on le pouvait juger d'après ces tristes reliques. Voyez, par exemple, avec quelle sécheresse d'annaliste il se borne à enregistrer les plus saisissantes catastrophes, des malheurs dont la simple prévision avait jadis amené à l'âme d'Homère de si pathétiques accents : «Mais l'illustre fils du magnanime Achille entraine vers les profonds vaisseaux l'épouse d'Hector ; et, ayant enlevé reniant [Astyanax] du giron de sa nourrice à la belle chevelure , il le prit par le pied et le lança du haut d'une tour : la sanglante mort et la destinée terrible s'emparèrent de la victime. 11 choisit dans le butin Andromaque, la belle épouse d'Hector, que les chefs des confédérés achéens lui avaient donnée en possession , comme une satisfaisante récompense de sa valeur. Il fit monter aussi sur ses navires voyageurs le fils du belliqueux Anchise, l'illustre Énée , portion du butin distinguée entre toutes , qos lui avaient décernée les enfants de Danaûs, pour qu'il l'emmenât avec lui. » Si Leschès n'avait jamais fait que des récite de cette sorte, il n'est pas fort surprenant que la postérité ait laissé périr son ouvrage, et presque son nom.

Agias et Kuganton.

Le poème intitulé les Retours, par Agias de Trézène , reliait à VQdystée les épopées d'Arctinus et de Leschès. Agias racontait comment Minerve, pour commencer sa vengeance, avait excité une querelle entre les deux Atrides ; puis il retraçait les aventures diverses de chacun des deux frères. C'était là le principal sujet qu'il avait traité, oar le poème est

P0BMB6 CYCLIQUES. 163

cité plus d'une fois sous le titre de Retour des Atrides. Cependant Âgias avait aussi donné place dans ses chants k Diomède , à Nestor, à cet Ajax locnen qui périt misérable-* ment dans une tempête , à tous les héros enfin dont les infortunes éveillaient, dès avant Homère, le génie des aèdes et la compassion des hommes. Les Retours étaient divisés en cinq parties ou livres, et devaient former une somme de plusieurs milliers de vers. De tous ces vers, il n'en reste que trois; encore n'ont-ils rien qui rappelle le sujet du poëme, puisqu'il s'y agit du rajeunissement d'Éson par Médee.

Il reste bien moins encore de la Télégonie d'Eugamon le Cyrénéen, qui était le complément de Y Odyssée et du cycle

Eétique tout entier. Il ne s'en est pas conservé un 6eul vers, tte épopée s'ouvrait par le récit des funérailles des pour* suivants massacrés par Ulysse. Mais on ne sait pas très-bien de quels événements Eugamon l'avait remplie. Télégonus , son héros, était fils d'Ulysse et de Circé. Il est probable que le poète avait longuement conté les voyages de ce jeune homme à la recherche de son père. Télégonus finissait par •border à Ithaque, où il se mettait à piller pour vivre, et où il tuait Ulysse sans le connaître.

La Thébaïde, rHéraclétde, etc.

On attribuait k Homère, dès le temps de Callinus, ou tout an moins dès le temps d'Hérodote, diverses épopées dont la guerre de Tbèbes avait fourni le sujet, et qui faisaient partie, suivant quelques-uns , du cycle poétique : ainsi une Tkébaide en sept livres, de plus de cinq mille vers ; un poème sur Amphiaraûs ; un autre poème intitulé les Épigones. La Tkébaiae débutait ainsi : «Déesse, chante Argos, la ville altérée, où les chefs. . . » C'est à Argos que s'était retiré Polynice, auprès du roi Adraste, et qu'il avait préparé l'expédition contre Thèbes. Amphiaraûs était un des chefs qui avaient pris parti pour Polynice. Le poème désigné par le nom d' Amphiaraûs n'^st peut-être que la Thèbaïde elle-même, ou une portion de la Thébaide, et non pas une épopée distincte. En tout cas, les malheurs de ce sage héros eussent amplement suffi à l'intérêt d'un poëme, et devaient tenir, dans la composition générale, une place considérable. Les Épigone$ étaient la suite de la Thébmde. Le sujet des Épigones était la seconde guerre de Thèbes, où avaient figuré les fils des héros du premier siège. Ce pOëme est cité quelquefois sous le titre

104 CHAPITRE Vf.

d'Alcméonide , à cause du rôle qu'y jouait Àlcméon , fils d'Amphiaraûs. II débutait ainsi : « Maintenant, Muses, c'est le tour des guerriers de la génération qui suivit. » L'auteur des Epigones était donc le même que celui de la Thébedde, ou du moins il n'avait eu d'autre prétention que de continuer l'œuvre de son devancier.

Parmi les poèmes dont les exploits d'Hercule avaient fourni la matière , il n'y en a guère qu'un seul dont Homère ait passé pour être l'auteur. Ce n'était pas une Héracléide complète, mais un simple épisode de la légende, intitulé la Prise d'OE châtie. Voici un passage de Stràbon *, où il est question de cette épopée : « Créophyle aussi était Samien. Il avait donné , dit-on , l'hospitalité dans le temps à Homère , et avait reçu de lui en cadeau le poëme de la Prise d'OEchalie. Mais Callimaque, au contraire, montre clairement, dans une éçigramme , que Créophyle l'avait composé, et qu'on l'attribuait à Homère à cause de ses relations d'hospitalité avec Créophyle : Je suis V oeuvre du Samien qui jadis reçut dans sa maison le divin Homère. Je pleure les maux qu'endurèrent Eurytus et ta blonde Iolèe. On me nomme un écrit homérique : c'est là, par Jupiter ! un grand honneur pour Créophyle. » II ne reste, dé fa Prise d'OEchalie, qu'un seul vers, et qui encore n'est pas entier.

Je n'ai pas épuisé la liste des poèmes cycliques. J'ai passé sous silence tous ceux dont le titre seul nous est connu , ainsi la Phoronide, VEuropie, les Corinthiaques, etc. Je me suis abstenu aussi d'énumérer les noms obscurs d'une foule de poètes, dont on ne sait rien, sinon qu'ils ont vécu dans des siècles assez rapprochés d'Homère et d'Hésiode, et qu'ils s'étaient essayés dans l'épopée. Qu'importe qu'il y ait eu un Chersias d'Orchomène, un Asius de Samos, ou tel.autre personnage non moins ignoré ? nous n'avons pas même les titres de leurs ouvrages.

La perte peu s'en faut complète des épopées cycliques n'est peut-être pas un bien grand malheur. Jl y a cependant telle de ces compositions, la Thébaïde par exemple, dont je ne saurais m'empêcher de regretter la disparition. Il n'est pas douteux que ce soit à cette source antique qu'avaient

!>uisé les poètes qui ont fait verser tant de larmes sur les in* ôrtunes d'OEdipe et de ses enfants. Les autres poèmes cy-

i.Lirpe XIV, page 939.

POÉSIE BLÉGIAOUE. 105

cliques n'ont pas été inutiles non plus à Eschyle, à Sophocle, à Euripide, à tous ceux qui se sont appliqués à raviver sans cesse l'illustration des héros des vieux âges.

Page 1