POÉSIE ÉLÉGIAQUE ET POÉSIE ÏAMBIQUE
ORIGINE DE L'ÉLÉGIE. — RÉCITATION ÉLÉGIAQUE. — CALL1NUS. — TYRTÉE. — ARCH1LOQUE. — SIMONIDES d'àMORGOS. — LE MARGITÈS.
Origine de l'élégie.
Le mot élégie n'avait cas, chez les Grecs, le sens restreint que nous lui donnons. Il s'appliquait à des chants de nature infiniment diverse, et qui n'avaient de commun que le mètre dans lequel ils étaient écrits. Toute pièce de vers , quels qu'en fussent le sujet et la dimension, oùle pentamètre alternaitavec l'hexamètre, était une élégie. Le nom propre du pentamètre était élège1, comme épos celui de l'hexamètre. « Les vers accouplés de longueur inégale , dit Horace1, servirent d'abord à l'expression de la plainte, puis à celle du contentement. Mais quel fut l'inventeur des courts élèges, c'est sur quoi les grammairiens disputent, et le procès est encore pendant. » Il est probable, en effet, qu'à l'origine, l'élégion, comme on disait, ou le vers double, le distique, comme on disait encore, avait été particulièrement employé dans des chants de douleur et des lamentations. Le mot élégie vient , selon les uns, de deux mots qui signifient dire hélas* ! et , selon les autres, du mot qui signifie pitié *. Mais il ne reste rien des premiers essais de l'élégie; et les plus anciens monuments connus de la poésie élégiaque nous montrent déjà le pentamètre en possession de tous ses privilèges, et non point borné à l'expression de la plainte ou môme à celle du contentement. Callinus et Tyrtée ne chantent point leurs chagrins ni leurs joies ; ils cnantent pour réveiller dans le cœur
1. 'EXcyoç. —3. Art poétique, vers 75 et suivants. — 3. *BUyuv. — 4. 'EXwç.
106 cflÀPms vu.
des hommes l'amour de la patrie, pour leur rappeler d'impérieux devoirs, pour soutenir, dans les rudes épreuves, leur courage prêt trop souvent à défaillir.
Le vers élégiaque est sorti du vers héroïque. Retranchez, dans le premier vers de l'Iliade, la deuxième syllabe du troisième pied et du sixième, et ce qui restera sera un pentamètre, un élège. Tout hexamètre se peut réduire en pentamètre, à condition que le quatrième et le cinquième pied soient des dactyles ; car la quantité, dans le vers élégiaque, est strictement déterminée, excepté pour les deux première* pieds : le troisième pied est toujours un spondée , le quatrième et le cinquième toujours des anapestes, ou des dactyles retournés. Mais les poètes élégiaques des premiers temps se sont rendu le joug assez léger. Ils remplissent les cinq mesures de mots longs ou courts, suivant leur caprice; ils négligent assez souvent de couper le vers à l'hémistiche, et ne s'inquiètent nullement de terminer la phrase ou même de suspendre le sens à la fin du pentamètre. Cependant il est vrai de dire que les distiques sont généralement isolés les uns des autres, et forment comme autant de petites strophes distinctes. L'invention du vers élégiaque est donc un premier pas sur la route au bout de laquelle devait apparaître la poésie lyrique, avec ses formes si savantes et si variées.
Récitation éléf U^ue.
Le mode de récitation appliqué à l'élégie ne dut point différer d'abord de la rhapsodieordinaire. C'était un instrument à cordes qui servait à l'accompagnement. Mais la déclamation cadencée fit place peu à peu à un chant proprement dit ; le chanteur quitta son luth, et appela le joueur de flûte à son aide. Les élégies de l'Arcadien Éohembrotu* forent chantées au son de la flûte, quand les Amphictyons, après la conquête de Crissa, célébrèrent pour la première fois les jeux pythiques, dans les premières années du vr siècle avant notre ère. Rien n'empêche de croire toutefois que Callinus et Tyrtée aient chanté les leurs en s' accompagnant de la phorminx ou de la cithare.
CalUniu.
Callinus d'fiphèse a dû fleurir dans la première moitié du vne siècle avant notre ère. « Maintenant, dit-il lui-même, s'avance sur nous l'armée des Ciœmériens destructeurs. »
POÉSII ÉLÉGUQCB. 107
H nomme aussi les Trères comme des ennemis centre lesets il faut combattre. Ces Trères et ces Cimmériens étaient [es hordes barbares qui avaient envahi l'Asie Mineure du temps de Gygès , et qui n'en furent définitivement chassées que par Halyatte , après avoir ravagé, pendant de longues années, la Lydie et les contrées voisines. Sardes fut prise deux fois durant cette interminable guerre ; Magnésie sur le Méandre fut détruite de fond en comble ; les villes grecques endurèrent mille maux. Les Ioniens, amollis par une civilisation raffinée, et tout entiers adonnés aux arts de la paix , étaient bien dégénérés de la vertu guerrière de leurs ancêtres. Ils ne résistèrent pas beaucoup mieux que les Lydiens aux premiers chocs des barbares. Les vers que leur adresse Callinus sont un monument qui dépose, dans la postérité , de leur faiblesse et de leur indécision en face du péril. L'admirable morceau que Stobée a sauvé de la destruction est le seul d'après lequel on puisse juger Callinus, car les autres fragments sont d'une désespérante brièveté. Cette élégie si vive et si passionnée est avant toute chose une protestation du poète contre l'inaction de ses concitoyens, et un appel énergique au sentiment du devoir, endormi dans leur àme. Elle date, selon toute apparence, des premiers temps de la guerre. La nécessité et le désespoir ranimèrent, à la fin, le courage des Lydiens eux-mêmes. Ce n'est pas quand les Cimmériens et les Trères fuyaient devant les armes d'Halyatte que Callinus aurait gourmande si durement les Éphésiens. « Jusques à quand cette indolence, ô jeunes gens?
Juand aurez-vous un cœur vaillant? Ne rougissez-vous pas evant vos voisins , de vous abandonner ainsi lâchement vous-mêmes? Vous croyez vivre dans la paix ; mais la guerre
embrasse la contrée tout entière Et qu'en mourant on
lance un dernier trait. Car il est honorable, pour un brave , de combattre contre les ennemis, pour son pays, pour ses enfants ,• et pour sa légitime épouse. La mort viendra à l'instant que marquera le fil des Parques. Eh bien ! marchez devant vous , la lancé haute ; que votre cœur, sous le bouclier, se ramasse en sa vaillance, au moment où commencera la mêlée. Car il n'est pas possible à un homme d'éviter la mort décidée par le destin ; non , eût-il les immortels mêmes pour ancêtres de sa race. Souvent celui qui s'en va, pour éviter le combat et le retentissement des traits, la mort le frappe dans sa maison ; mais il n'y a, dans le peuple,
nulle affection pour lui ; il n'y laisse nuls regrets. L'autre , au contraire, petits et grands le pleurent, s'il lui arrive mal. Oui , la mort d'un guerrier à l'âme vigoureuse excite les regrets de la nation tout entière. Vivant , on l'estime à l'égal des demi-dieux. Aux yeux de ses concitoyens, il est comme un rempart; car il suffit, seul, à l'œuvre de vingt autres *. » J'aime à croire que les Éphésiens n'attendirent pas jusqu'au dernier moment pour sortir de leur léthargie, et que ces patriotiques accents furent pour quelque chose dans leur réveil : la muse de Callinus était digne de sauver Éphèse el l'Ionie.
Tyrtée.
Tyrtée était un contemporain de Callinus. La deuxième guerre de Messénie, à laquelle il prit une part si glorieuse, commença en l'an 685 et finit en l'an 668. En 685, Tyrtée devait être un homme dans la force de l'âge. Il vivait alors à Athènes, soit qu'il y fût né, selon l'opinion la plus probable, soit, comme le veulent quelques-uns, qu'il y fût venu de la ville ionienne de Milet. On dit qu'il était boiteux, et qu'il exerçait à Athènes la profession de maître d'école. La même légende porte que les Spartiates, sur l'ordre de l'oracle, avaient demandé aux Athéniens un chef capable de prendre en main la conduite de la guerre, et que les Athéniens , par dérision, leur envoyèrent Tyrtée. Mais il se trouva que cet humble personnage fut un poète de génie et un héros.
Je n'affirme pas que cette tradition ne soit point conforme à la réalité. Mais elle sent son merveilleux; et il n'est pas téméraire d'y voir une sorte de mythe, plutôt qu'une véritable histoire. Ainsi, suivant quelques critiques, l'expression que nous traduisons par maître d'école signifie non pas que Tyrtée enseignait à lire et à écrire aux petits enfants, mais qu'il était un maître en ce qui s'écrit, un maître de style, un écrivain, un poète ayant ses disciples, comme Homère, comme Hésiode avaient eu les leurs. Quant à i'épithète de boiteux, c'est par corruption aussi, à les en croire, qu'on l'avait en-
1. Je dois dire que, suivant quelques-uns, la première partie seule de ce morceau serait de Callinus. Ils attribuent tout le reste , depuis et qu'en mourant, à Tyrtée. Mais la ressemblance des pensées et des sentiments ^explique assez par celle des situations ou se trouvaient les deux poètes , sans qu'il soit besoin de snpposer ou que Stobée a oublié de rapporter le passage à son auteur, ou que quelque copiste a négligé de transcrire à cet endroit le nom de Tyrtée.