‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 27 sur 98 · POÉSIE ÉLÉGIAQUE ET POÉSIE UMBIQUE · texte numérisé non relu

POÉSIE ÉLÉGIAQUE ET POÉSIE UMBIQUE

uns contre les autres. Ne vous laissez aller ni à la fuite honteuse, .ni à la crainte ; excitez dans votre âme un grand et vaillant courage, et ne songez pas à vous-mêmes dans la lutte contre les guerriers. Quant aux vieillards, dont les genoux ne sont plus agiles, nettoyez pas^n les abandonnant; car c'est chose honteuse, que, tombé aux premiers rangs de bataille, gise, en avant des jeunes gens, un vieillard à la tête déjà chenue, au menton grisonnant, exhalant dans la poussière son

àme valeureuse Mais tout sied à la jeunesse. Tant qu'il a

la noble fleur de là jeunesse, le guerrier est pour les hommes un objet d'admiration, un objet d'amour pour les femmes, durant sa vie; et il est beau encore quand il tombe aux premiers rangs de bataille. »

La deuxième élégie ne le cède point à la première. C'est la même vivacité de sentiment , la même énergie d'expression. Le poète rappelle aux Spartiates qu'ils sont de la race d'Hercule, et que Jupiter n'a point encore détourné d'eux ses regards. Il insiste longuement sur les avantages de la bravoure, et peint de couleurs saisissantes l'ignominie de la lâcheté. Le brave ne périt pas toujours; le lâcne ne sauve pas toujours sa Vie î « Mais c'est laide chose, dit Tyrtée, qu'un cadavre étendu dans la poussière, le dos percé par la pointe de la lance. » Viennent ensuite les conseils du soldat sur l'ordre dé bataille et sur la façon dont il fout porter les coups. Cette portion de l'élégie est un peu technique, et perdrait presque tout mérite dans la traduction, le ne tmft cependant m'empêcher d'en citer quelques mots, qui forment un tableau achevé i « Tenons *- nous ferme , les

Ïambes écartées, les deux pieds bien posés sur la terre; que es dents mordent la lèvre, que le Ventre du large bouclier protège en bas les cuisses et les jambes , et en haut la poitrine et les épaules. Brandissons dans la main droite la lance terrible ; jetons l'épouvante en agitant l'aigrette qui surmonte notre tête. «

La troisième élégie commence par un nouveau panégyrique de la vertu guerrière. Le poète place la bravoure au premier rang des biens de ce monde. À mourir comme à vivre, le brave recueille un fruit inestimable de son dévouement. Dans le premier cas. « tous, dit Tyrtée, jeunes gens et vieillards, le pleurent à renvi, et la ville entière est affligée d'un cuisant regret. Et son tombeau et ses enfants sont renommés parmi les hommes, et les enfants de ses enfants, et sa race dans

la postérité . Sa noble gloire ne périt jamais, ni son nom ; mais, quoiqu'étant sous la terre, il demeure immortel.... Si, au contraire, il échappe à la mort qui étend les corps sur la terre; si, vainqueur, il emporte une noble réputation de vaillance, tous l'honorent, jeunes et vieux; et c'est après avoir été comblé d'honneurs qu'il descend aux enfers. Vieillissant, il brille d'un vif éclat parmi ses concitoyens; par respect et par justice, nul ne songe à lui nuire. Tous, pour •lui faire place, se lèvent de leur siège, tous indistinctement, les jeunes gens et ceux de son âge , et ceux qui sont nés avant lui. » La conclusion de Tyrtée, c'est qu'il faut tâcher de s'élever à cette vertu suprême, et lutter intrépidement contre l'ennemi.

On sait comment finit la deuxième guerre de Messénie. Aristomène, le héros des Messéniens , ne put que retarder, par son courage et son indomptable opiniâtreté, l'asservissement de son pays. Les chants de Tyrtée, et aussi les exemples dont il appuyait personnellement ses exhortations, contribuèrent, pour une large part, au triomphe définitif des Lacédémoniens. Sparte honora Tyrtée vivant de ces distinctions que le poète offrait comme un appât à la bravoure. Après sa mort, elle ne l'oublia pas davantage. Il n'était pas un Spartiate gui ne sût par cœur les poésies de Tyrtée. Quand on était en campagne, c'était la coutume, après le repas du soir, après le péan en l'honneur des dieux, de réciter solennellement les élégies composées jadis pour la lutte contre Aristomène. Chacun récitait à son tour, et rivalisait de zèle à bien dire; et celui qui avait le mieux chanté recevait du chef une récompense : sa portion de nourriture était plus considérable que celle des autres. Plusieurs siècles après les guerres de Messénie, les vers de Tyrtée aidaient encore à gagner des batailles.

Tyrtée n'avait pas composé seulement des élégies. Il reste de lui quelques vers anapestiques. Ce sont les débris, selon toute apparence, des chants qui servaient à régler la marche des soldats, ou qui retentissaient dans la bataille même. Les vers anapestiques n'admettent, pour remplacer l'anapeste (ww-), que des équivalents complets, comme le dactyle (-«*>) ou le spondée (- -) ; ils n'ont pas un nombre de pieds déterminé, et n'ont d'autre règle que la succession indéfinie des anapestes ou de leurs équivalents : on pourrait même dire

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qu'il n'y a pas de vers anapestiques à proprement parler , mais un rbythme anapestique , gui commence avec le premier anapeste du morceau et finit avec le dernier. Cette continuité rhythmique n'existe pas dans l'élégie : la dernière syllabe de l'hexamètre et du pentamètre est à volonté ; le vers épique peut finir par une trochée (-w) et le vers élégiaquepar un tribraque 0-"»<-O, deux pieds qui rompent la mesure, car ils sont d'un quart plus courts que l'anapeste, le dactyle ou le spondée. Un rhythme parfaitement égal et uniforme convient mieux à l'uniformité des pas dans la marche. Le mètre anapestique remplissait admirablement cette condition. Il avait, sur le spondée, l'avantage de la légèreté ; et le dactyle, qui commence par une longue, lui était inférieur, par là même , dès qu'il s'agissait de solliciter le pied à se lever de terre. Aussi ne souffrait-il qu'à grand 'peine la présence çà et là de quelque dactyle et de quelque spondée, dans ce qui était si proprement son domaine.

Archiloque.

Archiloque était contemporain de Callinus et de Tyrtée. Il était fils de Télésiclès, qui conduisit une colonie dé 1 île de Paros dans celle deThasos, vers les dernières années du huitième siècle avant notre ère. Archiloque était né à Paros même, et florissait vers l'an 680, un peu plus tôt, un peu plus tard. A la fin de sa vie, il habitait, selon toute probabilité, son lie natale, car il fut tué dans une guerre entre les Pariens et leurs voisins de Naxos. Les combats inspirèrent sa muse, et il se vante lui-môme d'être un serviteur du dieu Mars. On ne saurait douter qu'il fût brave, et les fragments de ses élégies rappellent quelquefois les fiers accents de Tyrtée et de Callinus. Il avoue néanmoins qu'un jour il a jeté son bouclier pour sauver sa vie ; et il se borne à dire qu'il se procurera un autre bouclier afin de remplacer celui dont l'ennemi peut faire trophée. Au reste, ce n'est ni le poète élégiaque ni le soldat que la Grèce admirait dans Archiloque, mais l'inventeur de mètres nouveaux et d'un nouveau genre de poésie. Archiloque est le père de la satire ; et c'est lui qui a le premier fait usage de l'ïambe : il se l'est du moins approprié, comme dit Horace, et s'en est fait une arme terrible pour assouvir sa rage. Voici à quelle occasion il quitta les sentiers battus, pour se jeter dans les routes où il devait

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trouver son vrai génie. Il aimait une jeune fille de Paroa, nommée Néobulé. Sa passion était fort vive, et la trace s'en retrouve encore dans le peu qui nous reste de ses vers. «* Infortuné, abattu par le désir , je n'ai plus un souffle de vie ; les dieux l'ont voulu, et la douleur cruelle transperce mes

os. Telle est la violence de cet amour qui s'est glissé

dans mon cœur, répandant sur mes yeux un épais nuage, et ravissant hors de mon sein ma raison énervée. » Ces deux fragments n'appartiennent déjà plus, par le mètre, à la poésie que nous connaissons, k côté du dactyle et du spondée on y voit paraître l'ïambe ; et le trochée n'y joue plus ce simple rôle de remplaçant qu'il avait à la fin de ['hexamètres il est employé, comme l'ïambe, concurremment avec les pieds anciennement connus.

Il paraît que Lycambès, père de Néobulé, qui avait promis d'abord sa fille au poëte, manqua plus tard à sa parole. Le ressentiment d'Arcniloque ne connut pas de bornes. Lycambès fut diffamé dans toute la Grèce comme un homme sans probité et sans foi • Néobulé et ses sœurs comme des femmes dépravées et qui avaient bu toute honte. On dit que le père et les filles se pendirent de désespoir* Deux des vers d'Àrehiloque donnent à croire que le poète ne s'était pas borné aux invectives violentes et aux injures. Il mettait, pour ainsi dire, en scène ses ennemis; il les faisait parler euxmêmes, pour les rendre plus noirs encore, ou les accabler les uns par les autres. C'est Néobulé ou une de ses sœurs

Îui disait : « Lycambès, mon père, quelle parole viens-tu e prononcer? qui a égaré ton esprit? » Cet homme qui faisait de la poésie un si funeste usage fut admiré pourtant de ses contemporains mêmes. La nouveauté des formes métriques, la verve inépuisable, l'énergie des peintures, l'hahileté avec laquelle Aroniloque intéressait à sa cause les mauvaises passions du cœur humain, un style simple, populaire, et qui était une nouveauté aussi, après les solennités de l'épopée et de l'élégie ; il n'en fallait pas tant pour séduire les Grecs enthousiastes, et pour flaire. élever aux nues le poëte de Paros , l'impitoyable persécuteur de Lycambès et de ses filles. Mais de toute cette poésie, de cet art consommé, de cette inspiration si vive, de cette véhémence et de cette fougue, il ne reste guère qu'un souvenir. Les fragments des ïambes d'Archiloque que j'ai transcrits sont bien peu de chose, et ce sont les plus importants qu'on

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ait recueilli*, Il y en a deux autres néanmoins qui méritent une mention particulière. Ce sont les débuts de deux apologues, dont on ne peut que deviner les sujets : on voit seulement que les personnages de l'un sont le renard et l'aigle, et ceux de l'autre le singe et encore le renard.

Je n'ai rien à dire de la langue du poète, sinon que c'est toujours le dialecte ionien, mais rapproché, autant que possible, de l'usage commun, et assez analogue à ce que fut depuis la diction des poètes comiques d'Athènes. Quant aux inventions métriques, qui comptaient pour une si grande part dans la gloire littéraire a Archiloque, je n'ai pas la témérité de vouloir établir avec précision en quoi elles consistaient. Je remarque seulement qu'il y a, dans ses fragments, des vers de diverses mesures. Il y a le vers ïambique de six pieds, qui devait faire, dans la tragédie et la comédie, une brillante fortune. Archiloque semble même avoir composé dans ce rhytbme des pièces entières. Mais ce qui est le plus commun, chez lui, ce ne sont pas les vers purement ïambiques, ce sont des vers où se combinent, en proportions variables, l'ïambe et le trochée avec les mètres anciens. Il a employé aussi le vers hexamètre, mais suivi d'un des vers de son invention. Il a transporté à la poésie ïambique le principe, déjà appliqué dans l'élégie, de faire alterner deux vers de longueur inégale, en plaçant toujours le plus long vers avant le plus court. Cette sorte de distiques est ce qu'on a nommé des épodes. Les épodes d'Horace sont des imitations de oeux d'Arehiloque. C'est ce qu'Horace dit luimême : « J'ai montré le premier au Latium les ïambes de Par os; j'ai emprunté le rhythme d'Arehiloque et son inspiration, mais non pas sa colère, ni ces invectives dont il poursuivait Lycambès1. »

gtmonlde d'Amoryoe.

Archiloque trouva, parmi ses contemporains mêmes, un émule de sa malice, et qui mania l'ïambe avec une remar-

auable dextérité. Ce poète, assez peu connu, se nommait imonide, et vivait dans l'île d'Amorgos. Il florissait vers l'an 660 avant notre ère. Quelques-uns font de lui un fondateur de villes, qui était venu à Amorgos avec une colonie samienne. Il avait eu des démêlés avec un certain Orodœ-

i. Épures, livre I, épitre xix, vers 23,

cidès, et l'avait flagellé dans des ïambes à la façon de ceux d'Ârchiloque. Mais son titre à la renommée, c'est d'avoir appliqué l'ïambe à la satire morale. Il ne reste rien de ses attaques contre Orodœcidès ; mais nous possédons de lui un poëme sur les femmes, en cent dix-neuf vers ïambiques sénaires, ou tri mètres. Ce poëme, rangé à tort parmi les débris des ouvrages de Simonide de Céos , est une sorte d'amplification du passage d'Hésiode que j'ai cité ailleurs. Le poëte énumère successivement les différents caractères de femmes , en assignant à chacun d'eux son origine. Toute femme provient, selon lui, de quelque élément ou de quelque animal ; et c'est de cette source que dérivent les traits qui distinguent Tune de l'autre. Ainsi, la femme malpropre descend de la truie ; la rusée, du renard; la piailleuse, de la chienne ; la fainéante, de la terre ; c'est la mer qui a produit la femme inégale et changeante ; la femme gourmande et sensuelle provient de l'âne ; la femme perverse, de la belette; la femme qui aime la parure, du cheval; la femme laide et malicieuse, du singe. Tous ces portraits, Simonide les a esquissés avec une naïveté un peu rustique , en homme qui n'hésite jamais à se servir du mot propre, et qui se met en médiocre souci de charmer le lecteur par de gracieuses images. Il ne se déride qu'à la fin de l'énumération, quand il s'agit de cette bonne ménagère dont Hésiode, avant lui, proclamait l'excellence, et aussi la prodigieuse rareté. « Celle-ci est de la race de l'abeille. On est heureux si on l'a en partage. C'est la seule qui ne mérite aucun reproche. La vie, par ses soins, devient florissante et riche. Dévouée à un époux qui l'aime, elle vieillit avec lui, et donne le jour à une belle et noble famille. Elle est distinguée entre toutes les femmes, et une grâce divine est répandue autour d'elle. Elle ne se plaît pas assise dans une compagnie de femmes où se tiennent des discours licencieux. C'est Jupiter qui fait don aux hommes de femmes d'un tel caractère, si excellentes et si sages1. »

Simonide d'Àmorgos résume sa pensée générale à peu près dans les mêmes termes qu'Hésiode : selon lui aussi, les femmes sont un fléau que nous a imposé Jupiter1. Il consacre quelques vers à la démonstration de son principe ; et cette discussion morale termine le morceau.

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