I. Platon, Phèdre, page
158 CHAP1TM XI.
tendu conter qu'il fût assassiné par des brigands sur une grande route, et qu'il prit à témoin, contre ses meurtriers, une troupe de grues qui passait dans les airs. Quelque temps après, comme les brigands étaient à Corinthe , sur la place publique, un d'eux s'écria, dit-on, en voyant passer des grues : « Voilà les témoins d'Ibycus. » Ce propos parut suspect aux assistants; on dénonça aux magistrats l'homme qui l'avait tenu et ceux qui l'accompagnaient. Les meurtriers sont saisis , mis à la torture ; ils confessent leur forfait et en subissent le châtiment, Quoi qu'on puisse penser d'un tel récit, il reste toujours avéré qu'Ibycus n'est point mort dans sa contrée natale , et qu'il poussait ses voyages plus loin que la Grande-Grèce et la Sicile. Il avait même vécu quelque temps à la cour de Polycrate , tyran de Sa* mos. Par conséquent, l'époque où florissait Ibycus se place autour de l'an 530 avant J.-tL, c'est-à-dire assez longtemps après la mort du poète d'Himère.
Ibycus semble avoir été d'abord un émule, sinon un imitateur de Stésichore. Même système de composition, même prédilection pour les sujets épiques , môme mode de versification, même dialecte, ionien au fond avec une teinture dorienne. Rhémum en Italie, comme Himère en Sicile, avait une population mêlée: parmi ses habitants, les uns descendaient d'Ioniens de Gbalcis, les autres de Doriens du Péloponèse. Ibycus n'eut donc guère qu'à se servir de la langue qu'on parlait dans sa ville , pour ressembler par le dialecte à son devancier. Il n'est pas douteux que l'étude des ouvrages de Stésichore n'ait exercé une puissante influence sur la tournure de l'esprit d'Ibycus : l'extrême ressemblance des deux poètes a permis plus d'une fois aux auteurs anciens d'attribuer à 1 un ce qui était de l'autre, et réciproquement; le hasard à lui seul ne produit pas de tels phénomènes. Quintilien eût pu dire aussi d'Ibycus qu'il soutenait sur la lyre le fardeau de l'épopée. Il a traité les mêmes sujets que Stésichore, Argonautiques , épisodes de la guerre de Troie, vies des héros, et avec le même amour du merveilleux mythologique. C'est ce qu'on voit encore dans ces paroles qu'il faisait prononcer quelque part à Hercule : « Et je tuai les jeunes hommes aux blancs chevaux, les fils de Moliona, deux jumeaux de même taille, n'ayant qu'un corps unique, nés tous les deux dans un œuf d'argent. »
POETES LYflIQUÏS DORIENS. 150
Hais ce n'était pas lk le genre de poésie que prisaient le plus Polycrate et ses courtisans. Polycrate, qui tenait sous sa domination les principales lies de la mer Egée» ressemblait beaucoup plus à un roi d'Orient qu'à ces tyrans populaires, souvent simples et rudes dans leurs mœurs, qui gouvernaient alors quelques-unes des villes de la Grèce. Il possédait des trésors considérables ; il avait fait construire dans Samos de magnifiques palais ; il traitait d'égal à égal avec les plus puissants souverains, et rivalisait avec eux de luxe, d'élégance et aussi de mollesse et de vices. A supposer qu'lbycus, avant son départ pour Samos, ne se fût encore exercé que dans le genre héroïque, il ne tarda point à baisser le ton de sa lyre à l'unisson des poètes gracieux qui chantaient à la cour de Polycrate. C'est à Samos probablement qu'il composa ses poésies erotiques, plus vantées encore des anciens que ses grands ouvrages. Homme de passions vives et fougueuses, ses chœurs amoureux étaient tout pleins du feu qui embrasait son âme. Comme autrefois Àlcman, mais avec plus de force et de verve encore, il aimait à y prendre personnellement la parole, et à exprimer ses propres sentiments. Ainsi dans ce morceau admirable, que nous a conservé Athénée : « Au printemps , les cognassiers fleurissent, arrosés par des filets d'eau que versent les rivières dans le jardin sacré des Vierges ; les grappes de la vigne poussent et grossissent , abritées par les pampres ombreux. Quant à moi, l'Amour en aucune saison ne me donne repos : comme la tempête de Thrace brûlante d'éclairs , il s'élance d'auprès de Cypris ; saisi d'un transport farouche, il m'assaille à l'improviste; il s'acharne à m'arracher le cœur du fond de mes entrailles1. » Ainsi encore dans cet autre passage, que nous devons à Proclus ; « L'Amour de nouveau me lance , de dessous les noirs cils de ses paupières, des regards qui me consument; il use de charmes de toute sorte pour me jeter dans l'immense filet de Cypris. Ah ! je tremble à son approche, comme un coursier déjà vieux, attelé pour disputer le prix, descend malgré lui daus la carrière pour lutter avec les chars rapides. »
J'aurai mis sous les yeux du lecteur tout ce qui peut l'intéresser dans ce qui reste d'Ibycus , quand j aurai transcrit le passage ou le poète trace le portrait d'un jeune
1. Je lis «ttMcv, au lieu de «mM**, que donnent la plupart des éditeurs.
homme : « Euryllus , rejeton des douces Grâces, souci des jeunes filles à la belle chevelure , Cypris et la Persuasion aux aimables regards t'ont nourri parmi les roses. »
Avec Lasus d'Hermione et Corinne, nous touchons à Pindare. Lasus fut le maître du poète thébain ; Corinne fut sa rivale plus d'une fois heureuse. Lasus introduisit, dit-on, le premier dans Athènes la poésie dithyrambique. Quelquesuns môme lui attribuent l'invention du dithyrambe ; mais cette opinion n'est pas soutenable. Il excella dans ce genre, il le perfectionna sans doute: voilà tout ce qu'on peut affirmer. Nous n'avons que deux vers de Lasus , mais qui ne sont pas sans importance, car ils nous apprennent
3ue le poète se servait quelquefois, dans ses chants doriens, e l'harmonie ou de la musique éolienne. Malgré l'estime que faisaient de lui ses contemporains , il ne parait pas que ce fût un homme d'un goût parfaitement irréprochable; du moins il se plaisait aux choses extraordinaires, aux tours de force. Il avait composé des odes dans lesquelles il était parvenu à se passer de la lettre sigma, dont le sifflement lui semblait trop désagréable.
Corinne.
Quant à Corinne, elle était de Tanagre en Béotie. Cinq fois, dit-on, elle l'emporta, dans les luttes poétiques, sur Pindare lui -même. Mais quelques-uns prétendaient qu'elle avait dû ses succès à l'ignorance de ses juges ou à l'effet de sa beauté, bien plus qu'au mérite de ses chants. Les fragments de ses poésies ne sont remarquables que par la mention du nom de Myrtis , autre poétesse béotienne , qui osait aussi descendre dans la lutte contre Pindare. Mais il y a un mot fort connu qui peilt donner une idée de la façon dont Corinne entendait l'emploi des ornements mythologiques dans la poésie. Pindare lui lisant un hymne dont les six premiers vers , qui existent encore , contenaient presque toute la mythologie thébaine : « Il faut, dit-elle , ensemencer avec la main , et non à plein sac. »
RECUEIL DES POÉSIES ANACRÉONT1QUES. — YIE D'ANACRÉON. — ODES AUTHEN- TIQUES D'ANACRÉON. — SIMOMDE DE CÉOS. — GÉNIE LYRIQUE DE SIMO- NIDE. — ÉLÉGIES DE SIHONIDE. — ÉPIGRAMMES DE SIHONIDE. — BACCHY- LH>E. — T1MOCRÉON. — SGOLIES. — CALUSTRATE. — HYBRJAS.
Recueil des poésie* anacréontlques.
« Le poète, dit Platon d, est chose légère, ailée et sacrée. » Ces paroles qui s'appliquaient, dans la pensée du philoso-
She, à tous ceux que pénètre et échauffe l'inspiration de la [use, semblent avoir été écrites après quelque lecture nouvelle des poésies d'Anacréon, bien plus encore qu'au souvenir de Y Iliade et de Y Odyssée, ou du péan de Tynnichus, tant vanté dans le dialogue de Platon. Rien de plus léger, de plus aérien, de plus sacré, c'est-à-dire de plus inspiré et de plus divin , que ces chants qui ont résonné jadis sur la lyre du poète de Téos. Il en reste peu d'entiers; mais ceux qui ont échappé sains et saufs à la destruction, et même les membres mutilés des autres, sont un trésor inappréciable, et expliquent l'enthousiasme des contemporains d'Anacréon, et de toute l'antiquité lettrée.
C'est un travail de retrouver , dans le recueil si souvent imprimé sous le nom du poète, ce qui appartient en propre à l'ami de Polycrate, et ce cjui est l'œuvre de ses imitateurs, en un mot de l'école anacreontique. Tous les petits poèmes qui le composent se recommandent par des mérites divers ; à aucun la grâce ne fait défaut, et c'est par là qu'ils ne sont pas indignes de la place qu'ils ont usurpée. Mais plusieurs ont trop d'esprit et sentent déjà l'affectation et la manière ; plusieurs ont une tournure quelque peu épigrammatique et visante la pointe : tous signes auxquels se reconnaît une époque plus sophistique et plus raffinée que le siècle où vivait Anacréon. La vraie poésie d'Anacréon est simple, naïve, savante dans la forme, mais sans pédanterie, forte et vigoureuse quelquefois, doucement pathétique, gracieuse, et, comme l'héroïne d'Homère, mêlant une larme à son sourire.
i. Ion, chapitre y.
le
Il y a d'autres raisons encore, qui infirment l'authenticité de la plus grande partie des odes du recueil. Les auteurs anciens ont maintes fois cité Anacréon; et, sur cent cinquante passages et plus, qu'ils ont transcrits, c'est à peine si un seul appartient à un de ces poèmes. Les personnages sont bien, parle nom, de ceux qu'Anacréon avait célébrés dans ses vers; mais ces personnages semblent avoir perdu leur réalité individuelle, et n'être que des types sur lesquels se sont exercés à leur tour, et par un passetemps purement littéraire, les poètes anacréontiques. Tout a le même vague, le même air de lieu commun. C'est toujours l'éloge de l'amour ou du vin, la puissance du fils de Cypris, et d'autres sujets plus ou moins généraux, sans rien qui rappelle aucun événement particulier, et qui soit la marque propre du temps où vivait Anacréon. Or, le géographe Strabon dit positivement, à propos de Samos, que es poèmes d'Anacréon sont pleins d'allusions au tyran Polycrate. Il n'est pas jusqu'à l'Amour lui-même, dont les anacréontiques n aient tracé des images assez peu conformes aux traits que lui donne le véritable Anacréon. « L'Amour, dit le poète, m'a frappé, comme eût fait un forgeron, de sa grande cognée, et m'a fait prendre un bain dans le torrent glacé. » On voit que le maître devant lequel tremblait Anacréon était un peu plus redoutable que le petit dieu malin des anacréontiques. Enfin, des critiques habiles ont remarqué, dans la plupart des odes de la collection, des imperfections de toute sorte : ici, la diction est prosaïque et presque barbare; là, les lois de la versification n'ont pas été respectées; plus loin, il y a autre chose. Mais, ce qui frappe au premier coup d'œil, c'est, dans les fragments, c'est-adire dans ce qui est incontestablement d'Anacréon, une infinie variété de mètres, et, dans les odes, au contraire, là monotone répétition du petit vers ïambique dimètre catalectique, le plus simple , le plus facile, et , on peut dire, le plus vulgaire de tous les mètres connus : presque toutes les odes en sont uniquement composées.
Je n'entreprends pas de déterminer, comme le font quelques-uns, l'époque respective de telle ou telle des odes an*créontiques. Il me suffit d'avoir montré qu'en général elles ne sont point ou ne sauraient être d Anacréon, et qu'elles appartiennent aux siècles dé décadence. Je répète aussi que ces bluettes ne sont presque jamais sans charme,
et que les plus insignifiantes ont encore leur valeur. Voyez, par exemple, la petite pièce qui ouvre le recueil : la pensée n'est rien , et pourtant il y a, dans ce chant si simple et si peu rempli, je ne sais quelle gracieuse naïveté qui plaît à l'âme : « Je veux dire les Àtrides, je veux chanter Cadmus; mais mon luth, sur ses cordes, ne fait retentir que l'amour. J'avais changé le* cordes naguère, et remonté complètement ma lyre; et je chantais, moi aussi, les combats d'Hercule. Mais ma lyre m'accompagnait de chants d'amour. Adieu donc désormais, héros; car ma lyre ne chante que les amours. » Quelques-uns de ces morceaux sont des tableaux achevés, et que ne désavoueraient pas les grands maîtres : ainsi la Colombe, la Rose, Y Amour mouillé, d'autres encore trop connus pour qu'il soit besoin de les transcrire.
Vie d'Auacréon.
Je reviens à Anacréon lui-même. Anacréon était né à Téos, on ne sait en quelle année, mais assez longtemps avant la prise de la ville par Harpagus et la fuite des habitants, qui allèrent fonder en Thrace, ou plutôt repeupler, Abdère. Cela se passait environ l'an 540 avant J.-C. Anacréon, homme fait déjà et poète célèbre, se trouvait parmi les exilés téiens. Quelques années après, il était à la cour de Polycrate. Il resta à Samos jusqu'à la chute de son protecteur y traîtreusement renversé et mis à mort en 522 , par Orœtès, satrape de Cambyse. Les Pisistratides lui offrirent alors un asile à Athènes, où ils avaient réuni la plupart des poètes fameux du temps. Anacréon passa là plusieurs années, puis il alla visiter la Thessalie, attiré par la munificence des Aleuades; et enfin il revint fixer son séjour dans sa ville natale, que les Perses avaient laissée se relever de ses ruines. Il vivait encore à Téos, quand les Ioniens se soulevèrent contre Darius, à l'instigation d'Histiée. C'est là probablement qu'il mourut, dans un très-grand âge. Le nom de vieillard de Téos, sous lequel il est si souvent désigné par les auteurs anciens, semble prouver qu'il avait conservé, jusque dans ses dernières années, sa verve poétique et son génie.
Ode* authentiques d'Anacréon.
Nous nous dispenserons de chercher fastidieusement,
164 CHAPITRE xn.
parmi les fragments d'Anacréon, des citations qui ne donneraient, en définitive, qu'une très-imparfaite idée de la manière du poète et de sa tournure d'esprit II y a une ode au moins dont l'authenticité est incontestable. Elle a été conservée, non pas dans le manuscrit dont les autres sont tirées, mais dans l'ouvrage d'un des commentateurs d'Homère. C'est une allégorie qui a fourni à Horace plus d'un trait heureux. Elle est en petites strophes de quatre vers chacune, analogues, dans leurs éléments, à la strophe d'Alcée ou à celle de Sappho. «Cavale deThrace, pourquoi donc me jeter ce regard de travers, et me fuir impitoyablement, comme si je ne savais rien d'habile? Hé bien ! apprends que je te mettrais le frein selon les règles, et que, les rênes en main, je te ferais tourner autour du but de la lice. Mais tu pais maintenant dans les prairies, et tu te joues en bonds léeers ; car tu n'as pas un cavalier adroit, et qui s'y connaisse à dompter ta fougue. » Aulu-Gelle cite une des pièces qui se trouvent dans le recueil, comme l'ouvrage authentique d'Anacréon. C'est celle où le poète s'adresse au ciseleur qui lui fait une coupe d'argent. Elle est dans le simple mètre si cher aux anacréon tiques; mais ce n'est pas une raison suffisante pour la leur attribuer : elle n'est pas trop indigne d'ailleurs de celle qu'on vient de lire. « En ciselant cet argent, Héphestus, fais-moi, non point une armure, (qu'y a-t-il entre les combats et moi?) mais une coupe profonde : autant que tu peux creuse-la. Représente-moi sur elle, non point les astres, ni le chariot, ni le triste Orion, (qu'ai-je affaire des Pléiades, qu'ai-je affaire de l'astre du Bouvier?) mais des vignes verdoyantes, et des raisins qui rient, et des Ménades qui vendangent. Fais-y aussi un pressoir à vin, et des figures d'or foulant la grappe, le beau Lyéus1, et, avec lui, r Amour et Bathylle. >»
Le génie d'Anacréon, essentiellement tempéré, n'était as né pour les grands sujets. Aussi ne les a-t-il jamais abortés, et, même dans ceux où il s'est prudemment restreint, a-t-il laissé à d'autres les élans de la passion et les troubles orageux de l'âme, bien plus curieux de ravir aux poètes éoliens les secrets de leur art, que de rivaliser avec eux d'enthousiasme et de véhémence. La poésie d'Anacréon fut celle d'un homme heureux, ou du moins qui n'avait trouvé