Bacchtis
dans les misères de là vie qu'un assaisonnement à son bonheur.
glmonlde de Céo».
Simonide de Céos forme avec Ànacréon un frappant contraste. Ce qui le distingue surtout, entre les poètes antiques, c'est ce caractère de tristesse et de mélancolie dont la trace est si vive encore dans ce qui nous reste de lui. Ce poète était un penseur, un moraliste profond, et, pour le temps où il vivait, un savant véritable. Il perfectionna l'alphabet grec par l'invention des lettres doubles l , <|>, et des voyelles longues y) , w. On lui attribuait également un système mnémonique fort en vogue dans l'antiquité. Quelques-uns des mots les plus fameux qui couraient sous le nom des sept sages étaient, selon certains auteurs, sortis de la boucbe de Simonide. Plusieurs le comptaient parmi les philosophes ; les sophistes le considéraient comme un de leurs précurseurs ; et Ton disait en proverbe, chez les Grecs : modération de Simonide.
Simonide naquit à Iulis, dans File ionienne de Céos, entre les années 560 et 555 avant notre ère. Il vécut quatre-vingtneuf ans, et mourut, par conséquent, entre les années 471 et 466. Il était , comme Stésichore, d'une famille où les talents littéraires se transmettaient de génération en génération. Son aïeul paternel avait été un poète; Bacchylide, son neveu, se distingua à ses côtés dans la poésie lyrique; et Simonide le jeune, son petit-fils, est cité comme auteur d'un ouvrage sur les généalogies. Simonide, après avoir rempli assez longtemps à Carthéa, dans l'Ile de Céos, les fonctions de maître de chœurs, vint se fixer à Athènes, auprès d'Hipparque, fils de Pisistrate, qui eut pour lui les plus grands égards. Les Aleuades et les Scopades de Thessalie l'attirèrent à leur tour à Larisse et à Cranon, probablement après la mort d'Hipparque, ou après l'expulsion de son frère Hippias. Enfin les deux tyrans siciliens, Théron d'Agrigente et Hiéron de Syracuse, honorèrent la vieillesse de Simonide, et s'honorèrent eux-mêmes, en prodiguant au poète de Céos des marques signalées de respect, d'estime et d'affection . 11 passa
Slusieurs années en Sicile, et eut même le bonheur, dit-on, e réconcilier les deux tyrans, irrités l'un .contre l'autre, au moment où leurs armées, des deux côtés du fleuve Gelas , n'attendaient que le signal pour engager le combat. Pendant
les guerres médiques, Simonide eut des relations assez in* times avec Thémistocle et avec Pausanias : ce fut le temps de l'apogée de sa gloire littéraire. On le choisit, d'un consentement unanime, pour être le héraut des exploits des Grecs dans ces luttes immortelles; et il célébra, sous toutes les formes, les journées de Marathon, de Salamine, d'Artémisium , et le triomphant désastre des Thermo* pyles.
Simonide fut probablement un des poètes lyriques les plus féconds qu'il y ait eu au monde ; et la poésie lyrique n'était qu'une part, la principale il est vrai , des occupations de son génie. D'après un tableau votif dont lui-même avait rédigé l'inscription, il avait gagné, dans les concours poétiques, cinquante-six bœufs et autant de trépieds : or, c'étaient là des prix cju'on ne donnait que dans certaines solennités assez rares, comme les fêtes de Bacchus à Athènes. Que serait-ce donc si le poète eût énuméré toutes. ses victoires dans tous les genres? Et ces morceaux d'apparat n'étaient eux-mêmes, relativement au total de ses œuvres lyriques,
3u'une portion assez peu considérable. Simonide passa plus e soixante ans de sa vie à chanter toutes les gloires de son pays, ou même, comme le lui ont reproché quelques anciens, tout ce qui brillait d'un éclat emprunté ou légitime. Il parait qu'il fut le premier poète qui consentit, pour un salaire, à mettre sa muse au service du premier venu. « Simonide lui-même, à ce que j'imagine, dit Platon dans le Protago* ras, a souvent cru qu'il était de son devoir de louer et de combler d'éloges tel tyran ou tel grand personnage ; non qu'il s'y portât de plein gré, mais par mie nécessité de bien* séance. « Ce n'est pourtant pas un reproche que Platon adresse à Simonide; ce n'est que le commentaire d'un mot de Simonide lui-même : Je ne suis pas enclin à la cen* sure.
Oénte lyrique de ftlroonlde.
Quintilien apprécie un peu légèrement le mérite littéraire d'un homme qui balançait, dans l'estime des Grecs, même le grand Pindare; d'un homme qui passait chez ses contemporains, pour le favori des dieux, et dont un jour les Dioscures préservèrent miraculeusement la vie, selon cette légende fameuse que La Fontaine a rendue familière à notre enfance. « Simonide, dit le rhéteur latin , maigre d'ailleurs, peut se
POÈTES LYRIQUES KWUt»$. — SGOLIKS. 167
recommander par la propriété de la diction et un certain charme dans le style ; toutefois c'est à exciter la pitié qu'il excelle principalement , en sorte que quelques-uns le préfèrent, sous ce point de vue, à tous ceux qui ont traité des sujets analogues aux siens.» Il faut se rappeler que Quintilien se borne h indiquer, parmi les poètes et les prosateurs célèbres, ceux dont la lecture peut être utile à un orateur, et (ju'il ne fait guère, la plupart du temps, que transcrire les jugements des critiques alexandrins, sans se donner la peine de les contrôler lui-même. Il est évident que beaucoup de ces écrivains ne sont pour lui que des noms, ou, si Ton veut, qu'il ne connaissait que fort superficiellement leurs ouvrages.
On ne saurait, sans injustice, refuser à Simonide une place éminente parmi les poètes les plus heureusement doues, et les plus habiles dans l'art de charmer les hommes. C'est lui qui a donné la forme définitive à ces hymnes de triomphe (lictv(xta) qu'on chantait en l'honneur des vainqueurs des jeux publics. A l'origine, quelques vers suffisaient pour fixer dans la mémoire des contemporains le nom proclamé par le héraut. Hais quand on eut commencé à élever des statues à ces vainqueurs, il Mut bien que la poésie , à son tour , leur prodiguât toutes ses magnificences. Le chœur de Stésichore, avec ses marches savantes et son appareil pompeux, se prêta à la célébration de ces fêtes, dont un simple mortel était l'objet, soit sur le lieu même de la lutte, soit à son retour au foyer domestique. Ce que durent être les chants de victoire composés par Simonide, il ne serait
Eas aisé de le dire : je ne crois pas pourtant qu'ils ressemassent autrement que par l'extérieur à ceux de Pindare. Simonide traitait ses héros avec moins de parcimonie que le poëte thébain; il décrivait la lutte en détail, et ne se lançait pas du premier bond dans les sphères éthérées. Il n'oubliait pas même les animaux dont la vigueur avait si. bien servi l'ambition de leur maître , pas même ces mules qui traînaient le chariot de Léophron, fils du tyran Anaxilas. S'il mêlait aux louanges de son héros celles des personnages mythologiques, ce n'étaient jamais des hors d'œuvre, ni même des digressions, Il se permettait quelquefois une plaisanterie, un innocent jeu de mots.
Voilà ce qu'il est permis de conjecturer, après un attentif examen des fragments de ses chants de victoire. Mais ce
qu'on peut assurer avec confiance, c'est que le moraliste, le philosophe s'y montrait à chaque cas, et y développait complaisamment quelquefois «es opinions particulières. Le plus considérable reste de la poésie de Simonide, retiré avec grand effort de la prose du Protagoras, où il était enseveli , est une sorte de dissertation morale, sur laquelle Platon s'est complu à broder un ingénieux et agréable commentaire; et ce morceau faisait partie d'un chant de victoire adressé à Scopas le Thessalien : « Il est difficile, sans doute, de devenir véritablement homme de bien, carré des mains,
des pieds et de l'esprit, façonné sans nul reproche Je
n'approuve pas non plus le mot de Pittacus, quoique prononcé par un sage mortel. Il est mal aisé, disait-il , d'être vertueux. Dieu seul peut posséder ce privilège; quant à l'homme, il est impossible qu'il ne soit pas méchant, si une calamité insurmontable le vient abattre. Tout homme est bon, qui agit bien ; méchant, qui agit mal ; et ceux que les dieux aiment sont d'ordinaire le plus vertueux. 11 me suffit qu'un homme ne soit pas méchant ni tout à fait malhabile; qu'il ait du sens et qu'il pratique la justice, conservatrice des cités. Je ne le censurerai point, car je ne suis pas enclin à la censure. Aussi bien le nombre des sots est infini. Oui, tout est beau où rien de laid n'est mêlé. C'est pourquoi jamais je ne tenterai la recherche de ce qui ne saurait exister ; jamais je ne jetterai une part de ma vie dans le vain et irréalisable espoir de trouver un homme absolument sans défaut, parmi nous qui mangeons les fruits de la terre au vaste sein. Si je le rencontre, alors je viendrai vous le dire. Mais je loue et j'aime volontiers quiconque ne fait rien de honteux. Du reste, les dieux eux-mêmes ne combattent pas contre la nécessité. »
Ce ne sont là que les membres mutilés non pas même d'un poëme entier, mais d'une portion de poëme. Or, je demande où l'on y. voit rien de cette maigreur dont parle Quintilien? Si ce mot a quelque sens, ce n'est que par la comparaison du style de Simonide avec celui de Pindare, moins simple, moins naïf, plus chargé de mots composés et de métaphores. Simonide emprunte aux Doriens leurs formes poétiques et certaines particularités de langage ; il parle aussi éolien quelquefois ; mais au fond il reste ionien , surtout par l'esprit, c'est-à dire sobre, tempéré, et déjà presque attique.
Mais c'est dans la louange des vrais héros que Simonide a pu s'élever à toute la hauteur de son génie. Rien de plus magnifique, rien de plus noblequece qui reste du chant où il avait célébré Léonidas et les siens : « Qu'il est glorieux le destin de ceux qui sont morts aux Thermopyles ! Qu'il est beau leur trépas ! Leur tombe est un autel. Plutôt que des larmes1, nous leur donnons un immortel souvenir. La façon dont ils sont morts est leur panégyrique. Ni la rouille, ni le temps destructeur n'effaceront cette épitaphe des braves. La chambre souterraine où ils reposent renferme l'illustration de la Grèce. Témoin Léonidas , roi de Sparte , qui a laissé le plus beau monument de la vertu, une gloire impérissable. »
Pathétique de Blmonlde.
Il y a un mérite que l'antiquité tout entière , comme l'avoue Quintilien, s'accordait à reconnaître au plus haut degré dans Simonide; c'est le pathétique, cet heureux don d'émouvoir dont la nature est si peu prodigue, même envers ses favoris. Ses chants les plus estimés étaient les thrènes, espèces de complaintes dont quelque illustre infortune avait fourni le sujet, et au caractère desquelles Horace a fait allusion quand il nomme la nénie de Céos. L'ode admirable où Danaé exhale ses douleurs est un de ces thrènes tant vantés, et, si l'on en peut juger par cet échantillon, vraiment dignes de tout éloge. Danaé et son fils Persée sont enfermés dans un grand coffre, et livrés à la merci des vagues. « Dans le coffre artistement façonné grondent et le vent qui souffle et la mer agitée. Danaé tombe, saisie de frayeur , les joues baignées de larmes ; elle entoure Persée de ses bras et s'écrie : « 0 mon enfant, quelle douleur j'en- «dure! Mais toi, tu n'entends rien, tu dors d'un cœur « paisible dans cette triste demeure, aux parois jointes par « des clous d'airain , dans cette nuit sans lumière , dans ces « noires ténèbres. Tu ne t'inquiètes pas du flot qui passe « au-dessus de toi sans mouiller ta longue chevelure, ni du * vent qui résonne, et tu reposes enveloppé de ta couver- « ture de pourpre, visage de beauté. Ah ! si ce qui m'effraye « t'effrayait aussi , tu prêterais à mes paroles ta charmante « oreille. Allons, dors, mon enfant; dorme aussi la mer;
i. Je lis «fi réuv et non *p©Y&*»v.
« dorme noire immense infortune. Mais puissent voir mes « yeux, 6 Jupiter, que tes desseins me sont redevenus f*> <c vorables ! Ce vœu que je t'adresse , il etft présomp- « tueux peut-être : pardonne-le-moi par grâce pour ton ««fils!»
élégies de Blmonlde.
Simonide avait excellé dans tous les chants lyriques qui servaient à la célébration des solennités religieuses : c'est ce que prouve la table votive qu'il avait consacrée à ses victoires sur les poètes rivaux. Il nous est impossible de dire par quelles qualités particulières se distinguaient ses prières aux dieux , ses péans à Apollon, ses hyporchèmes ou chansons à danser , ses dithyrambes. Il parait toutefois que les dithyrambes de Simoniae n'étaient pas tous exclusivement remplis des louanges de Bacchus ou du récit de ses aventures : un de ces poèmes était intitulé Memnon. Il nous est permis du moins de parler avec connaissance de cause des succès de Simonide dans la poésie élégiaque. Après la bataille de Marathon , il remporta le prix proposé pour une élégie en l'honneur de ceux qui avaient succombé dans cette grande journée. Eschyle lui-même, jeune alors, et qui avait été un des héros de la bataille , fut vaincu par le vieux poète de Céos. Le biographe d'Eschyle, qui rapporte ce fait , remarque à cette occasion que l'élégie demande une tendresse de sentiments et un genre de pathétique qui étaient étrangers k Eschyle. Le chantre de Danaé , le poète des thrènès, possédait naturellement ces qualités à un degré incomparable. Ses élégies cependant n'étaient pas de pures lamentations, des thrènes sous une autre forme : les réflexions morales y abondaient, les pensées philosophiques, les préceptes pour régler la vie. C'est Solon qu'on croirait entendre, mais plus mélancolique, et tout prêt à verser des larmes. Qui ne connaît les vers fameux où Simonide commente une pensée d'Homère, et qui sont le plus considérable fragment de ses élégies ? « Il D'est rien sur la terre qui demeure à jamais inébranlable. L'homme de Chios a dit une bien belle chose : « Telle est la génération des feuilles, telles sont les généra- « tions des hommes. » Combien peu de mortels, après avoir reçu ces paroles dans leurs oreilles , les ont gravées dans leur âme 1 C'est que l'espérance est présente en chacun de nous, l'espérance qui pousse naturellement au cœur des
POÈTES LYRigUlS iONrtNI. — SCOLIES. 171
jeunes gens. Tant qu'un mortel a l'aimable fleur de la jeunesse, son esprit est léger et rêve mille projets impossibles. Car il ne s'attend ni à vieillir ni à mourir ; et , quand il est bien portant , il n'a nul souci de la maladie» Insensés ceux dont la pensée est en cet état, ceux qui ne savent pas combien le temps de la jeunesse et de la vie est court pour les mortels ! Mais toi, qui le sais, dirige-toi vers le terme de la vie en travaillant avec courage à faire jouir ton àme des biens delà vertu. »
épigramme* de fttmoMlde.
Ce que les Grecs appelaient épigramme n'était à l'origine qu'une inscription, comme l'indique le mot lui-même, et se disait indistinctement de tout ce qui servait à expliquer aux passants qu'ici était inhumé tel personnage , que ce monument avait été consacré pour telle raison et dans telles circonstances, et d'autres choses analogues. Ces inscriptions étaient ordinairement en vers. Depuis l'invention du distique, on les rédigea de préférence en vers élégiaques. L'anthologie contient des épi grammes qui sont données pour être l'œuvre d'Archiloque, de Sappho, d'Anacréon. Ce sont, du reste, des morceaux assez insignifiants, et qui pourraient bien n'avoir été composés que longtemps après la mort des poètes auxquels on les attribue. Simonide fut le premier qui fit de l'épigramme un genre de poésie vraiment digne de la Muse. Parmi les épigrammes de Simonide , il en est une, mais une seule , dont le ton estsarcastique, et oui serait encore aujourd'hui ce que nous nommons une épigramme : c'est une inscription funéraire pour un poète que Simonide n'aimait pas, Timocréon le Rhodien. Simonide l'y traite fort mal ; et il n'est pas besoin de forcer les conjectures pour assurer que cette épitaphe n'a jamais été gravée sur le tombeau de Timocréon. lis autres épigrammes de Simonide sont des œuvres parfaitement sérieuses, et qui comptent comme monuments de l'histoire* Ainsi cette inscription sur une statue du dieu Pan : «C'est Miltiade qui m'a dressé, moi Pan le chèvre-pied, l'Arcadien , moi qui ai pris parti contre les Mèdes et pour les Athéniens. » Ainsi l'inscription funéraire des morts de Marathon; ainsi surtout l'épitaphe sublime de Léonidas et de ses compagnons de dévouement : « Étranger, va dire aux Laoédémoniens que nous sommes enterrés ici pour avoir obéi à leurs lois. »
Bacchylide.
Bacchylide, neveu de Simonide de Céos, et qui vécut avec lui à la cour d'Hier on de Syracuse, n'était pas un poète méprisable. Il n'avait pas le génie de Simonide; mais il rachetait, par la perfection du style et le fini de l'exécution, ce qui manquait à sa poésie de verve inspirée, d'invention, de passion, de pensées profondes, d'élévation morale. Comme son oncle, il avait chanté avec succès les vainqueurs des jeux publics de la Grèce, et de façon même à porter ombrage à Pindare. Ces bavards qui n'ont que de l'acquis, ces corbeaux qui poussent des cris contre l'aigle, ces ennemis personnels que le poète thébain stigmatise en passant, dans la deuxième Olympique et dans d'autres ouvrages, c'étaient, suivant les commentateurs, Bacchylide et Simonide lui-même. Mais la haine de Pindare n'a rien été à Simonide de son génie, non plus qu'à Bacchylide de sa facilité élégante et gracieuse.
La plupart des fragments de Bacchylide n'ont pas le ton héroïque ; le poète semble s'être arrêté de préférence aux scènes de plaisir, aux riantes et folâtres images. Il a quelquefois des pensées qui rappellent Simonide. Ainsi, par exemple : « 11 est bien peu de mortels à qui la divinité ait donné d'atteindre la vieillesse aux tempes chenues, en se conduisant comme il faut, et sans s'être heurtés contre l'infortune. » Ainsi encore : « Il est heureux celui à qui un dieu a fait don d'une part de biens, et qui mène une existence opulente, un destin digne d'envie; car jamais habitant de la terre n'a été complètement heureux. » Mais Bacchylide parle trop du vin et de l'amour, pour avoir été uniquement un disciple et un imitateur du poète des thrènes et des plaintives élégies. Je ne doute pas qu'il n'ait chanté aussi souvent pour des convives attablés que pour des dieux de l'Olympe ou des vainqueurs de Pytho. C'est pourtant à un chant de victoire qu'a pu appartenir cet éloge de la paix, que cite Stobée. «La puissante paix enfante la richesse aux mortels et les fleurs de la poésie aux doux accents. Sur les autels artistement façonnés, brûlent pour les dieux, dans la blonde flamme, les cuisses des bœufs, des brebis à l'épaisse toison. Les jeunes gens ne s'occupent que des jeux du gymnase, des flûtes, des festins. Sur les anneaux de fer des boucliers, les noires araignées tendent leur
métier; et la rouille ronge les lances à la pointe aiguë et les épées au double tranchant. On n'entend plus le fracas des trompettes d'airain; et le sommeil aux agréables rêves, le sommeil, charme de nos cœurs, n'est plus ravi à nos paupières. Les rues sont pleines de joyeux banquets, et les hymnes d'amour retentissent. »
Timocréon.
Timocréon le Rhodien était à la fois athlète et poëte lyrique. Il fut. l'ennemi acharné de Simonide, qui lui rendit amour pour amour. Il passa sa vie à dénigrer ses rivaux en poésie, et à poursuivre Thémistocle de ses invectives. Mais il faut dire à son honneur qu'il exalte la vertu d'Aristide. Je ne puis mieux faire que de transcrire ici le passage où Plutarque, dans la Vie de Thémistocle, parle de Timocréon et de ses querelles politiques. « Timocréon le Rhodien, poëte lyrique, fait, dans une de ses chansons, un reproche bien mordant à Thémistocle; il l'accuse d'avoir rappelé les bannis pour de l'argent, tandis que pour de l'argent il l'avait abandonné, lui, son ami et son hôte : Loue si tu veux Pausanias, loue Xanthippe, loue Léothychide; moi, c'est Aristide que je loue, l'homme le plus vertueux qui vint jamais d'Athènes ta ville sacrée. Pour Thémistocle, ce menteur, cet homme injuste, ce traître, Latone le déteste : lui, Ihùte de Timocréon, il s'est laissé corrompre par un vil argent, et a refusé de ramener Timocréon dans Ialysus sa patrie. Oui, pour le prix de trois talents d'argent, il a mis à la voile, l'infâme! ramenant injustement ceux-ci d'exil, bannissant ceux-là, mettant les autres à mort; du reste, repu d'argent. Et, à l'Isthme, il tenait table ouverte; avec quelle lésinerie! il servait des viandes froides; et l'on mangeait, en souhaitant que Thémistocle n'allât pas jusqu'au printemps. Mais Timocréon lance contre Thémistocle des traits plus piquants encore, et le ménage moins que jamais, dans une chanson qu'il fit après le bannissement de Thémistocle, et qui commence ainsi : Muse, donne à ce chant, parmi les Grecs, le renom qu'il mérite et que tu lui dois. On dit que Timocréon fut banni pour avoir embrassé le parti des Mèdes, et que Thémistocle opina pour la condamnation. Aussi, lorsque Thémistocle subit la même accusation, Timocréon fit contre lui les vers suivants : Timocréon n'est pas le seul qui ait traité avec les Mèdes; il y a bien
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d'autres pervers, et je ne suis pas le seul boiteux; il y a d'autres renards encore. » On voit que la poésie du Bhodien, un peu rude et brutale, ne manquait ni de verve ni d'esprit.
fteolle*.
Il y a un genre de poésie lyrique dont je n'ai encore dit mot, et que je ne dois point passer sous silence. Il s'agit de ces chansons de table qui s'improvisaient parmi les coupes, et dont plusieurs ont mérité de se conserver jusqu'à nous. La plupart de ces chansons ne survivaient guère à l'instant fugitif qui les avait vues naître; mais, quand c'était un poète inspiré qui chantait, ses accents pénétraient au fond des âmes et se gravaient dans les mémoires. Quelques-uns même se sont fait un nom dans la poésie, sans avoir jamais fait autre chose, peut-être, qu'une ou deux chansons, en dînant avec leurs amis. C'était la coutume, dans presque toute la Grèce, mais particulièrement à Athènes, de faire circuler de main en main, à la fin du repas, une lyre ou un rameau de myrte, et d'exiger quelque bout de chanson, quelque pensée revêtue de la forme lyrique, de tous ceux qu'on supposait en état de divertir agréablement les convives. Beaucoup s'en tiraient à bon marché, comme on peut croire, et payaient avec leurs souvenirs, ou avec des impromptus longuement méditésd'avance; mais, souvent aussi, le convive interpellé se piquait d'honneur: en recevant le rameau ou la lyre, il invoquait mentalement le secours de la Muse, et la Muse, à son tour, lui donnait de ne rien dire qu'elle eût à désavouer. Ces chansons improvisées, dont on choisissait à volonté le sujet, le style, et le mètre ou le rhythme, on les nommait seolies, c'està-dire chants tortus, soit à cause de leur course irrégutière autour de la table, soit plus vraisemblablement à cause des irrégularités de forme etdes licences métriques qu'on passait à l'improvisation, et dont on se fût choqué dans tout autre chant composé à loisir. Il n'est guère de poète un peu fameux, depuis Terpandre jusqu'à Ptndare, qui ne passe pour avoir fait d'admirables choses en ce genre. Il ne reste rien, ou à peu près, des seolies de Terpandre, d'Alcée, de Sappho, de tant d'autres. Nous parlerons plus bas de ceux de Pindare. Mais deux poètes qui nous sont d'ailleurs parfaitement inconnus , le Cretois Hybrias et Callistrate
POETES LYRIQUES KOTIBtfS. — SCOLIES. 175
l'Athénien, nous ont laissé un scolie chacun pour monument de leur talent littéraire.
CallUtrate.
Le scolie de Callistrate est la chanson en l'honneur des meurtriers d'Hipparque. C'était une illusion générale, chez les Athéniens, que la liberté avait été rendue à leur patrie par Harmodius et Aristogiton, tandis qu'au contraire, la mort d'Hipparque n'avait fait que consolider le pouvoir d'Hippias, et rendre le tyran plus cruel et plus soupçonneux : Hippias ne fut renversé que plusieurs années après, et par le Lacédémonien Cjéomène. Au reste , voici le scolie, qui n'avait pas besoin d'être une pièce historique pour devenir populaire à Athènes , et qui dut être chanté assez peu de temps après la disparition du dernier des Pisistratiaes: « Dans le rameau de myrte je porterai l'é» pée, comme Harmodius et Aristogiton, quand ils tuèrent le tyran et établirent l'égalité dans Athènes. Très-cher Harmodius, tu n'es point mort, sans doute : tu vis dans les îles des bienheureux, là où sont, dit-on, Achille aux pieds rapides et Diomède, fils de Tydée. Dans le rameau de myrte je porterai Tépée, comme Harmodius et Aristogiton, quand aux fêtes d'Athéné ils tuèrent le tyran Hipparque. Toujours votre renom vivra sur la terre, très-cher Harmodius et toi, Aristogiton, parce que vous avez tué le tyran et établi l'égalité dans Athènes. »
HjferlM.
Le scolie d'Hybrias est la tdianson d'un soldat, fier de sa valeur et de ses armes, et qui n'estime rien au-dessus de lui-même. Hybrias n'est pas moins dorien par ses sentiments que par sa naissance et les formes de ses mots. « Je possède une grande richesse : c'est ma lance, et mon épée, et mon beau bouclier long, rempart du corps. Oui, avec cela je laboure; avec cela je moissonne ; avec cela je foule l'agréable vin que produit la vigne ; avec cela j'ai des esclaves qui m'appellent maître. Eux, ils n'ont pas le cœur d'avoir une lance, ni une épée, ni un beau bouclier long, rempart du corps. Tous tombent de frayeur et embrassent mon genou, en décriant ; Maître ! et : Grand roi ! »
Callistrate, dans sa chanson ionienne, se rapproche du système métrique des poètes de l'écolede Lesbos. Ses strophes
sont de quatre vers fort courts, et qui ne contiennent que des combinaisons assez simples de l'ïambe et du trochée avec le dactyle ou ses deux équivalents. La chanson dorienne d'Hybrias se compose de vers analogues, mais d'inégale longueur, et se suivant jusqu'au bout à la file, sans apparence de strophe ni indication de repos.
Pour achever ce qu'on sait de la poésie lyrique avant Pindarc, je dois citer le témoignage de Platon1 sur un poète dont j'ai mentionné le nom au commencement de ce chapitre. « Tynnichus de Chalcis est une preuve frappante de ce que je dis. Nous n'avons de lui aucune autre pièce de vers qui mérite d'être retenue, si ce n'est son péan, que tout le monde chante, la plus belle ode peut-être qu'on ait jamais foite, et, comme il le dit lui-même, une trouvaille des Muses. » Les mots du péan transcrits par Platon sont tout ce qui reste de ce chant célèbre, devant lequel s'était incliné le génie d'Eschyle même.
VIE DE P1NDARE. — JUGEMENT D'HORACE SUR PINDARE. — ODES TRIOMPHA- LES. — CARACTÈRE DES ODES TRIOMPHALES. — DIVERSITÉ DES ODES TRIOMPHALES. — VERSIFICATION DE P1NDARE. — PLAN DES ODES DE PW- DARE. — ÉPISODES P1NDARIQUES. — OBSCURITÉ DE PINDARE. — QUE P1N- DARE EST INTRADUISIBLE. — FRAGMENTS DE PINDARE.
Vie de Plndare.
Pindare, le plus illustre des poètes lyriques de la Grèce , naquit en 522, aux Cynoscéphales, village de Béotie, à peu de distance de la ville de Thèbes. Il était d'une famille de musiciens ; et son père, ou, selon d'autres, son oncle, passait pour un excellent joueur de flûte, Quant à lui, il annonça, presque dès l'enfance, ses dispositions poétiques; et, à l'âge de vingt ans, il composait déjà des odes triomphales en l'honneur des athlètes vainqueurs aux jeux sacrés. La dixième Pythique, adressée au Théssalien Hippoclès, est pré-