‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 39 sur 98 · I. Hadart, tfémémw*, odt nr. — % Plaâtrt, litkmiqw, odt y · texte numérisé non relu

I. Hadart, tfémémw*, odt nr. — % Plaâtrt, litkmiqw, odt y

ou plusieurs sujets accessoires, et une pensée générale qui fait l'unité du tout.

Presque toujours Pindare annonce, dès le début, le sujet de son chant, le genre de la victoire et le nom du vainqueur. Des récits de divers genres, religieux ou épiques, remplissent ordinairement le milieu, et forment une portion considérable, quelquefois la plus considérable de V œuvre totale. Les louanges du héros reparaissent à la fin et servent de conclusion : ce n'est que fort rarement qu'on voit l'hymne se terminer par l'épisode.

épliioiles plndartque».

Les épisodes ne sont point, comme on l'a trop répété, des ornements poétiques ajoutés sans autre raison que leur beauté, et destinés simplement à parer la nudité du sujet. Souvent les héros dont Pindare mêle le souvenir aux louanges de son vainqueur sont les ancêtres mêmes dont ce vainqueur prétend descendre, ou les fondateurs de sa ville natale, ou les instituteurs des jeux dans lesquels il a triom-

Shé de ses rivaux. Il n'y a pas une ode en l'honneur 'un vainqueur éginète, où Pindare ne célèbre la race illustre des Éacides, dont le nom se présentait de lui-même à l'esprit dès qu'on nommait Égine. D'autres fois, ces événements de l'aie héroïque sont présentés comme une sorte de miroir, où le vainqueur doit reconnaître l'imaçe idéalisée de sa propre vie, des travaux, des périls qu'il a endurés. D'autres fois enfin, il y a, sous la légende, ou plutôt sous l'allégorie , une leçon , un sage conseil , sur lequel s'arrêtera sa pensée , et dont il fera son profit. Pélops et Tantale, dans la première Olympique, sont deux types où Hiéron pouvait se reconnaître, ici par ses vices, là par ses vertus. Les récits les plus longs , par exemple celui de l'expédition des Argonautes, dans la quatrième Pythique , ont leur but aussi, et sont autre chose que des contrefaçons lyriques de l'épopée. Le poète ne s'y oublie qu'en apparence; son sujet est en réalité présent à ses yeux. Ce qu'il se propose, dans la quatrième Pythique, c'est de revendiquer pour Arcésilas, roi de Cyrène, l'honneur de descendre des conquérants de la toison d'or ; et, s'il insiste sur la peinture des caractères de Pélias et de Jason, le tyran soupçonneux et le noble exilé, c'est une ouverture qu'il prépare à la re-

PINDARB. 185

quête par laquelle il termine son poëme, en faveur de son ami Damophilus.

•bftcurtté de Pindare.

Il faut bien dire que Pindare laisse toujours infiniment à foire à l'esprit de son lecteur. Il dissimule ses voies; il affecte de tenir dans le vague et l'incertitude son véritable dessein, afin de nous procurer le plaisir de le découvrir nous-mêmes. Il semble désirer qu'on le croie à chaque instant entraîné hors du droit chemin par son ardeur poétique : ainsi, quand il revient brusquement à son thème après un long épisode; ainsi, quand, à propos d'une expression proverbiale, il se lance dans un récit qui dure quelquefois assez longtemps. On disait, chez les Grecs, qu'une chose impossible, c'était de pénétrer, par mer ou par terre, dans le pays des Hyperboréens. L'histoire du séjour de Persée chez ce peuple fabuleux, qui tient dans la dixième Pythique une place notable, a l'air, au premier abord, de n'être venue là que par hasard, et comme à la remorque du proverbe. Hais un examen attentif montre que dans ce cas, ainsi que dans les autres passages analogues, le défaut de suite n'est pas réel, et que la légende n'est pas sans relation avec le sujet. Pindare lui-même avoue quelque part qu'il est besoin d'intelligence et de réflexion pour bien saisir la signification cachée de ses épisodes. Après une description des îles des Bienheureux, il ajoute : « J'ai sous mon coude, au fond de mon carquois, bien des flèches rapides qui ont une voix pour les habiles; mais le vulgaire ne les comprend pas1.»

Que Pindare est Intraduisible.

Ce poète, qui ne chantait pas pour tout le monde, mais seulement pour les esprits d'élite ; qui voilait sa pensée, ou lui donnait mille tours extraordinaires et imprévus; ce poète, Qui est tout en allusions, en allégories et en métaphores, est d'une lecture pénible , et ne saurait être goûté qu'après des efforts persévérants. Mais , quand on a triomphé des obstacles, et que l'on est parvenu à percer toutes ces obscurités historiques, mythologiques, littéraires, grammaticales, on voit apparaître un génie du premier ordre, un esprit élevé

i- Pindare, Olympique, ode h.

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et profond, un homme inspiré, un incomparable artisan de style. Malheureusement pour nous, Pindareest de tous les poètes grecs celui dont une traduction , surtout dans notre langue, est le plus impuissante à retracer l'image. Si fidèle qu'on la suppose , il ne s'y montrera toujours que sous les traits les plus grossiers de sa physionomie. Il y a tel mot, dans Pindare, qui est à lui seul, par sa forme, par la place où il rayonne , par les idées ou les sentiments qu'il éveille, tout un tableau , tout un bas-relief, tout un poème ; et ce mot quelquefois n'a pas d'équivalent chez nous, et le traducteur est réduit, bon gré mal gré, à en noyer tout le charme, toute l'énergie, toute la valeur, dans une insipide et souvent ridicule paraphrase.

Je manquerais toutefois au but que je me propose , si je n'essayais pas de transcrire quelque passage , choisi parmi ceux gui ont le moins à perdre en passant du grec en français. Je ne prendrai donc pas le début de la première Olympique, objet jadis de si vifs débats , ni aucun des morceaux que dans notre langue on appellerait pindariques, au sens vulgaire de cette expression , mais quelque chose de simple , au moins relativement , surtout de clair et net , et qui réponde à quelqu'un de ces sentiments que la nature humaine n'a pas dépouillés depuis le temps de Pindare. Tel me semble le récit du dévouement de Pollux , dans la dixième Néméenne.

« Castor et Pollux passent alternativement un jour dans la demeure de Jupiter, leur père chéri , et un jour sous les cavernes de la terre , dans les tombeaux de Thérapna, partageant ainsi le même destin. C'est que Pollux a mieux aimé cette existence, que d'être entièrement dieu et d'habiter le ciel , après que Castor eut péri dans un combat. Car Idas , courroucé de l'enlèvement de ses bœufs, avait percé Castor d'un coup de sa lance d'airain.

« Du haut du Taygète , Lyncée avait découvert les Tyndarides , assis sur le tronc d'un chêne ; Lyncée dont 1 œil était le plus perçant de tous les yeux mortels. Aussitôt, d'un pas rapide partent les fils d'Apharée [Lyncée et Idas], et ils s'epipressent d'exécuter un coup hardi ; mais ils furent cruellement châtiés par les mains de Jupiter. Le fils de Léda sur-le-champ s'élance à leur poursuite ; et eux lui font tète près du tombeau paternel. Ils arrachent une pierre polie, décoration sépulcrale , et la jettent à la poitrine de Pollux.

P1NMKE. 187

Mais ils n'écrasèrent point le héros, ni ne le firent reculer. Pollux pousse en avant, armé d'un javelot rapide, et enfonce l'airain dans les flancs de Lyncée. Puis Jupiter frappe Idas de la foudre embrasée et fumante

« Bien vite le Tyndaride revient près de son vaillant frère ; Castor n'était pas encore expiré : il le trouve râlant avec effort. Il verse des larmes brûlantes , et s'écrie à haute voix : « Fils de Cronus, ô mon père! quel sera le terme de mes « douleurs? Envoie-moi aussi, dieu puissant, la mort comme « à lui »

« Il dit; Jupiter vint à lui, et lui adressa ces mots : « Tu es mon fils ; mais celui-ci a reçu la vie du germe mor- « tel déposé plus tard dans le sein de ta mère , par le héros « son époux. Eh bien ! je t'en laisse parfaitement le choix : « si tu veux, exempt de la mort et de l'odieuse vieillesse , « habiter toi-même l'Olympe, avec Minerve et Mars à la lance « noire de sang , ce sort sera le tien ; mais, si tu prends en « main la cause de ton frère f et si tu songes à tout partager « également avec lui, tu respireras la moitié du temps sous « la terre, la moitié dans les palais d'or du ciel. »

* Ainsi parla Jupiter; et Pollux n'hésita pas. Alors Jupiter rouvrit l'œil , puis la lèvre de Castor au baudrier garni d'airain. »

fragment* de Ptuder*.

Resterait maintenant à étudier les fragments des autres poèmes , pour y découvrir quelque face nouvelle du génie de Pindare. Mais ces fragments sont en général fort courts; et ces débris de péans, de prosodies, de dithyrambes, etc., n'ont rien de bien caractéristique , et n'offrent guère que des matériaux analogues à ceux qu'on peut admirer, resplendissants de tout leur lustre, et non pas frustes et endommagés, dans les odes triomphales. Ce sont, par exemple, des maximes morales , des métaphores hardies , des invocations à quelque dieu, des descriptions brillantes. Qui reconnaîtrait, dans une peinture, fort belle d'ailleurs, du bonheur des justes après la mort et du châtiment des méchants , ces thrènes où le poète pleurait, comme dit Horace, un jeune époux ravi à une épouse désolée? 11 n'y a que les scolies, dont les reliques aient une véritable importance littéraire. Une de ces chansons, adressée àThéoxène deTénédos, nous est parvenue tout entière; une autre, sur les cour-

tisanes de Corinthe, n'a que deux imperceptibles lacunes. Ce n'est point la fierté guerrière d'Hybrias, encore moins la passion politique de Callistrate. Il ne s'agit que de plaisir et d'amour. Le ton du poète n'a plus rien de la gravité dorienne. Pindare se montre à nous avec un air d'enjouement gracieux qu'on chercherait en vain dans les odes triomphales, et qui n'exclut ni les regrets mélancoliques, ni même une légère pointe d'ironie. On dirait qu'il se souvient d'Anacréon et de son sourire.

ÉCOLE ORPHIQUE. — POETES ORPHIQUES. — PHILOSOPHES POETES. — XËNO- PHANE. — PARMÉNIDE. — EMPÉDOCLE. — PYTHAGORE.

£cole orphique.

Les aèdes religieux de l'époque an té-homérique, avaient eu des héritiers ; mais la poésie sacerdotale, dénuée de qualités éclatantes, et presque de tout intérêt populaire, tomba, durant des siècles, dans une obscurité profonde, éclipsée par les splendeurs de l'épopée et de l'élégie. 11 n'est pas douteux que la plupart des sanctuaires n'aient conservé leurs chantres particuliers, distincts du vulgaire des poètes, et dépositaires des traditions antiques. Ces aèdes chantaient pour les initiés partout où , à côté du culte public et officiel, il y avait un autre culte , secret et mystique ; mais la Foule ou ignorait leurs œuvres , ou ne les comprenait pas , ou n'en faisait nulle estime, au prix des poèmes d'Homère, d'Hésiode, de Callinus, de Tyrtée : elles restèrent à l'état latent, pour ainsi dire, et furent aux yeux des Grecs comme si elles n'étaient pas. Cependant, à l'époque où la philosophie naquit en Grèce, il existait des poèmes, plus ou moins importants, où étaient exposées, sous forme mythique, certaines conceptions cosmogoniques, théologiques et morales, différentes des idées qui avaient cours dans le peuple , de celles dont Homère et après lui Hésiode avaient été jadis les harmonieux interprètes. Il y avait aussi, à la même époque,

une école de poètes mystiques qui prenaient eux-mêmes le nom d'orphiques ou de sectateurs d'Orphée, et qui prétendaient , à tort ou à raison, se rattacher, par une chaîne non interrompue, à l'aède de Piérie, et posséder le dépôt authentique des doctrines du maître. Les orphiques étaient répandus en divers lieux, et exerçaient, ce semble , une assez Î grande influence , non pas peut-être par leur génie ou par a supériorité de leurs talents, mais parce qu'ils enseignaient aux nommes des doctrines hautes et consolantes.

C'est surtout de la nature de l'âme et de sa destinée après la mort que s'inquiétaient les poètes théologiens réunis sous l'invocation d'Orphée , et c'est d'ordinaire au culte de Bacchus qu'ils se consacraient ; mais leur Bacchus n'était point le Dionysus généralement adoré , le dieu du comos et du dithyrambe : c'était une divinité d'un ordre plus sévère , et en qui se personnifiaient à la fois les joies et les chagrins de la vie. Dionysus Zagreus, comme ils le nommaient, le chasseur des âmes, suivant le sens de son surnom, participait, disaient-ils, de la puissance de Hadès ou Pluton : c'était lui qui présidait à la purification de notre âme dans cette vie , et qui assurait à nos mérites l'immortalité, avec ses châtiments ou ses récompenses. Le culte particulier qu'ils rendaient à ce dieu n'avait rien du caractère enthousiaste et désordonné qui signalait les fêtes du Dionysus vulgaire : les orphiques mettaient la décence extérieure au nombre des devoirs ; ils visaient à une sorte d'ascétisme, et leurs habits de lin blanc étaient des symboles de cette pureté morale où aspirait leur âme.

Poêles orphiques.

Ce n'est guère qu'au temps de Pisistrate et des Pisistratides que la secte orphique compta des adhérents dont (es ouvrages obtinrent une véritable notoriété , et dont le nom est resté dans la littérature. Bien avant eux néanmoins, Phérécyde de Scyros, qui vivait dans la première moitié du vie siècle, avait publié une théogonie, écrite en prose ionienne et dans un style tout poétique, où se trouvaient la plupart des idées que l'on rencontre chez les poètes orphiques , telles que l'identité de Jupiter et de l'Amour , et l'existence du dieu Ophionée. L'influence des doctrines orphiques sur un philosophe comme Phérécyde, prouve que, dès le commencement au vr siècle, la secte était parvenue

190 chàpitm xiv.

déjà à trouver de «avants et estimés auxiliaires. Quant aux orphiques proprement dits, il y en a plusieurs que l'école pythagoricienne revendique comme siens, et qui paraissent avoir été tout à la fois et des philosophes pythagoriciens , et des mystiques de la secte d'Orphée. Tel est , par exemple, Brontinus, auteur d'un poème intitulé Le manteau et le filet, expressions symboliques qui désignaient la création ou la cos» mogonie. Mais il y a deux autres poètes, Cercops et Onomacritus, qui ne sont jamais appelés que du nom d'orphiques. Cercops avait composé un grand poème en vingt-quatre chants, les Légendes sacrées, où il développait le système entier de la théologie dont on attribuait les principes à Or-

Shée. Onomacritus, le plus célèbre des orphiques, avait vécu ans l'intimité de Pisistrate et de ses fils. 11 avait fait , pour les Pisistratides, une collection des oracles de Musée, qu'il avait remplie de ses propres interpolations. Il avait écrit des chants pour les initiations au culte mystique de Bacchus : il rattachait, dans ces poèmes, la légende des Titans à celle de Dionysus, et représentait le jeune dieu en butte à la haine et aux embûches des fils de la Terre.

Les débris des œuvres de l'école orphique gisent çà et là, dispersés au travers du recueil qui porte le nom d'Orphée. La plupart des pièces qui forment ce recueil appartiennent incontestablement à une époque beaucoup ptus récente; mais un certain nombre de passages cités, sous le nom d'Or^ phée , par des Pères de l'Église et par d'autres auteurs anciens, sont marqués d'un tel caractère d'antiquité, qu'il n'est guère permis d'en faire honneur aux faussaires religieux de la décadence païenne. Ainsi les deux hymnes à Musée, sur Jupiter, dont l'un est le développement de l'autre, et qui ne sont tous les deux que la reprise , sous une forme moins hiératique et plus littéraire, au thème posé, plutôt

Îu'expliqué , dans le fragment que j'ai transcrit , d'après .ristote , quand je parlais d'Orpnée. Voici le plus court des deux hymnes , qui a été conservé par saint Justin le martyr :

« Je parlerai pour qui doit m'entendre : fermez les portes à tous les profanes sans exception; mais toi, écoute -moi, fils de la Lune à la lumière brillante, Musée ; car je te dirai la vérité. Et ne laisse jamais, durant ta vie, s'échapper de ta mémoire les leçons qui ont auparavant éclairé ton âme. Tourne tes yeux vers la raison divine; applique-toi à elle;

dirige vers elle le vase intelligent de ton cœur ; marche droit dans le sentier , et n'aie de regards que pour le maître du monde. Il est unique , né de lui-même ; de lui seul sont nées toutes choses ; lui seul a tout façonné. Il circule au mi* lien des êtres ; mais pas un des mortels ne le voit en face ; lai, au contraire, les voit tous. C'est lui qui dispense aux mortels les maux après les biens, et la guerre funeste et les douleurs qui font verser des larmes. Il n'est pas d'autre roi oue le grand roi. le ne le vois pas, car une nuée le presse de toutes parts, et tous les mortels ont dans leurs yeux des pupilles mortelles , impuissantes pour apercevoir Jupiter, arbitre de l'univers. Car le dieu est établi sur le ciel d'airain , dans un trône d'or , les pieds posés sur la terre , la main droite étendue au loin , vers les limites de l'Océan . Devant lui tremblent les vastes montagnes, et les fleuves, et l'a- Mme de la mer azurée. »

MtUMophe» poBtoft.

Les premiers philosophes durent profiter, et profitèrent en effet, des travaux de ces théologiens poètes, qui avaient découvert d'importantes vérités morales, et dont ils ne différaient eux-mêmes que par leur mépris pour les formes mythiques et pour les obscurités calculées du style des hiérophantes. Les lénophane, les Parménide, qui aspiraient à montrer la vérité sans voiles , sont tombés eux-mêmes dans quelques-uns des abus qu'ils reprochaient durement aux poètes : ils ont été , dans leurs vers , plus poètes qu'ils ne voulaient; et leurs allégories, pour être mieux raisonnées peut-être que les mythes vulgaires, ou même que ceux des orphiques, appartiennent à la poésie par autre chose encore que par la versification. Tant il était difficile de parler, à des hommes nourris d'Homère et d'Hésiode, autrement que dans le style d'Hésiode et d'Homère, même pour injurier les héros de l'antique littérature I

lénophane était né à Colophon , en Ionie , et il fut un de ceux qui allèrent fonder, dans la Grande-Grèce, la ville d'Elée ou de Véiia, en l'an 536 avant notre ère II était dans la fleur de l'âge quand il quitta llonie ; il vécut de longues an»

nées dans sa patrie nouvelle , et il y laissa , à sa mort, une école florissante.

Ce n'est pas ici le lieu d'exposer ce qu'on sait des doctrines particulières à Xénophane, et d'en apprécier la valeur. Le philosophe ne nous appartient que par son habileté à manier les rhythmes de la poésie, et surtout par ses vives et ingénieuses satires contre ceux qui ravalaient, par d'indignes images, la grande idée de l'être divin. Peu nous importe qu'il se soit gravement trompé lui-même, après avoir si bien montré les erreurs des autres. Ses élégies , dont il reste un fragment considérable , et qui étaient l'ouvrage de sa jeunesse , avaient déjà une tendance philosophique, quoiqu'il ne s'y agît que de choses joyeuses. Ainsi , il dissuade les convives de chanter dans le banquet ces fables de Titans, de Centaures, ou d'autres pareilles, inventées par les anciens poètes ; il blâme le luxe tout oriental des Colophoniens, ses compatriotes, et la folie des Grecs qui comptent pour rien le plus sage des hommes, au prix d'un athlète vainqueur aux jeux d'Olympie. On trouve , dans tout ce qui reste de lui, cette sorte de gaieté sérieuse qui ne messied pas aux hommes même occupés des pensées les plus profondes. Voyez avec quelle grâce, à quatre-vingtdouze ans , il confesse la décadence de son esprit et de sa mémoire : « Soixante-sept ans se sont écoulés depuis que ma pensée est ballottée sur la terre de Grèce ; lorsque j'y vins, j'en comptais vingt-cinq, si tant est que je puisse encore supputer mon âge avec certitude. » Ce que je regrette le plus dans la perte des ouvrages de Xénophane, ce ne sont pas ses poèmes sur la fondation de Colophon et sur la colonisation d'Élée ; ce n'est pas même son poème sur la nature1; ce sont ces élégies et ces ïambes où il épanchait, sur toutes sortes de sujets, sa veine sarcastique et son bon sens impitoyable.

Parménlde.

Parménide d'Élée, disciple et continuateur de Xénophane , donna au système panthéîstique , ébauché par son maître, la rigueur logique et la précision, sinon la réalité et la vraisemblance, dont il se mettait médiocrement en souci.

i. ntpl «{>9tu<. C'est le titre commun de presque tous les grands traités des anciens philosophes.

Il construisait le monde d'après sa pensée, et ne réglait pas sa pensée d'après le spectacle des choses. Cette disposition d'esprit, qui le préparait fort mal à la découverte de la vérité , n'était pas la pire pour le maintenir poète , en dépit même des sujets souvent peu poétiques qu'il traitait dans ses vers. Son^poëme Sur la nature, dont il reste de nombreux fragments , n'était pas seulement une sèche exposition de doctrines : le style en était vif et plein d'images ; les détails les plus techniques y avaient je ne sais quelle animation singulière; et, comme Lucrèce, qui le traduit quelquefois, le philosophe d'Élée s'échappait fréquemment à travers les champs de la fantaisie. Cette épopée scientifique était digne, à certains égards, de figurer à côté des plus grandes œuvres de la muse antique. Homère lui-même n'eût guère désavoué, dans l'allégorie du début, que la concision un peu obscure de quelques phrases, et la physionomie un peu sévère de l'ensemble.

« Les coursiers qui m'entraînent m'ont amené aussi loin que me portait mon ardeur ; car ils m'ont fait monter sur la route glorieuse de la divinité, sur cette route qui introduit le mortel savant au sein de tous les secrets. C'était là que j'allais, c'était là que mes habiles coursiers entraînaient mon char. De jeunes filles dirigeaient notre course, les filles du soleil, qui avaient quitté les demeures de la nuit pour celles de la lumière, et qui, de leurs mains, avaient rejeté les voiles de dessus leurs tempes. L'essieu brûlant dans les moyeux faisait entendre un sifflement ; car il était pressé des deux côtés par le mouvement circulaire des roues, quand les coursiers redoublaient de vitesse. C'était au lieu où sont les

Krtes des chemins de la nuit et du jour ; c'est l'austère stice qui en tient les clefs. Les vierges, s'adressant à elle avec des paroles douces, lui persuadèrent adroitement d'enlever pour elles à l'instant les verroux des portes ; et les battants s'ouvrirent au large, en faisantrouler dans leurs écrous le&gojids d'airain fixés au bois de la porte par des barres et des chevilles : soudain, par cette ouverture, les vierges lancèrent à Taise le char et les coursiers.

«La déesse m'accueillit favorablement, et, méprenant la main droite, elle me parla ainsi : « Jeune homme, toi « que guident des conductrices immortelles, .....réjouis-toi, M car ce n'est pas un destin funeste qui t'a poussé sur ce u chemin, bien en dehors de la route battue : c'est la Loi

« suprême et la Justice. Il fout que tu connaisses tout, et « les entrailles incorruptibles de la vérité persuasive , et les « opinions des mortels, qui ne renferment pas la vraie con- « viction, mais Terreur ; et tu apprendras comment, en pé- « nétrant toutes choses, tu devras juger de tout d'une ma- « nière sensée. »

On voit que Parménide, quand il composa son poème, n'était pas fort avancé en âge, puisqu'il se fait donner le titre de jeune homme. En tous cas, c'était longtemps avant ce voyage d'Athènes qui a fourni à Platon l'occasion du fameux dialogue : Parménide, à l'époque où il vint en Attique, c'est-à-dire en 460, avait déjà soixante-cinq ans.

Empédocle.

Empédocle d'Agrigente n'était pas ce fou dont parle Horace, qui s'était précipité dans le cratère de l'Etna, afin de passer pour un dieu. S'il périt véritablement dans les fournaises de la montagne , ce n'est pas une vanité insensée; c'est le désir de. connaître et de s'instruire qui l'avait conduit au bord du gouffre béant. Il essayait d'examiner de près l'étrange et redoutable phénomène, qui ne datait , en Sicile , que de quelques années, comme Pline le naturaliste devait plus tard sacrifier sa vie pendant la première éruption du Vésuve.

Empédocle était, sans contredit, le premier savant de son siècle. 11 l'emportait sur Parménide, aont il fut peut-être le disciple , par l'étendue de ses connaissances , surtout dans l'ordre des choses physiques. C'est lui qui avait trouvé les moyens d'assainir les marais de Sélinonte, comme l'attestent encore aujourd'hui de magnifiques médailles. D'autres services, d'un genre analogue, rendus à d'autres villes, suffisent pour expliquer la haute estime où le tenaient ses concitoyens, et comment les Doriens de la Sicile voyaient en lui un personnage doué de facultés surhumaines et de dons prophétiques. Il a célébré lui-même, en vers pompeux, les triomphes de son génie : «Salut à vous, mes amis, qui habitez le haut de la ville immense, sur les rives dorées de l'Acragas, livrés aux nobles et utiles travaux. Je suis pour vous un dieu immortel; non ! je ne suis plus mortel, lorsque je m'avance au milieu d'universelles acclamations, environné de bandelettes comme il convient, couvert de cou-

ronnes et de fleurs. Aussitôt que j'approche de vos cités florissantes, hommes et femmes viennent me saluer à l'envi : ceux-ci me demandent la route qui conduit à la fortune , ceux-là la révélation de l'avenir ; les autres m'interrogent sur les maladies de tout genre; tous viennent recueillir mes oracles infaillibles. »

La philosophie d'Empédocle était toute mystique et enthousiaste : il admettait la métempsycose ; il regardait l'homme comme une divinité déchue , condamnée, pour quelaue méfait commis durant sa vie antérieure, à demeurer loin du séjour des immortels, jusqu'au moment où l'expia* tion serait accomplie. Il se rapproche , sur beaucoup de points importants, des doctrines de Parménide et de Xénophane.L'influence des deux philosophesioniensest manifeste, non -seulement dans les idées du philosophe dorien , mail dans la forme sous laquelle il a présenté son système, dans l'emploi de la langue et du mètre épiques, et jusque dans le choix du titre de son grand ouvrage. Le poème philosophique d'Empédocle était aussi un nepl çfotux;, un Traité de la nto* tore.

Il reste des vers assez nombreux cités par les anciens sous le nom d'Empédocle. Ceux que j'ai transcrits plus haut sont à peu près les seuls qui puissent conserver dans une traduction quelque chose de leur mérite. Les autres sont presque tous du genre didactique. Le style en est nerveux , animé, riche en métaphores; mais des obscurités, souvent impénétrables , ôtent à ces fragments précieux une grande part de leur intérêt littéraire, et rebutent à chaque pas le lecteur. Si nous étions moins ignorants , ou si nous possédions quelque long morceau du Iltpl ffoiwç , peut-être acquiescerions*nous au jugement de quelques anciens, qui comparaient Empédocle poète à Homère ; et peut-être proclamerions -nous, avec Lucrèce, que la Sicile n'a jamais rien produit d'égal au philosophe d'Agrigente.

Pythagore.

Une autre école de philosophes, fondée à Crotone quelque temps avant que Xénophane établit la sienne à Élée, l'école ou plutôt la secte pythagoricienne, ne méprisait pas non plus le culte des Muses. Il est douteux que Pythagore lui-même ait jamais rien écrit. Comme Thaïes avant lui, comme après

lui Socrate, il se contentait de communiquer aux autres ,

Bir un enseignement oral, les vérités auxquelles il avait foi. ais ses disciples écrivirent pour lui ; quelques-uns même publièrent sous son nom leurs propres ouvrages. Rien ne se prêtait mieux à revêtir les couleurs de la poésie, que les nobles doctrines morales prêchées dans la Grande-Grèce par le réformateur samien : ses rêveries mêmes sur la nature de l'âme et sur ses destinées, et cette théorie des nombres, qui faisait de l'univers une grande harmonie, étaient aussi de riches matières, sur quoi pouvait s'exercer le talent des poètes.

Quand l'association pythagoricienne, qui s'était peu à |>eu étendue par toute l'Italie méridionale, eut encouru la haine des soupçonneux tyrans de la contrée, et qu'elle fut dissoute par la violence , ceux des adhérents qui avaient échappé à la mort portèrent dans la Grèce proprement dite les doctrines de leur maître. Une étroite affinité les unit bientôt aux théologiens orphiques, avec lesquels on les trouve confondus, pendant tout le Ve siècle, et avant que le système des nombres revécût chez les pythagoriciens spéculatifs de l'Académie.

Il est possible que le petit poëme moral intitulé Vers dorés, qui nous est parvenu sous le nom de Pythagore, ait été composé par quelqu'un de ces mêmes poètes qui nous ont laissé les plus beaux hymnes orphiques. Cet abrégé de morale n'est pas moins excellent par le style que par les idées. Toutes les qualités que comporte ce genre sévère, et même une sorte de vivacité gracieuse, distinguent éminemment les Vers dorés entre toutes les compositions analogues. C'est un vrai poète qui a fait ces vers, et, ce qui vaut mieux encore, c'est un homme de bien, sentant ce qu'il dit, et dont les leçons ont un pénétrant parfum d'honnêteté naïve et sérieuse. Ce n'est pas un faussaire des bas siècles, qui eût écrit ce passage d'une simplicité et d'une beauté vraiment antiques : « N'accueille pas le sommeil sur tes yeux appesantis, avant d'avoir examiné par trois fois chacun des actes de ta journée. Par où ai -je péché ? qu'ai-je fait? quel devoir ai-je négligé d'accomplir? Reprends ainsi tous tes actes l'un après l'autre ; puis, si tu as fait quelque chose de honteux, gourmande-toi toi-même; si quelque chose de bon, réjouis-toi. Tels doivent être tes efforts, telle doit être ton étude ; voilà ce qu'il te faut aimer, voilà ce qui te mettra sur les traces de

la vertu divine : oui, j'en jure par celui qui a doué notre âme du principe de justice; j'en jure par la source de l'éternelle nature ! »

POUR QUELLE RAISON LES GRECS ONT ÉCRIT SI TARD EN PROSE. — LÉGIS- LATEURS. — ZALEUCUS. — PHERECYDE DE SCTROS. — ANAXJMANDRE ET ANAX1MÈNE. — HERACLITE. — ANAXAGORE. — AUTRES PHILOSOPHES. — LOGOGRAPHES. — CADMUS DE MILET ET ACUSILAUS. — HECATÉE DE M1LET. PHERECYDE DE LÉROS, CHARON ET BELLAN1CUS.

*a»r quelle raison les Ctree» ont écris al tard en prime.

Une chose qui semble fort extraordinaire au premier abord, c'est le peu d'usage que les Grecs ont fait de la prose,

S' isque vers le commencement du v* siècle avant notre ère. urant les périodes les plus florissantes de leur poésie , ils n'écrivaient, dans la langue parlée, que ce qui n'eût pas souffert aisément les lois du rhythme et de la prosodie. Mais la poésie suffisait à tous les besoins : c'est elle qui conservait , en les embellissant , les traditions de la gloire nationale ; c'est elle qui gravait dans les âmes les prescriptions de la règle des mœurs, et oui montrait, comme dit Horace, la route de la vie ; c'est elle qui transmettait, de génération en génération , les secrets des arts et de la science, les découvertes de l'expérience ou de hasards heureux. Les oracles s'exprimaient en vers ; les prêtres étaient des poètes, et les législateurs eux-mêmes essayèrent quelquefois de donner la forme poétique à leurs constitutions et à leurs codes. Quelques inscriptions, des textes de traités de paix , des décrets politiques, des articles de loi , tels sont, peu s'en faut , les seuls monuments de la prose grecque, du ixe au vr siècle : monuments précieux pour l'archéologie et la grammaire , mais où l'histoire de la littérature n'a rien, ou n'a que peu de chose à voir.

19S ounniB xv.

Il est probable toutefois que si nous possédions l'œuvre entier de quelqu'un des législateurs de la haute antiquité , nous aurions à citer plus d'une page de prose , digne , et par l'élévation des pensées, et par la mâle noblesse du style, de figurer a côté des productions les plus admirées de l'antique poésie. Ces législateurs ne se bornaient pas à régler les institutions politiques et civiles , et à fixer des peines pour les délits et les crimes. Oh n'avait point encore fait le départ de ce qui est d'équité pure ou de droit écrit, de ce qui appartient à la conscience ou de ce oui est du domaine de la loi : les pensées du citoyen ressortissaient, comme ses actes, du gouvernement de l'État ; le législateur était, avant tout, un moraliste et un sage, un interprète de la raison divine : il donnait des préceptes aux hommes, en même temps qu'il leur imposait des décrets. Quelques-uns se prétendaient même, témoin Lycurgue, des délégués directs de la divinité. Les paroles qui tombaient de cette hauteur ne pouvaient manquer d'avoir cette sérénité majestueuse, cette sobre élégance, cette force et cette précision, sans lesquelles une leçon de morale, même excellente en soi, court la chance de ne point pénétrer dans les âmes. '

J'en juge ainsi non pas seulement sur de plausibles conjectures, mais d'après ce qu'on sait de Zaleucus, législateur des Locriens Êpizéphyriens. Zaleucus, dont Diodore de Sicile fait un disciple de Pythagore, n'eut , pas plus que Numa, de relation avec le philosophe de Samos : il est antérieur à Pythagore de plusieurs générations, et vivait dans le vu* siècle. Or, dès ce temps, un homme au moins mérita le nom de prosateur; et cet homme, c'est Zaleucus En voici la preuve, fournie par Diodore. « Zaleucus , dit-il , établit, au commencement du préambule de ses lois, que les citoyens doivent être convaincus d'abord qu'il existe des dieux ; qu'il suffit d'observer l'ordre et l'harmonie de l'univers, pour se persuader que ce n'est point l'œuvre du hasard ni des hommes. Il faut , selon lui , vénérer les dieux comme les auteurs de tous les biens dont les mortels jouissent pendant leur vie. Il faut aussi avoir l'âme pure de

tout vice, car les dieux ne se réjouissent pas des sacrifices somptueux des méchants, mais des actions justes et honnêtes des hommes vertueux. Après avoir exhorté ses concitoyens à la pratique de la piété et de la justice, il leur défend de jamais entretenir des haines implacables, et il ordonne qu'on traite son ennemi comme si Ton devait passer envers lui du ressentiment à l'amitié : le contrevenant devait être considéré comme un homme sauvage et sans culture. Le législateur invitait les magistrats à n'être ni absolus ni arrogants, et à ne se laisser guider dans leurs jugements ni par la haine ai par l'affection. Enfin, chacune des lois de Zaleucus renferme beaucoup de dispositions parfaitement ftages. »

Méréeyde de Ocyro*.

Le premier livre en prose grecaue dont il nous reste quelques fragments fut écrit par Phérécyde de Scyros, contemporain des sept sages. C'est cette Théogonie dont j'ai dit un mot à propos des théologiens orphiques. Mais, à peine peut-on compter Phérécyde au nombre des prosateurs. 11 a te ton inspiré d'un poète ; il parle la langue d'Homère ; et l'on dirait que les mots, sous sa main, sont tentés à chaque instant de s aligner en hexamètres. Par les idées, il appartient à l'école orphique ; il ne lui a manqué que le rhythme épique, pour être classé parmi les héritiers directs des aèdes religieux. Voici comment débutait son ouvrage : « Zeus et Chronos et Chthonia existaient de toute éternité. Chthonia fut appelée la Terre, depuis que Zeus l'eut dotée d'honneur, »

A»ftxi*MUftdt»e et Anextmène.

Thaïes de Milet, fondateur de l'école ionienne, n'avait rien écrit. Anaximandre, son disciple, Milésien comme lui, composa, vers l'an 550, un petit traité en prose, cité sous je titre de IT*pl çfoewç, De la nature. Autant qu'on en peut juger par de rares et courts fragments, le style de ce livre était d'une concision extrême ; et la langue, analogue à celle de Phérécyde, était d'un poète plus que d'un prosateur. Ànaximène, autre Milésien, philosophe ae la même école , lequel florissait au temps des guerres médiques, donna à la

I>rose un caractère plus sévère : il écrivit dans le simple diaecte ionien, et se garda des expressions poétiques et des tours que n'admettait pas le langage parlé. Son livre, dont il reste fort peu de chose, était aussi un traité De la nature.

Heraclite.

C'est encore sous le titre de Hep\ yfo&aç qu'on cite l'ouvrage dont Heraclite d'Éphèse était si fier, et qu'il avait dédié à la déesse protectrice de sa ville natale, à la puissante Artémis ou Diane, seule capable sans doute d'apprécier un tel présent. Cet ennemi de toutes les opinions reçues, ce contradicteur de tous les systèmes, était à peu près contemporain d'Anaximène ; mais ce n'est pas lui qu'il prit pour modèle dans son style : comme à Phérécyde, comme à Anaximandre, il ne lui manque que le mètre poétique ; et il y a plus d'un poème où l'on chercherait en vain cette vivacité d'allure et cette hardiesse d'expressions, qui distinguent éminemment tout ce que les anciens ont cité d'Heraclite.

Anaxagore.

Anaxagore de Clazomène, qui fut le maître de Périclès , tira la philosophie des fausses spéculations où l'avaient engagée les Ioniens et les Éléates, et établit le premier que le monde n'était pas le produit d'une force aveugle et brutale. «Aussi, quand un homme proclama, dit Aristote , que, comme dans les animaux, il y avait dans la nature une intelligence, cause de l'arrangement et de l'ordre universel, cet homme parut seul jouir de sa raison, au prix des divagations de ses devanciers. » Anaxagore avait écrit en prose, et dans le simple dialecte ionien , à la façon d'Anaximène, un ïlept (puer*»;, dont les débris considérables nous permettent de nous faire une suffisante idée et de la tournure d'esprit de l'auteur, et du caractère de son style. L'argumentation d' Anaxagore est serrée , et les parties en sont disposées avec art; il procède en général par synthèse , énonçant d'abord la proposition à démontrer, et administrant la preuve ensuite. Il n'y a rien chez lui qui ressemble à des périodes. Ses phrases sont courtes, mais non pas hachées : des particules forment la liaison et des phrases entre elles et des membres de phrase entre eux.

Antres philosophe*.

J'aurai indiqué, si je ne me trompe, tout ce qui regarde Phistoire littéraire dans les compositions en prose des premiers philosophes, si j'ajoute à ce qui précède que Diogène, d'Apollonie en Crète, avait écrit un traité sur la na-

tare, en dialecte ionien ; que Mélissus de Samos paraît avoir traduit «n prose ionienne les doctrines que Xénophane et Parménide avaientexposées en vers; enfin, que Zenon d'Éiée, disciple et ami de Parménide, avait développé les mêmes doctrines dans un ouvrage aussi en prose , où il s'attachait surtout à justifier la philosophie éléfltique de sa discordance avec les opinions vulgaires.

JLogOfrapbe*.

A côté de ces hommes, différents d'esprit et de talents, qui avaient essayé d'exprimer, dans la langue de tous, les rêves de l'imagination et les spéculations de la pensée , il y en avait d'autres qui s'adressaient, non plus au sentiment ou à la raison , mais à la curiosité, et qui aspiraient à donner à leurs concitoyens des annales véridiques, purgées des mensonges forgés autrefois par la fantaisie des poètes. Ces historiens , si l'on peut les nommer ainsi , ces logographes, comme les appellent les anciens , ces collecteurs de traditions et de légendes, ne réussirent guère qu'à remplacer des fables par d'autres fables ; mais ils façonnèrent peu à peu la langue ionienne aux allures de la narration suivie , comme les philosophes la façonnaient à celle de l'argumentation et à la précision scientifique : ils créaient le style historique, sinon l'histoire, et ils préparaient les voies à Hérodote, comme les philosophes rendaient possible la merveille du style d'Hippocrate.

Tous les logographes ne sont pas des Ioniens ; mais tous ont écrit en langue ionienne, parce que c'est d'Ionie qu'était partie l'impulsion , et parce que l'ionien était le seul dialecte qui eût des prosateurs : c'était l'idiome commun de tous les écrivains en prose, comme le dialecte épique, ou l'antique ionien, avait été, durant des siècles, l'idiome commun des poètes grecs de tout pays.

Milet eut l'honneur de produire le premier historien , comme elle avait produit le premier philosophe. L'amollissement des mœurs et l'affaissement des courages avaient compromis plus d'une fois l'indépendance des cités ioniennes, pressées de tous côtés par des voisins puissants, et les avaient réduites au rôle humiliant de complaisantes, sinon d'esclaves, des monarques lydiens d'abord, et ensuite des maîtres du grand empire. La haute poésie avait dû mourir, et était morte, en lonie , mais non pas les facultés de

SOS chapitu xv.

l'intelligence. Les spéculations des philosophes, les récits des logographes, n'étaient, aux yeux des gouvernants , que d'innocentes récréations, dont il ne fallait non plus priver la foule, que des chants gracieux de Himnerme et de ses pareils.

Cadmu de Wllet et jLcuallaiis.

Cadmus de Milet avait choisi un sujet propre à charmer ses concitoyens : c'était l'histoire de la fondation de leur ville natale, ou plutôt le recueil des fables qui avaient cours sur les merveilleuses origines de Milet. L'ouvrage de Cadmus n'existait déjà plus dès le temps de Denys d'Balicarnasse.

A eus il au s d'Argos, Dorien, qui fut presque contemporain de Cadmus, et qui prit son style pour modèle, écrivit dans la première moitié du vi* siècle avant notre ère. Son ouvrage n'embrassait que la période mythologique et héroïque des traditions anciennes. On peut se faire une idée de la manière de ce logographe, d'après ce mot de Clément d'Alexandrie, qu'il avait mis Hésiode en prose.

Hécfttée de Milet.

Hécatée de Milet, qui joua un rôle dans la révolte des Io* piens contre Darius en 503, avait beaucoup voyagé et beau* coup vu. Il publia les généalogies de Quelques familles illustres ; non pas seulement des listes de noms plus ou moins connus, mais le récit de toutes les actions capables de recommander ces noms à la mémoire des hommes. H essayait de ramener les aventures merveilleuses aux proportions d'événements naturels , mais sans s'arrêter toujours, dans l'interprétation, aux limites du vraisemblable. Il avait fait aussi uue description du monde connu de son temps, IlgptoSoç yw, ou Tour de la terre, dont les deux livres étaient intitulés, l'un Europe , et l'autre Asie. Les fragments d'Hécatée sont en ionien vulgaire ; le style en est d'une simplicité nue, mais qui n'exclut ni le mouvement ni la vie.

Ptaérécyde de Lér<M9 Charon et HelUnleus.

les mythographes anciens. Les généalogies athéniennes qu'il avait dressées descendaient sans interruption depuis Âjax jusqu'à MUtiade. D'après la méthode d'Hécatée, son modèle, à chaque nom étaient rattachés des récits où ces noms avaient place ; et quelquefois même ces récits avaient un développement considérable. Ainsi , rétablissement de Miltiade dans la Chersonèse de Thrace lui avait fourni l'occasion de raconter l'expédition de Darius contre les Scythes.

Charon, né à Lampsaque, colonie de Milet, est un contemporain de Phérécyde de Léros. Il continua les recherches ethnographiques d'Hécatée , et écrivit des ouvrages séparés sur la Perse, sur la Libye, sur l'Ethiopie et sur d'autres contrées. Il écrivit aussi une histoire, ou plutôt une sèche chronique, des événements de la guerre de Darius et de Xerxès contre les Grecs ; ouvrage qui a fourni peut-être à Hérodote quelques renseignements précieux , mais non pas certes le modèle de sa narration et de ton style.

Hellanicus de Mitylène , Éolien , qui florissait en même temps qu'Hérodote , écrivit , dans la manière d'Hécatée , de Phérécyde et de Charon, des descriptions ethnographiques , des généalogies, des chroniques nationales et étrangères. Un de ses écrits, intitulé Les prétresses de Junon d'Argos, contenait la liste des femmes qui avaient desservi , dès la plus haute antiquité, le sanctuaire de Junon, et le récit des événements plus ou moins authentiques auxquels s'étaient mêlées ces prêtresses, ou dont Argos avait été le théâtre . Hellanicus toucha aussi à l'histoire contemporaine , et raconta quel- 3ues-ùns des faits qui s'étaient passés entre les guerres méiques et la guerre du Péloponnèse. Son livre était peu détaillé,, et manquait, non pas seulement d'intérêt, mais même, à en croire Thucydide, de toute exactitude chrono-

Àucun des écrivains que je viens d'énumérer, aucun de ceux que je pourrais énumérer encore , ni Xanthus de Sardes, auteur d'un ouvrage intitulé Lydiaques, ni Denys de Milet, dont on ne connaît que le nom, aucun des logographes enfin n'a mérité le noble nom d'historien ; mais les logograpbes ont aidé à la venue du père de l'histoire : ils ont été à cet autre Homère ce qu'avaient été au poète de Y Iliade et de Y Odyssée ces aèdes dont nous avons péniblement cherché •es noms et la trace littéraire.

vie d'bérodote. — plan de l'histoire d'Hérodote. — Hérodote écrivain. — Hérodote moraliste. — excellence de l'ouvrage d'héro-

DOTE. — VIE D'HIPPOCRATE. — OUVRAGES D' HIPPOCRATE. — STYLE D'HIP- POCRATE.

Vie d'Hérodote.

Lalvilled'Halicarnasse, en Carie, fondée autrefois par une colonie dorienne, était, au commencement du ve siècle , la capitale d'un petit royaume héréditaire , dont les souverains dépendaient des satrapes de l'Asie Mineure , et reconnaissaient la suzeraineté du Grand Roi. C'est là que naquit Hérodote, en 484, sous le règne de la première Artemise, celle qui s'immortalisa par son héroïsme à la bataille de Salamine, où, seuls de la flotte de Xerxès, ses navires soutinrent la lutte contre les Grecs sans trop de désavantage. La famille d'Hérodote comptait entre les plus considérables d'Halicarnasse. Lyxès, son père, ne négligea rien pour son éducation, et le fit profiter des ressources littéraires qui abondaient alors dans Halicarnasse, non moins que dans les cités voisines. Le

Foëte Panyasis , dont nous dirons un mot plus tard , était oncle maternel d'Hérodote : c'est à lui sans doute et à ses exemples que le jeune homme dut cet amour du bien et du beau , cette passion de s'instruire qui l'entraîna de bonne heure à travers le monde, pour voir et pour entendre. Ce fut un des hasards heureux de la destinée du futur historien qu'il fût né sujet du Grand Roi. Il put librement satisfaire son goût pour les voyages, dans un temps où tout Grec , d'une des nations en guerre avec la Perse , n'eût pu mettre le pied en Egypte et dans la haute Asie , sans courir le risque d'être traité en ennemi et vendu comme esclave. Il visita l'Egypte, et remonta le Nil jusqu'à Êléphantine ; il parcourut la Libye, la Phénicie , la Babylonie, et probablement aussi la Perse ; il pénétra jusqu'au fond du Pont-Euxin, en suivant le rivage méridional de cette mer, et il séjourna dans tous les lieux qui offraient quelque aliment à sa curiosité. Dès l'âge de vingt-cinq ans peut-être, il méditait déjà son grand ouvrage. A trente ans, il vivait

dans sa ville natale, travaillant à mettre en ordre les immenses matériaux qu'il avait amassés, et s'essayant à la composition de ces récits qui devaient charmer la Grèce,

3uand un événement funeste vint bouleverser sa fortune et étruire son repos.

Ce n'était plus le temps de la grande Artémise, ce temps où les lettres étaient en honneur dans le palais même des souverains, et où Pigrès, frère de la reine, ambitionnait le nom de poète et la gloire de se dire un des disciples d'Homère. Lygdamis, roi d'Halicarnasse , n'était qu'un cœur bas et féroce ; et Panyasis fut particulièrement en butte à sa haine pour tout ce qui était noble et grand. Le poète périt un jour, égorgé par l'ordre du tyran ; Hérodote«lui-meme , que Lygdamis n'aimait pas davantage, faillit aussi perdre la vie, et ne se mit à l'abri qu'en fuyant d'Halicarnasse.

U alla s'établir, vers l'an 442, dans l'île ionienne de Samos. C'est là qu'il se perfectionna dans l'étude du dialecte qui était la langue de la prose, et qu'il se pénétra de cet esprit ionien qui vit d'un bout à l'autre de son œuvre. Car Hérodote n'a rien de cette fierté aristocratique, de cette roideur, de ces préjugés nationaux, que les Doriens portaient partout avec eux : il s'est dépouillé du vieil homme, en quittant le dialecte de ses pères. C'est à Samos encore qu'Hérodote prépara les moyens de délivrer ses compatriotes du joug de leur tyran. Il réussit dans sa généreuse entreprise contre le meurtrier de Panyasis , et revit enfin sa patrie après un exil de plusieurs années. Mais, au lieu de ce loisir et de cette douce quiétude où il comptait passer sa vie , il ne trouva qu'amertume et dégoûts. Halicarnasse ne sut pas jouir de la liberté; et les dissensions civiles ne tardèrent point à en rendre le séjour intolérable pour un homme d'étude et de paix. Hérodote, désespérant de la raison des citoyens, les abandonna à leurs passions, et alla chercher, loin d'Halicarnasse, une retraite à l'abri de tous les orages. Il choisit pour son exil volontaire la ville de Thurii , que les Athéniens avaient fondée en 444, dans la Grande-Grèce, sur l'emplacement de l'ancienne Sybaris. On ignore l'époque précise de son départ pour Thurii; mais il ne fut pas un des fondateurs de la ville. 11 vécut de longues années dans sa patrie nouvelle, et il y mourut dans un assez grand âge, vers l'an 406 avant notre ère. Il se donne à lui-même, en tête de son histoire, le nom d'Halicarnassien , à raison du lieu de sa naissance;

mais plus d'une foi» il est désigné comme Thurien par les auteurs : Thurii l'avait adopté pour sien , et on le connut longtemps en Grèce comme citoyen de Thurii.

Hérodote avait parcouru pendant sa jeunesse les merveilleuses contrées de l'Orient et les villes grecques de l'Asie. Ses explorations dans la Grèce européenne commencèrent plus tard, mais sans qu'on sache à quel moment. Ce qui est certain, c'est qu'il avait visité presque tous les lieux de

Suelque renom, villes, temples, champs de bataille, ans les lies et sur le continent, depuis la Thraoe jusqu'en Italie,

La réputation littéraire d'Hérodote remplissait déjà la Grèce avant même qu'il passât d'Halicarnasse à Thurii. En 446, à l'âge de trente -huit ans, il était venu à Athènes pour la fête des grandes Panathénées, et il y avait lu en public des fragments de son ouvrage, fort incomplet encore, mais dont certaines parties étaient à peu près au point où il les voulait mettre. L'assistance avait été émerveillée ; et les Athéniens avaient voté au conteur incomparable une récompense de dix talents. Longtemps avant cette époque , dès 456 , selon une tradition plus douteuse , il avait déjà fait une lecture de ce genre à Olympie ; et c'est là que s'était allumée, dit-on, dans le cœur de Thucydide enfant, cette noble ambition de gloire à laquelle ne fit point défaut le génie,

Quoi qu'il en soit, ce n'est ni en 456, ni même en 446, qu'Hérodote pouvait livrer à l'admiration des hommes autre chose que des récits partiels et des lambeaux de son œuvre. Le plan immense qu'il avait conçu ne fut complètement réalisé que longtemps après; et c'est seulement dans les dernières années de sa vie qu'il cessa de travailler, et qu'il vit son monument debout , tel qu'il avait jadis rêvé de le construire.

Plan de l'bUtoIre d'Hérodote.

L'ouvrage d'Hérodote embrasse l'histoire de tous les peuples alors connus ; mais le sujet principal, autour duquel se groupent tous les autres récits , et où tout vient aboutir, de près comme de loin, c'est la grande et terrible lutte de l'Asie contre la Grèce. Pour former un tout des innombrables détailsqu'il se proposait de déployer devant ses lecteurs, Hérodote conçut une sorte d'épopée, dont l'ordonnance n'est pas

HÉRODOTE. — HIPPOCRATB. J07

sans analogie avec celle des poèmes d'Homère. Comme Tau* teur de Y Odyssée , il transporte dès le début , peu s'en faut, le lecteur au sein des événements qui ont préparé la lutte; et, conduit de souvenir en souvenir, montant et descendant dans les siècles , tournant à droite , tournant à gauche dans l'espace, mais avançant toujours, il arrive jusqu'à la journée de Mycale , après avoir passé en revue tout ce qu'offraient d'important, ou seulement de curieux, les traditions des peuples. Sa manière de rattacher les récits les uns aux autres tient un peu de celle du vieux Nestor : seulement les

Brenthèses du vieillard de Pylos, ces aventures qu'un nom i remet en mémoire, et qu'il intercale les unes dans les autres, mais sans oublier le but où il tend, ont pris, dans Hérodote , des dimensions proportionnées à l'immensité d'un discours où il s'agit de montrer l'opposition de deux mondes et le triomphe de l'un sur l'autre. L'unité de l'ouvrage est dans cette opposition ; unité qui admet une diversité infinie ; car tout ce qui a trait , de près ou de loin , aux cités grecques et à l'empire des Perses, histoire, géographie, mœurs, usage, religions, toutes les traditions, tous les faits, toutes les légendes , appartiennent en définitive au vaste domaine conquis par l'écrivain, j'allais dire par le poète. Ce titre, Hérodote le mérite à plus d'égards que bien des poètes faisant des vers, même avec talent; et les noms de Muses que portent chacun des neuf livres ne disent rien de trop en annonçant que ce qu'on a sous les yeux est une œuvre d'art, et d'un art inspiré, non moins qu'une œuvre de science.

Voici , du reste , un court sommaire qui fera comprendre, tout à la fois, et 1 immensité des trésors amassés par Hérodote, et l'heureux cadre dans lequel il les a disposés.

Après quelques mots sur les anciennes luttes de la Grèce et-de l'Asie durant l'époque héroïque, et sur les motifs de part et d'autre allégués , comme les enlèvements d'Io, d'Europe, de Médée et d'Hélène, Hérodote passe à Crésus, héritier de ces rois de Lydie qui les premiers entreprirent sérieusement, dans les temps historiques, contre la liberté des Grecs. Il nous fait connaître en détail la vie et les aventures de Crésus , tout ce qu'on sait de ses ancêtres et des dynasties qui se sont succédé dans son royaume, en un mot tout ce

Îui offre quelque intérêt dans la destinée du peuple lydien, propos d'un oracle qui recommande à Crésus de rechercher l'amitié des Grecs, Hérodote est amené à parler de l'état où se

trouvaient alors Athènes et Lacédémone. L'attaque de Sardes par Cyrus fait paraître devant nous un autre peuple, les Perses , qui détruisent le royaume de Lydie, et qui se trouvent désormais , par l'effet de leurs conquêtes , en contact immédiat avec les Grecs. Hérodote nous apprend ce que sont les Perses , et comment ils ont succédé , dans le haut Orient, à l'empire des Mèdes, dont l'origine, le progrès et la chute se déroulent successivement à nos yeux. A l'histoire de Cyrus se mêle l'histoire des colonies grecques de l'Asie Mineure, et celle de la destruction de la puissance assyrienne.

L'expédition de Cambyse, fils de Cyrus, contre l'Egypte conduit le lecteur sur les bords du Nil : Hérodote décrit la contrée, et raconte, de ce peuple extraordinaire, tout ce qu'il a vu, tout ce qu'il a entendu raconter sur les lieux mêmes. Il reprend l'histoire de Cambyse; puis il passe au mage Smerdis et à Darius, fils d'Hystaspe. L'expédition de Darius contre les Scythes et la soumission de la Libye portent la vue de l'historien vers les deux extrémités du monde alors connu : il nous fait le tableau des mœurs du nord et de celles du midi, la description de ces pays si divers, et le récit des vicissitudes des nations qui les namtent.

La conquête de la Thrace et de la Macédoine par Mégabaze, lieutenant de Darius, et la révolte des Ioniens contre les Perses, mettent directement en lutte les deux mondes. Hérodote reprend l'histoire des États grecs au point où il l'avait laissée, et s'attache particulièrement à peindre les progrès de la puissance athénienne, et l'esprit d'entreprise qui anime la république depuis la chute des Pisistratides. 11 rend compte et des inimitiés qui divisaient les nations grecques entre elles, et des alliances, des sympathies qui les rattachaient les unes aux autres, à l'époque où Darius comprima la révolte de ses sujets grecs, et où ses armées s'avancèrent au cœur de la Grèce. L'expédition de Datis et d'Artapherne échoue , et la bataille de Marathon délivre pour quelques années la Grèce du danger. Xerxès , fils de Darius, essaie de venger en personne l'affront fait aux armes des Perses. Après des batailles sans résultat aux Thermopyles et au promontoire d'Artémisium, la flotte des Perses est détruite à Salamine, et leur armée de terre à Platées. Le dernier livre d'Hérodote se termine au moment où la Grèce est définitivement purgée de ses envahisseurs , et où les peuples

grecs qui avaient favorisé les entreprises de l'ennemi ont reçu leur juste châtiment.

il n'y a qu'une seule lacune dans cette histoire universelle. Hérodote dit trop peu de chose de cette grande nation assyrienne qui avait enfanté les merveilles de Babylone et deNinive. Mais il nous apprend lui-même qu'il avait composé un ouvrage détaillé sur l'Assyrie ; et c'est à cet ouvrage, malheureusement perdu , qu'il se réfère pour tout ce qui manque dans le livre où il est question des Assyriens.

Hérodote écrivain.

Hérodote n'a rien de commun avec les écrivains qu'on appelle éloquents. Il ne cherche pas plus les effets de style qu'Homère ne vise au sublime. IL ignore même ce que c'est que le style, ou du moins ce qu'on appelle ordinairement ainsi , cet agencement des phrases et des mots qui donne au discours l'aspect d'un tissu bien façonné. Il parle sa pensée; voilà tout son art : le mot le plus simple , le plus naïf et le plus nu, la tournure aussi la moins contournée , la moins tournure, si j'ose ainsi dire, voilà tout ce qu'on trouve d'un bout à l'autre de son ouvrage. Toutefois, quand il fait parler les personnages eux-mêmes , il ramasse ses arguments sous une forme quelque peu arrondie , qui offre comme une apparence , ou plutôt une ébauche de période, et oui fait pressentir le style des historiens futurs. Hérodote a fait en langue ionienne, mais naturellement et sans effort, ce que Platon devait faire plus tard en langue attique , mais avec le labeur d'un art consommé : il a écrit comme il parlait , ou du moins comme il aurait pu parler. De là ces phrases qui semblent n'avoir ni commencement, ni fin, m construction raisonnable, et qui ne laissent pas d'exprimer parfaitement ce qu'Hérodote veut dire, tout en nous plaisant, dit Paul-Louis Courier, par un air de bonhomie et de malice , moins étudié que ne l'ont cru les anciens critiques. La grâce de la diction n'est pas seulement dans l'heureux négligé des formes : le dialecte ionien , avec ses diérèses , ses voyelles accumulées et les souvenirs poétiques que réveillent les mots qui lui sont propres, y ajoute son charme particulier, si bien en rapport avec la physionomie de l'œuvre entière.

Hérodote ne s'échauffe jamais ; il laisse aux faits qu'il raconte le soin d'intéresser eux-mêmes et de passionner le

210 GHAP1TRE XVI.

lecteur. C'est du même ton sérieux qu'il fait l'histoire des infortunes conjugales de Candaule et des batailles qui ont préservé le monde du joug des barbares. Aussi serait-il malaisé de proclamer quel est , entre ces innombrables récits, celui qui mérite le plus d'être cité, abstraction faite, bien entendu , de l'importance des choses, et en ne tenant compte que des qualités de la narration. A mon avis, le plus long est aussi le plus beau.

Hérodote moraliste.

Hérodote n'écrivait pas uniquement pour raconter; et lui-même il tire plus d'une fois l'enseignement moral qui sort si souvent du spectacle des choses humaines. Il aime à montrer la présence et l'action d'un pouvoir souverain dans le monde. 11 croit que tout est réglé de tout temps, et que rien ne saurait garantir de l'envie des dieux, comme ii s'ex-

f>rime souvent, ni le crime, ni la violence, ni même l'opuence excessive et la vanité, son inévitable compagne. Jamais on ne le voit transformer l'histoire en panégyrique : il dit aux Grecs eux-mêmes la vérité sur leurs défauts; et, à côté de leur gloire, il montre les écueils où se peut briser un jour tant de puissance : la chute successive des empires est une leçon qu il leur donne à méditer sans cesse; et ses fréquents appels au sentiment religieux et à la crainte des vengeances divines sont des avertissements qui regardent l'avenir, bien plus encore que des explications du passé.

Excellence 4e l'ouvrage d'Hérodote.

Hérodote était religieux , mais non pas crédule. Il raconte souvent des prodiges , mais toujours avec des formules qui reportent sur d'autres la responsabilité de l'erreur ou du mensonge. Il est la véracité même. Ce qu'il dit avoir vu, il l'a vu en effet; ce qu'il dit avoir entendu, on le lui a en effet conté. Il est impossible de suspecter sa bonne foi : ceux qui l'ont fait étaient ou des esprits prévenus, comme Plutarque, descendant de ces Béotiens qui avaient trahi la cause commune dans les guerres médiques , ou des sceptiques raffinés, qui ne reconnaissaient d'autres réalités que celles qu'ils avaient sous les yeux , et qui reléguaient parmi les fables tous les faits tant soit peu étranges, ou non conformes aux choses accoutumées. Les voyageurs modernes ont complètement vengé le caractère méconnu de

l'antique voyageur; et les découvertes de l'archéologie, monuments déterrés dans les ruines des villes d'Orient, écritures mystérieuses déchiffrées, témoignages contemporains des plus reculées époques de l'histoire, démontrent chaque jour de plus en plus qu'Hérodote n'avait pas mis moins de soins à s informer des annales des peuples, qu'à visiter leurs pays et à observer leurs mœurs.

Ainsi , la première composition vraiment digne du nom d'histoire n'est pas seulement un chef-d'œuvre historique : elle est une œuvre unique en son genre, je ne dis pas la plus parfaite de toutes, mais la plus étonnante, la plus originale, celle que nul ne pouvait être tenté de prendre pour modèle, car tout y est de génie, et les imitateurs ne saisissent jamais que la manière, les traits d'école , le convenu; elle est la seule où coulent à pleins canaux toutes les sources de l'intérêt. Figurez-vous une merveille impossible, la relation de Marco Polo, par exemple, qui ne ferait qu'un avec la chronique de Joinville et les contes des Mille et une Nuits: et tout cela enfermé dans le plan d'une Odyssée, et écrit dans la langue d'Homère : cette merveille impossible, elle existe , et c'est le livre d'Hérodote.

Vie d'Mlppocrate.

Le droit d'Hippocrate à figurer à côté d'Hérodote dans un ouvrage qui n'a rien de commun avec les études médicales, c'est, avant tout, sa qualité de prosateur ionien. Mais le père de la vraie médecine nous appartient par d'autres côtés encore. Il y a, dans ses ouvrages , une partie tout humaine dont nous sommes aptes à juger, nous autres profanes, et qui compte aussi dans la gloire de cet incomparable génie ; il y a le philosophe, le moraliste, l'homme qui a le premier rédigé, sous une forme impérissable, les axiomes de la vérité éternelle; il y a enfin Hippocrate lui-môme, admirable nature, aussi grande par le cœur que par l'esprit; simple et ingénue comme tout ce qui a conscience de sa force ; calme comme la raison, et remarquable par la douceur non moins que par l'austérité.

Hippocrate naquit en 460 , plus de vingt ans après Hérodote. Mais cette différence d'âge n'était pas suffisante pour décider Hippocrate à renoncer à l'emploi du dialecte ionien. Les hommes d'État athéniens élevèrent de son temps le dialecte attique à la dignité oratoire ; Thucydide , de son temps

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aussi, écrivit l'histoire en langue attique ; mais ce n'est que dans les dernières années du y* siècle que les disciples de Socrate mirent au jour les ressources de l'idiome d'Athènes pour l'expression des plus imperceptibles nuances de la pensée. D ailleurs Hippocrate vécut et mourut dans des contrées ioniennes, au sein de traditions qu'il chérissait, et qu'il ne songea point à répudier.

Il était de l'île de Cos, où son père exerçait lui-même la profession de médecin. Hippocrate est. souvent désigné par le surnom de fils des Asclépiades. Sa famille, comme toutes celles qui se transmettaient de génération en génération les préceptes de l'art de guérir, se vantait en effet de descendre d'Asclépius, que nous nommons Esculape , père de Machaon et de Podalire. Hippocrate, après s'être formé sous les yeux de son père , et par les soins des maîtres qu'il avait dans sa maison et dans sa ville natale, alla prendre à Se-

Smbrie, en Thrace , les leçons d'Hérodicus, le plus fameux js médecins d'alors.

Il est probable qu'il exerça son art de ville en ville pendant de longues années , et particulièrement dans les villes de la Thessalie, Larisse, Mélibée et d'autres, et dans l'île de Thasos. Les descriptions si vives et si vraies qu'il donne de plusieurs contrées lointaines prouvent aussi qu'il n'avait pas borné ses voyages aux îles et au continent de la Grèce. 11 avait parcouru une grande partie de la haute Asie, et visité en détail les provinces septentrionales de l'Asie Mineure. * Un médecin , dit Homère , équivaut à un grand nombre d'hommes. » Tous les peuples antiques avaient pour les médecins une vénération profonde. Hippocrate, protégé par son art, a donc pu à son gré pousser dans tous les sens ses excursions aventureuses. Aujourd'hui même encore , pour pénétrer sans péril dans les empires de l'Orient, il n'est meilleur passe-port ni recommandation que la qualité de médecin. Hippocrate revint à Cos dans sa vieillesse, et y fonda une école de médecins , dont la renommée se conserva longtemps après sa mort. Il prolongea sa vie jusqu'à un grand âge, jusqu'à quatre-vingt-cinq ans, selon les uns, jusqu'à quatre-vingt-dix , selon les autres ; selon d'autres encore jusqu à cent quatre ou même cent neuf ans. Son biographe anonyme dit qu'il mourut non point dans sa ville natale, mais près de Larisse, dans la Thessalie. Quelques-uns ont écrit qu'Hippocrate avait délivré

HÉRODQTE. — HIPPOCRATE. 213

Athènes de la peste , pendant la guerre du Péloponèse, et qu'il avait refusé de se rendre auprès d'Artaxerxès pour secourir les barbares décimés par le fléau. Mais il est invraisemblable qu'à l'épocjue de la peste, Hippocrate, âgé d'une trentaine d'années, ait joui de la réputation qu'on lui prête, etqu'Artaxerxès ait eu l'idée de députer à ce jeune homme une ambassade et des présents. Quant à la ville d'Athènes, il est douteux qu'Hippocrate y ait même mis le pied : il ne la nomme nulle part dans ses ouvrages; et Galien dit que Smyrne, que le plus petit quartier de Rome renfermait plus d'habitants que la plus grande ville où Hippocrate eût jamais exercé son art. D'ailleurs, Thucydide, qui fait avec tant de détails le lugubre tableau des désastres de la peste dans Athènes , ne nomme pas même Hippocrate, et nous apprend que tous les remèdes furent impuissants, et que les médecins furent les premières victimes du fléau.

Il y a bien d'autres récits fabuleux dont les auteurs des bas siècles ont essayé d'embellir la vie d'Hippocrate, et qui l'ont transformée en une sorte de légende , comme celle des temps héroïques. Mais nous n'avons pas à discuter ces fantaisies plus ou moins ingénieuses.

Ouvrages d'Hippocrate.

Les savants modernes ont montré tout ce que lui devait la science en découvertes de tout genre. La collection des œuvres qui portent son nom contient des écrits de nature et de valeur fort diverse, et dont un certain nombre seulement sont regardés comme authentiques. Les autres sont revendiqués pour quelques-uns des philosophes antérieurs à Hippocrate ou ses contemporains, et surtout pour les médecins qui furent ses héritiers, et par qui fleurirent à Cos son école et ses doctrines.

Parmi les écrits qui sont réellement d'Hippocrate, il y en a qui ne sont que des journaux détaillés de clinique , et dont tout le mérite littéraire consiste dans la précision avec la-

Iuelle les circonstances nosographiques ont été résumées et écrites. D'autres sont de véritables traités philosophiques, sur des matières ressortissant au domaine médical. Le petit livre Sur les Airs, les Eaux et les Lieux, où Hippocrate expose l'influence des climats et des saisons sur la santé des hommes, n'est pas seulement un chef-d'œuvre scientifique, remarquable par la profondeur et la justesse des observations ; ce

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814 CHAPITRE *Vt.

n'est pas seulement un des plus utiles écrits qu'ait jamais fait naître l'étude de la nature : on aurait peine à trouver, dans toute l'antiquité, chez Àristote, chet Platon même, un seul morceau qui soit tout à la fois et plus sérieux et plus intéressant. Je n'ai besoin, pour en fournir la preuve, que de prendre au hasard une des pages de cet opuscule, qui en compte une trentaine à peu près.

« Quant à la pusillanimité, à l'absence de courage viril, si les Asiatiques sont moins belliqueux et plus doux que les Européens , la principale cause en est dans les saisons qui. en Asie, n'éprouvent pas de grandes variations ni de chaud ni de froid, mais qui sont à peu près uniformes. En effet, l'esprit n'y ressent point ces commotions , et le corps n'y subit pas ces changements intenses qui rendent naturel* lement le caractère plus farouche , et qui lui donnent plus d'indocilité et de fougue qu'un état de choses toujours le même ; car ce sont les changements du tout au tout qui éveillent l'esprit de l'homme, et ne le laissent pas dans l'inertie. C'est, je pense, à ces causes extérieures qu'il faut rapporter la pusillanimité des Asiatiques, et aussi à leurs institutions: en effet, la plus grande partie de l'Asie est soumise à des rois ; et, toutes les fois que les hommes ne sont ni maîtres de leurs personnes , ni gouvernés par les lois qu'ils se sont faites, mais par la puissance despotique, ils n'ont pas de motif raisonnable pour se former au métier des armes ; ils en ont, au contraire, pour ne pas paraître guerriers, car les

Cérils ne sont pas également partagés* C'est contraints par t forcé qu'ils vont à la guerre, qu'ils en supportent les fatigues, et qu'ils meurent pour leurs despotes, loin de leurs enfants, de leurs femmes et de leurs amis. Tous leurs ex-

I)loits et leur valeur guerrière ne servent qu'à augmenter a puissance de leurs despotes ; pour eux, ils ne recueillent d'autre fruit que les dangers et la mort. En outre , leurs champs se transforment en déserts , et par les dévastations des ennemis, et par là cessation des travaux; en sorte que, s'il se trouvait parmi eux quelqu'un qui fût, de sa nature, courageux et brave, il serait, par l'effet des institutions, détourné d'employer sa bravoure. Une grande preuve de ce que j'avance, c'est qu'en Asie, les Grecs et les Barbares qui ne se soumettent pas au despotisme , et qui se gouvernent par eux-mêmes, sont les plus guerriers de tous; car c'est pour eux-mêmes qu'ils courent les dangers, et eux-mêmes re-

HÉRODOTI. — IIPFOCRATE. 315

çoivent le prix de leur courage ou la peine de leur là*

Style eTHlppocrate.

Le style d'Hippocrate est, comme on le voit, la simplicité même, mais une simplicité qui n'exclut ni le mouvement ni la vie. Ce style atteint à la haute éloquence et à la poésie, dans les traités où Hippocrate trace les devoirs du médecin, de cet homme qu'il compare à un dieu, sans «'apercevoir qu'il était lui-même ce dieu parmi les hommes. La formule de serment qu'il a rédigée a la majesté et le ton d'un hymne religieux : « Je jure, par Apollon médecin, par Esculape, par Hygie et Panacée, je prends à témoin tous les dieux et toutes les déesses d'accomplir fidèlement, autant qu'il dépendra de mon pouvoir et de mon intelligence, ce serment et cet engagement écrit; de regarder comme mon père celui qui m'a enseigné cet art; de veiller à sa subsistance; de pourvoir libéralement h ses besoins; de considérer ses enfants comme mes propres frères ; de leur apprendre cet art sans salaire et sans aucune stipulation, s'ils veulent l'étudier.... Je conserverai ma vie pure et sainte aussi bien <jue mon art..,. Si j'accomplis avec fidélité mon serment, si je n'y fais point défaut , puissé-je passer des jours heureux, recueillir les fruits de mon art, et vivre honoré de tous les hommes et de la postérité la plus reculée; mais, si je viole mon serment, si je me parjure, que tout le contraire m'arrive • ! »

Hippocrate fait une guerre impitoyable aux charlatans, à tous les médecins prétendus qui compromettent la dignité de l'art par leur ignorance ou par leurs mauvaises pratiques, Contre eux, et en général contre les hommes qui ai* meqt les opinions paradoxales, Hippocrate ne dédaigne pas d'employer quelquefois l'ironie, sans préjudice des éclats d'une légitime indignation. Voici, par exemple, le début du traité Ite VArt ; * II est des hommes qui se font un art de vilipender les arts. Qu'ils arrivent au résultat qu'ils s'imaginent, ce n'est pas ce que je dis ; mais Us font étalage de leur propre savoir. >»

Le seul reproche qu'on puisse faire au style d'Hippocrate, c'est de pécher de temps en temps par un excès de

i. Hippocrate, Des Airs, etc., chapitre wru — 3. Hippocrate, L* S#m$nt, paasim*

concision, ou plutôt par une sorte d'entassement de pensées, qui nuit à la clarté de la phrase. On comprendra ce que je veux dire, à la simple inspection du fameux aphorisme dont les premiers mots ont été tant de fois cités i : « La vie est courte , l'art est long, l'occasion est prompte à s'échapper, l'empirisme est dangereux, le raisonnement est difficile. Il faut, non-seulement faire soimême ce qui convient, mais encore être secondé par le malade, par ceux qui l'assistent et par les choses extérieures. » Du reste, pour la force de la diction, pour la vivacité et la grâce, le médecin de Cos n'a rien à envier à ceux-là même qui étaient le mieux doués, et qui ont eu tout le loisir de se mettre tout entiers dans leurs ouvrages.

LA TRAGÉDIE AVANT THESPIS. — INNOVATIONS DE THESPIS. — APPAREIL SCÉ- N1QUE. — PHRYN1CHUS LE TRAGIQUE. — PRATINAS ; LE DRAME SATYRHJOE. — CHOERILLUS LE TRAGIQUE. — CONCOURS DRAMATIQUES. — DESCRIPTION DU THEATRE. — FORME EXTÉRIEURE DE LA TRAGÉDIE ET DU DRAME SATT- RIQUE. — RÔLE DU CHOEUR. — RÉPÉTITIONS DRAMATIQUES.

Lia tragédie avant TheapU».

G'est vers l'époque où Pisistrate préparait ses entreprises contre la liberté, que naquit, dans Athènes, cette poésie dramatique qui devait résumer en soi toutes les poésies, depuis 1 épopée jusqu'à la satire outrageuse ; les égaler chacune en particulier, parla richesse des détails, par la variété des inventions, par l'éclat de la forme ; les dépasser

Î>ar la vérité £t l'intérêt des peintures, et laisser au monde es noms immortels d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, d'Aristophane et de Ménandre. « Thespis, dans ce temps-là, dit l'historien Plutarque *, commençait à changer la tragédie ; et la nouveauté du spectacle attirait la foule, n'y ayant point encore de concours où les poètes vinssent se disputer le prix. Solon, naturellement curieux, et qui, dans sa vieil-

i. Aphorûmes, l™ section, i. — 2. Vie de Solon.

lesse, se livrait davantage aux passe-temps et aux jeux, et même à la bonne chère et à la musique, alla entendre Théspis, lequel, suivant l'usage des anciens poètes, Jouait luimême ses pièces. Après le spectacle, il appela Thespis, et lui demanda s'il n'avait pas honte de faire si publiquement de si énormes mensonges. Thespis répondit qu'il n'y avait point de mal à ses paroles ni à sa conduite, puisque ce n'était qu'un jeu. « Oui, dit Solon, en frappant avec force la terre de son bâton ; mais, si nous souffrons, si nous approuvons le jeu, nous trouverons la réalité dans nos contrats. »

Ce qu'on appelait déjà tragédie, avant Thespis, n'était autre chose que le dithyrambe, ou le chant en l'honneur de Bacchus Ce chant, tantôt triste et plaintif, tantôt vif et joyeux, libre dans son allure, dégagé de presque toutes les entraves métriques, était une sorte d'épopée, où se déroulaient les aventures du dieu. Le chœur qui l'exécutait dansait, en chantant, une ronde continue autour de l'autel de Bacchus, où fumait le sacrifice. La victime immolée au dieu était un bouc ; et c'est là ce qui explique le nom de tragédie, ou chant du bouc \ donné au dithyrambe dès les temps les plus reculés, et celui de poètes tragiques donné à plusieurs poètes antérieurs à Thespis, et qui n'ont rien de commun avec la poésie dramatique. Le nom de tragédie vient, suivant d'autres, de ce que les chanteurs du dithyrambe se déguisaient en satyres, avec des jambes et des barbes de bouc, pour figurer le cortège habituel de Bacchus. Cette opinion peut jusqu'à un certain point se soutenir, mais non pas celle qu'a exprimée Boileau, d'après Horace,

Îu'un bouc était le prix de celui qui avait le mieux chanté. e prix du dithyrambe était un bœuf, qu'on décernait, non pas au meilleur choreute, mais au poète qui avait composé le chant, la musique et la danse, et qui en avait dirigé l'exécution.

Innovations de Thesplu.

Voici quelles étaient les innovations poétiques dont s'était scandalisé le vieux Solon. Thespis avait imaginé de prendre

Kur sujet de poème une portion bornée de ta légende de cchus, l'histoire de Penthée, par exemple, et de la mettre non plus en récit, mais en action. Le chœur cha»-

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