CHAPITRE XVHL ESCHYLE
VIE D'ESCHYLE* — TRAGÉDIES D'ESCHYLE. — DRAMES SATYWQCIS D*ESCHYLE. — GÉNIE LYRIQUE ET DRAMATIQUE D'ESCHYLE. — POESIE D'ESCHYLE.
Vie d'Etchyle.
Eschyle naquit en 525 , dans Y Attique , à Eleusis , ce bourg où Cérès avait le plus fameux de ses temples. Il était frère des deux héros Cynégire et Ami ni as, célèbres dans les récits des guerres médiques. Il combattit lui-même * et en brave f à Marathon, à Salamine et à Platées. A Marathon, il fut blessé ; et, dans l'épitaphe qu'il fit lui-même pour son tombeau , il oublia le poète pour ne se souvenir que du soldat : « Ce monument couvre Eschyle, fils d'Euphorion. Né Athénien , il mourut dans les plaines fécondes de Gela. Le bois tant renommé de Marathon et le Mède à la longue chevelure diront s'il fut brave : ils l'ont bien vu ! »
A l'époque où Eschyle combattait à Marathon , il avait trente-cinq ans, et il s'était déjà fait un nom au théâtre. Il avait lutté, six ans auparavant, contre Pratinas* et n'avait pas eu le dessous. Cette première victoire fut suivie de douze autres. Il n'y a donc pas à se lamenter bien fort sur l'injustice des Athéniens envers leur grand poète : cinquante-deux pièces d'Eschyle ont été couronnées. « Je consacre mes tragédies au temps; » ce mot d'Eschyle n'est point une récrimination à propos de quelque échec non mérité peut-être , mais seulement l'expression du juste orgueil d'un homme qui a conscience de son génie.
Eschyle, trois ans avant sa mort, c'est-à-dire vers l'an 460, quitta Athènes et se relira en Sicile. L'enthousiasme des Siciliens pour la grande poésie explique suffisamment et le départ d'Eschyle, et son séjour prolongé dans un pays où il vivait comblé d'honneurs. Il estridicule de dire, comme le font quelques-uns , qu'en 460 il s'en allait dépité de ce queSimonide, quinze ou vingt ans auparavant, avait emporté sur lui le prix de l'élégie. Il ne l'est guère moins d'attribuer le dépit du poète à l'échec qu'il avait subi, en 469, dans le concours des tragédies , quand le jeune Sophocle lui
ÊSCfiYL*. 231
fut préféré. Élien et Suidas prétendent que l'exil du poète n'était pas volontaire. Le premier dit qu'Eschyle fut accusé d'impiété : ce qui n'est pas très-vraisemblable ; le second dit qu'il avait fui d'Athènes parce que , dans la représentation d'une de ses pièces , les gradins de l'amphithéâtre s'étaient écroulés : ce qui est beaucoup moins vraisemblable encore.
Eschyle continua , dans sa retraite , les travaux de toute sa vie ; il composa des tragédies nouvelles, qu'il faisait représenter à Syracuse ou dans quelque autre ville, par des artistes siciliens. Le récit que Valère Maxime fait de la mort d'Eschyle est connu de tout le monde , grâce aux vers de La Fontaine sur la destinée. Mais cet aigle qui enlève une tortue , qui prend une tète chauve pour un morceau de rocher, et qui laisse tomber dessus sa proie; toute cette historiette a bien l'air d'un de ces contes à dormir debout, comme on en a tant fait sur la vie mal connue des anciens auteurs. Eschyle mourut à l'âge de soixante-neuf ans. en 456 avant notre ère. Son tombeau était à Gela, et portait l'inscription que j'ai citée. Pendant longtemps ce tombeau fut, pour les poètes dramatiques , l'objet d'un culte religieux. On venait de bien loin y respirer , si j'ose dire , l'air du génie.
Les Athéniens rendirent à Eschyle mort le plus grand hommage qu'on pût faire à un poète dramatique. Us admirent ses tragédies à ces mêmes concours où déjà tant d'entre elles avaient triomphé ; et il arriva plus d'une fois qu'elles triomphèrent de nouveau. Nul autre poète, pas même Sophocle, pas même Euripide, n'obtint de vivre ainsi une seconde fois. Gomme Euripide et Sophocle, Eschyle eut une statue de bronze dans Athènes ; et 1 on voyait encore, au temps de Pausanias, dans le théâtre d'Athènes, le portrait d'Eschyle, peint à côté des portraits de ses deux émules. Eschyle eut même ses rhapsodes , à la façon d'Homère : ils chantaient une branche de myrte à la main .
Tragédie» d'KMhyto.
Le nombre des pièces d'Eschyle dont on connaît les titres est considérable, et monte à soixante-dix au moins, tragédies ou drames satyriques. Il nous reste sept tragédies seulement , et quelques lambeaux des autres pièces.
Le Prométhée enchaîné est le tableau du supplice infligé
par Jupiter à celui des Titans qui avait eu pitié de la misère et de l'ignorance des hommes. Vulcain, assisté de la Puissance et de la Force, enchaîne Prométhée sur un rocher escarpé , au sommet d'une montagne entre l'Europe et l'Asie. La victime garde un profond silence , malgré l'affection que lui témoigne Vulcain. Prométhéeattend, pourdonner un libre cours à ses plaintes, le départ des bourreaux. Les nymphes Océanides accourent pour le consoler; leur père , le vieil Océan, vient comme elles, et essaie de faire fléchir, devant Jupiter, cette âme obstinée. Il part sans avoir rien obtenu. Io paraît à son tour, amenée par ses courses errantes jusqu'en ces climats lointains : elle raconte ses malheurs, et le dieu captif lui prédit la fin de ses tristes aventures. Il laisse échapper des paroles qui éveillent l'attention de Jupiter. Mercure descend du ciel , pour forcer Prométhée à s'expliquer ; mais Prométhée reste inébranlable à toutes les menaces. Mercure se retire; le tonnerre gronde, les vents sifflent, la mer se soulève, le rocher vole en éclats , brisé par la foudre ; et Prométhée est abîmé sous les débris.
Eschyle avait composé d'autres pièces dont la légende de Prométhée avait fourni le sujet ; mais ces pièces ne sont pas de la même époque que le Prométhée enchaîné, n'ont pas été représentées le même jour, et n'avaient pas avec lui cette liaison intime qui eût fait de l'ensemble une véritable trilogie.
Les Perses, qui furent représentés le même jour que Phinée, Glaucus de Potnies et un drame satyrique intitulé Prométhée, allumeur du feu , n'avaient rien de commun avec ces trois pièces. Toutes trois elles étaient tirées des légendes antiques, tandis que les Perses étaient un sujet tout contemporain. Il n'y avait pas sept ans que Xerxès avait échoué honteusement dans ses entreprises contre la liberté de la Grèce, quand Eschyle le fit paraître sur la scène , et peignit son désespoir et celui des siens, à la suite du grand désastre. La pompe du spectacle avait de quoi frapper vivement les yeux : des vieillards assemblés qui se consultent sur la conduite des affaires d'un vaste empire remise entre leurs mains ; une reine effrayée par un songe ; un roi évoqué du fond de son tombeau; un autre roi , tout-puissant naguère, et maintenant seul, abandonné de tous, sans flotte, sans armée, sans cortège , les vêtements en désordre, l'esprit troublé par la douleur. Ce n'est là pourtant que l'extérieur,