ESCHYLE
le costume , si je puis dire , de cette tragédie. Tout l'intérêt est vers les rives de cet Hellespont , traversé d'abord avec tant de pompe, et puia avec tant d'ignominie; il est surtout vers les côtes de Salamine et les champs de Platées. C'est dans les magnifiques récits dont tremblent les Perses, qu'est véritablement l'action, le drame, toute la tragédie.
Les Sept contre Thèbes sont le sujet tant de fois mis au théâtre sous des titres différents, et, par Racine, sous celui des Frères ennemis. Seulement, dans la tragédie d'Eschyle, le premier personnage, celui sur lequel porte l'intérêt, c'est la ville de Thèbes. On ne voit Polynice que mort ; et Étéocle ne songe pas un instant à lui-même : pilote assis au timon, comme il dit, il répond de la vie de tous ceux qui sont sur le navire. Aucun des sept chefs coalisés ne paraît, sinon dans les admirables récits que fait l'éclaireur du roi. Les préparatifs d'un combat, une lamentation funèbre sur deux frères qui se sont percés l'un l'autre, voilà tous les événements de la tragédie. Mais ce qui la remplit d'un bout à l'autre, c'est la terreur et la pitié, ainsi que parlaient les anciens critiques ; c'est le destin de cette ville, que menacent l'incendie et le pillage ; c'est surtout la vie, le souffle belliqueux ; c'est l'esprit de Mars, suivant l'expression d'Aristophane.
Les Sept contre Thèbes faisaient partie d'une tétralogie ainsi composée : Laïus, OEdipe, les Sept, tragédies; le Sphinx, drame satyrique. Eschyle avait été vainqueur ; et ses deux rivaux étaient Aristias et Polyphradmon, inconnus aujourd'hui. Voilà ce que nous apprend unedidascalie récemment découverte. Elle nous donne aussi la date de la re- I>résentation : c'était sous l'archontat de Théagénidès, dans a 78e olympiade, c'est-à-dire entre les années 464et460avant notre ère. Les trois tragédies, comme on voit, se suivaient Tune l'autre ; et le drame satyrique, sans en être la conclusion , était du moins tiré de la même légende que tout le reste de la tétralogie.
VOrestie , ou la trilogie formée de VAgamemnon , des Choéphores et des Euménides, est la plus grande œuvre poétique que nous ait léguée l'antiquité, à côté, mais non pas au-dessous de Y Iliade et de l'Odyssée. Il n'y a rien, ni dans le théâtre grec, ni dans aucun théâtre, qu'on puisse mettre en parallèle avec ce gigantesque drame, ni pour la
grandeur de la conception, ni pour cette vigueur de ton qui d'allié sans effort avec la naïveté et la grâce, Sans doute, pris à part, considéré uniquement en soi-même, aucun des trois poèmes de la trilogie n'est un tout complet, et qui satisfasse véritablement l'esprit; et rien n'est plus vrai peut-être, sous ce rapport, que quelques-uns des reproches exprimés par la critique ignorante et à courte vue : l'exposition de VAga* tnemnon est trop prolongée ; celle des Choéphores l'est trop peu et manque de clarté ; et rien n'est motivé que vague-* ment dans les Euménides. Mais les trois pièces ont entre elles un lien indissoluble : c'est de suite qu'il les faut lire comme jadis elles étaient représentées; l'une amène l'autre, et la prépare, et l'explique; et l'exposition immense de Y Agamemnon n'a que l'étendue proportionnée à l'immensité de l'action triple et une qui se développe dans VOrestie.
Une ligne de signaux par le feu, gu' Agamemnon a fait établir, doit annoncer à Argos la prise de Troie, le jour même où succombera la ville de Priam. Un homme veille sur le toit du palais des Atrides, épiant, dans l'obscurité de lanuit, la lueur de la bonne nouvelle. Il allait se désespérer, quand il voit briller le joyeux signal. Il descend éveiller la reine. Cependant le chœur paraît : ce sont des vieillards, que les infirmités de l'âge ont empêchés de suivre Agamemnon. Us chantent et l'origine de la lutte entre l'Europe et l'Asie, et les prophéties de Calchas, et le sacrifice d'Iphigénie à l'autel de Diane. Clytemnestrevientse réjouir aveceuxde la nouvelle qui met fin à toutes les anxiétés. Puis, le temps s'est écoulé ; et un héraut arrive, qui décrit le spectacle ae la prise d'Uion. Bientôt Agamemnon entre lui-même sur la scène, avec Cassandre, sa captive. Clytemnestre fait à son époux un accueil empressé ; Agamemnon entre dans le palais ; mais Cassandre reste muette et immobile à tous les témoignages d'intérêt que lui prodigue la reine. Seule avec le chœur, elle est saisie tout à coup de l'esprit prophétique : elle décrit tous les forfaits dont le palais a déjà été ensanglanté , et tous ceux qui se préparent; puis , entraînée par une force irrésistible, elle court se livrer au fer des bourreaux. On entend les cris d' Agamemnon qui expire; le palais s'ouvre, et Clytemnestre, debout à côté des deux victimes, se glorifie d'un meurtre qui n'est à ses yeux que la juste vengeance du meurtre d'Iphigénie. Égisthe, à son tour, vient s'applaudir
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de la part qu'il a prise, par ses conseils, à l'assassinat d'Aga* memnon.
Il s'est écoulé plusieurs années ; la deuxième action commence. Ore&te a grandi ; l'oracle lui a commandé de punir les meurtriers de son père. Il revient de son exil, accompa*
ré de Pylade, et s'arrête près du tombeau d'Agamemnon* invoque les mânes paternels, et annonce ses projets de vengeance. Cependant, conduites par Electre, des captives troyennes viennent faire des libations1 : c'est Clytemnestre qui les envoie, afin de détourner de funestes présages. Le frère et la sœur, après s'être reconnus , méditent ensemble les moyens de se défaire de leurs communs ennemis. Oreste se donnera pour un étranger, pour un -homme du pays où avait été élevé le fils d'Aga memnon. Lui-même il apportera la nouvelle de sa propre mort ; on le recevra dans le palais, et les assassins périront à leur tour. Tout s'exécute, en effet , selon le plan convenu. Égisthe et Clytemnestre reçoivent le juste salaire de leur forfait. Oreste fait déployer devant le peuple d'Argos le voile où les meurtriers avaient enveloppé son père, pour l'égorger sans qu'il pût se défendre. Mais tout à coup il sent que sa raison s'égare, et il annonce qu'il va se réfugier à Delphes, auprès du dieu qui avait commandé le parricide.
Au début des Euménides, nous sommes transportés devant le temple de Delphes. La Pythie s'apprête à y entrer, pour se placer sur le trépied prophétique. Elle s'arrête sur le seuil, saisie d'une horreur profonde : elle a vu Oreste, les mains dégouttantes de sang, et, autour de lui, les Furies qui dormaient, accablées par la fatigue. Oreste sort, conduit par Apollon, et va chercher un nouvel asile, où les Furies puissent le laisser en repos. L'ombre de Clytemnestre paraît, et tire les Furies de leur sommeil. Rien ne saurait rendre ni le terrible réveil de ces êtres affreux, ni l'accent infernal de leurs chants. Apollon les chasse de son sanctuaire. Alors la scène change, et nous voyons le temple de Minerve et la colline de Mars» Nous sommes à Athènes. Oreste tient embrassée la statue de la déesse; mais les Furies sont déjà là, et réclament leur proie. Pallas accourt, à la prière du suppliant : elle se charge du râle d'arbitre entre les deux parties. Elle s'entoure de juges équitables ; la cause est débattue,
1. De là le titre de la pièce. Le mot chùéphorei signifie les porteuses de libations.
et le nombre des suffrages est égal des deux côtés. Pallas ,
3ui n'a pas encore donné le sien, décide le procès en faveur 'Oreste. Les Furies ne contiennent pas leur colère; mais elles se calment peu à peu, persuadées par l'éloquence de Pallas: elles promettent de bénir le sol de l'Attique, où Pallas leur offre un sanctuaire ; elles se montrent dignes du nom nouveau qu'elles vont porter, les Euménides, c'est-àdire les bienveillantes. Une troupe de vieillards, de femmes et d'enfants, vêtus d'habits de fête, les accompagnent en chantant jusqu'à la demeure qui leur est destinée.
Eschyle avait soixante-cinq ans, en 460, quand YOrestie j>arut au théâtre, avec un drame satyrique intitulé Protée, tiré probablement du chant de V Odyssée où Homère a conté les aventures de Ménélas en Egypte, et qui tenait, par conséquent, à cette trilogie, comme le Sphinx tenait à celle dont faisaient partie les Sept contre Thèbes. Eschyle remporta le prix sur ses compétiteurs ; et c'est en l'année même où l'on taisait ainsi justice à son génie, ou du moins très-peu de temps après, qu'il quitta l'Attique et se rendit en Sicile. Nouvelle preuve qu'il ne dut pas quitter sa patrie pour une misérable contrariété littéraire. M
Le lexicographe Pollux nous a conservé un souvenir de la représentation de YOrestie, ou du moins une de ces traditions qui , sous leur exagération manifeste , renferment d'assurés témoignages de l'impression profonde produite par certains faits sur l'imagination des peuples. Pollux conte qu'à l'instant où les Furies apparurent, avec leurs masques où la pâleur était peinte , avec leurs torches à la main et leurs serpents entrelacés sur la tête; que quand ces monstres vêtus de noir formèrent leurs danses infernales et poussèrent leurs cris sauvages après la fuite d'Oreste, l'effroi s'empara de toutes les âmes, des femmes avortèrent, et des enfants expirèrent dans les convulsions.
Les Suppliantes sont la plus simple de toutes les tragédies d'Eschyle. Il n'y faut voir qu'une sorte d'introduction à une action plus saisissante et plus dramatique, qu'avait dû fournir au poète la légende des Danaïdes. Seule, comme nous la possédons , cette pièce est encore un merveilleux cantique en l'honneur de l'hospitalité.
Les cinquante filles de Danaùs, pour ne pas épouser les fils d'Égyptus, leur oncle, quittent l'Egypte avec leur père, et vont chercher un refuge en ÀrgQlide. Elles se font recon-