ESCHYLE
naître au roi Pélasgus, comme des rejetons de la race d'Io; et le peuple argien les prend sous sa protection. Les fils d'Égyptus envoient un héraut pour réclamer les fugitives : Pélasgus répond courageusement à toutes les menaces ; et Danaûs, avec ses filles, est honorablement reçu dans Argos.
Drames Mtyrlquea 4'Eoehyle.
Nous ne pouvons nous faire qu'une idée fort imparfaite de l'espèce de verve comique qu'un homme \de la trempe d'Eschyle avait pu déployer dans les drames qui complétaient ses tétralogies. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Eschyle avait excellé dans le drame satyrique, au témoignage des anciens, plus que Sophocle et Euripide même ; et une chose dont nous pouvons juger encore aujourd'hui , c'est que sa muse ne croyait pas déroger en quittant le ton grave et l'accent passionné, pour rire un instant avec les satyres et égayer le bon Bacchus. Je n'en yeux pour preuve que ce passage des Argiens, où l'on voit comme un avant-goût des grotesques inventions des Eupolis et des Aristophane : « C'est lui qui se servit contre moi d'une arme ridicule. Il me lance un tétide pot de nuit , il m'atteint. Au choc, le vase se brise en éclats sur ma tête , exhalant une odeur qui n'était pas celle des vases à parfums. >»
«ente lyrique et dramatique 4' Eschyle.
On ne conteste guère aujourd'hui la valeur littéraire des poèmes d'Eschyle, et Von s'accorde en général à reconnaître, dans l'auteur àeProméthée et de VOrestie, un des plus puissants génies qu'il y ait jamais eu au monde. Mais quelquesuns borneraient volontiers sa gloire à l'enthousiasme lyrique, à la noblesse et à la pompe du style, à la grandeur des images, à l'originalité de la diction. Sans doute, Eschyle est un poète lyrique avant tout ; et l'on sent encore, dans sa tragédie, le souffle de l'antique dithyrambe. Mais Eschyle n'est pas tout entier dans les enants qu'il prête à ses chœurs; et ces chants eux-mêmes sont autre chose que de pures fantaisies poétiques. Les chœurs d'Eschyle font partie essentielle du drame : c'est à eux que s'applique à la lettre la définition d'Horace ; ils jouent réellement un rôle de personnage , et jamais ils ne disent rien qui n'ait trait au dessein de la pièce, et qui ne cadre exactement avec l'action. D'ailleurs, il y a dans ces chœurs, que l'ignorance seule a pu taxer d'obscu-
SS8 CHAPITRE IVIII.
rite excessive, d'autres mérites encore que ceux dont parlent les critiques, Eschyle est un penseur, non moins qu'un artiste en rhy thmes et en paroles : ce n'est pas pour rien qu'il s'était fait initier aux mystères d'Eleusis, et que Cérès avait nourri son âme, comme il s'exprime lui-même dans les Grenouilles d'Aristophane; ce n'est pas pour rien qu'il était compté au nombre des adeptes de la secte pythagoricienne : il abonde en mots profonds; et les grandes idées morales n'ont pas eu d'interprète plus convaincu ni plus digne. Ajoutez que le poète lyrique ne se tient pas toujours dans les régions sublimes, et que le chœur trace quelquefois des tableaux d'une fraîcheur et d'une naïveté exquises, et comparables aux plus charmantes inspirations d'Anacréon ou deSappho. J'en appelle sur ce point à ceux qui ont lu les chants des Océamdes et les consolations qu'elles adressent à Prométhée. Il n'est pas jusqu'à VAgamemnon, où l'on ne trouve des merveilles de sentiment et de grâce : ainsi le portrait d'Hélène à son entrée dans llion1 : « Ame sereine comme le calme des mers, beauté qui ornait la plus riche parure, doux yeux qui perçaient à l'égal d'un trait , fleur d'amour fatale au coeur ; » ainsi encore la peinture de la douleur de Ménélas après la fuite de son épouse*.
Mais le poète dramatique ne le cède ni en puissance ni en
Sénie au poète lyrique. Seulement, il ne faut pas chercher ans les tragédies d'Eschyle autre chose que ce qui s'y trouve, que ce qu'y a voulu mettre le poète. L'action , le drame, ce qui fait cnez nous toute la tragédie, y est d'uneparfaite simplicité. C'est une situation presque fixe, presque immobile; chaque rôle n'est qu'un sentiment unique, qu'une idée, qu'une passion, celle que commande l'unique conjoncture : c'est l'unité absolue, ou plutôt ce sont des lignes parallèles, selon l'expression de Népomucène Lemercier; des lignes dont la grandeur et l'harmonie sont d'un immense et saisissant effet. L'absence de mouvement dramatique et de péripéties n'ôte pas tant qu'on l'imagine à l'intérêt du spectacle et à l'émotion du spectateur. Les tragédies d'Eschyle en sont la preuve. Mais il faut dire que ces grands récits qu'Eschyle met dans la bouche des personnages ne sont guère moins propres à frapper les esprits que ne ferait la vue même des choses. C'est une hypotypose perpétuelle, pour parler comme les
t. Aganumnon, ytn 140 et mitants. - %,ld., twi 419 et ratants.
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rhéteurs ; c'est une vie si réelle et si puissante , qu'on a vu de ses yeux ce que l'esprit seul vient de concevoir, et qu'on oserait presque dire : « J'étais là ! » Oui , nous connaissons les sept chefs aussi bien que s'ils avaient paru en scène; oui, nous avons vu Clytemnestre frapper Agamemnon ; oui , nous étions avec le soldat-poète sur cette flotte qui sauva, à Salamine, la Grèce et peut-être le monde.
Les critiques anciens prétendent qu'Eschyle fut le premier qui introduisit sur la scène un deuxième interlocuteur; c'est-à-dire qu'avant lui, tout se passait entre le chœur et un seul personnage, et qu'il n'y avait pas de dialogue de deux personnages entre eux. Qu'Eschyle soit ou non l'inventeur du véritable dialogue dramatique , peu nous importe ; mais il y a excellé avant Sophocle, et ses personnages se donnent la réplique avec une verve et un entrain qu on a pu égaler, mais surpasser jamais. L'unique supériorité de Sophocle, c'est d'avoir fait un habile usage du troisième interlocuteur , qu'on voit à peine figurer dans Eschyle. Mais, pour le dialogue à deux , Je ne crois pas qu'il existe rien de plus vif et de plus vraiment dramatique que maint passage d'Eschyle que je pourrais citer, entre autres celui où le poète met en scène Prométhée et Mercure, et dont je rappellerai quelques traits1.
« Merc. Voilà donc encore cette farouche obstination qui t'a déjà plongé dans l'infortune. — Prom. Contre ton vil ministère, jamais, crois-le bien, je ne voudrais échanger mon sort déplorable. J'aime mieux languir captif sur ce roc que d'avoir Jupiter pour père et d'être son docile messager. A ceux qui nous outragent , répondons aussi par l'outrage. — Merc. Ton sort présent, je crois, fait ta joie? — Prom. Ma joie ! oui ; puissé-je voir se réjouir ainsi mes ennemis ; et
tu en es, Mercure ! — Merc. Je le vois : ta raison se
trouble, le délire est violent. — Prom. Qu'il dure donc, ce délire ! si c'en est un de haïr ses ennemis. — Merc. Heureux, tu serais insupportable ! — Prom. (Il pousse un cri de douleur.) Hélas ! — Merc. Voilà un mot que Jupiter ne connut jamais. — Prom. Le temps marche^ et c'est un grand maître. — Merc. Ce maître pourtant ne t'a pas encore appris la sagesse. — Prom. En effet ; sans cela te parlerais- je , vil esclave? — Merc. Ainsi, tu ne veijx donc rien dire de ce que mon père désire savoir?— Prom. Eh! je lui dois tant! Il