Euripide, Hippolyte, vers
262 CHAPITM XX.
fois, et ils oublient, dans le plaisir d'étaler leur faconde, qu'ils sont là pour autre chose que pour une escrime oratoire.
Pathétique d'Euripide.
Quintilien corrige ce que son éloge pourrait avoir de fâcheux pour Euripide , en indiquant les grandes qualités par les-
auelles le poète s'est placé à côté, et non pas au-dessous e Sophocle et d'Eschyle : « Il est admirable dans l'expression de toutes les affections de l'âme, de celles particulièrement que fait naître la pitié: là, il est sans rival.» Oui, quand même Euripide aurait plus de défauts encore que la loupe des critiques n'en a découvert et que leur imagination n'en a inventé , il n'en resterait pas moins au rang que lui a assigné l'admiration des siècles. C'est le peintre des passions humaines; c'est l'homme qui a pénétré le plus avant dans les abîmes de notre être : ce n'est pas le héraut de la vertu, et il a songé à émouvoir et à dominer les âmes, bien plus peut-être qu'à les purifier et à les instruire. Nul n'a produit sur la scène, avec des traits plus vifs et plus poignants, les séductions du désir, le trouble des sens, l'anéantissement de la volonté, les ivresses de bonheur suivies du repentir et du désespoir, et, comme dit Longin, l'effrayante image de la raison abattue et détruite par le malheur. Ne le comparons point à Sophocle, encore moins à Eschyle; ne l'estimons qu'en lui-même. Eschyle ni Sophocle n'ont jamais retracé les douloureuses dévastations du cœur, qui sont le thème le plus ordinaire des compositions d'Euripide. Confessons qu'Euripide n'a ni l'enthousiasme profond d'Eschyle, ni la sereine majesté de Sophocle, et qu'il leur est inférieur à tous deux par les plus nobles côtés de l'art; mais revendiquons pour lui l'honneur d'avoir montré l'homme à lui-même, et d'avoir excellé à peindre des tableaux merveilleux de vérité et de pathétique, dans une manière que personne avant lui n'avait soupçonnée, dont nul après lui, chez les anciens, n'a retrouvé le secret. Aristote, qui lui adresse tant de reproches plus ou moins fondés, n'a pourtant pas essayé de nier la puissance de son génie : il n'hésite pas à le proclamer le plus tragique des poètes. C'est là le jugement le plus exact et le plus sensé qu'on ait jamais porté sur Euripide; c'est celui auquel je me tiens, et dont je cherche à mettre les éléments en lumière. Peu nous importe que le grand poëte ? se défiant trop de
EURIPIDK. 263
la puissance des paroles, ait recouru de temps en temps au costumier du théâtre de Bacchus, pour faire entrer par les yeux la pitié dans les âmes. Ces rois qu'il faisait paraître en haillons, et qui tendaient la main comme des mendiants , n'étaient nullement des gueux sans vergogne , quoi qu'en aient dit les comiques, et ils s'exprimaient dans un langage décent et digne. C'est à une des pièces d'Euripide, aujourd'hui perdue, que songeait Horace, et à quelques-uns de ces rôles tant honnis par Aristophane, quand il écrivait * : « Télèphe et Pelée, tous deux pauvres et exilés, rejettent bien loin les phrases ampoulées et les mots longs d'une aune, s'ils veulent toucher par leurs plaintes. » Je conçois que des héros travestis de la sorte aient scandalisé les vieux Athéniens, les restes héroïques des combats de Marathon et de Salamine ; mais nous, qui avons vu et toléré sur la scène toutes les laideurs physiques et toutes les horreurs morales, serons-nous plus sévères, pour un poète mort depuis vingt* deux siècles, que ne l'ont été , en définitive, ses délicats et difficiles contemporains? Car les Athéniens se sont parfaitement accoutumés à ces images; et ils n'ont pas cru qu'il valût la peine, pour si peu, de dévouer Euripide aux dieux infernaux ou de lui faire avaler la ciguë.
Dans tout ce qui précède, je n'ai guère fait que résumer les caractères généraux des tragédies d'Euripide : je me hâte d'ajouter que plusieurs sont des chefs-d'œuvre, presque complètement exempts des défauts habituels du poète , et où brillent dans tout leur éclat les vertus qui lui sont propres. KinsiMédée, et surtout les Bacchantes etlphigénieà Aulis , n'ont pas beaucoup à envier, et pour la conception de l'ensemble, et pour la disposition des parties, et pour la tenue des principaux personnages, et pour l'unité et la force de l'impression, aux plus rares merveilles du théâtre antique. Seulement, le souffle lyrique ne les embrase pas, et la vie héroïque y a pris quelque chose des teintes de la vie commune. A .elles encore s'applique le mot qu'on prête à Sophocle : « Euripide ^ peint les hommes tels qu'ils sont. >»
Style d'Euripide.
Le style d'Euripide dans le dialogue ne diffère de la prose et de la langue ordinaire que par le choix exquis et la posi-
l. Art poétique, vers 96 et suivants,
tion des mots, et par leurs combinaisons métriques. Élégant, clair, harmonieux , toujours coulant et flexible, il se prête à tous les besoins de la pensée; il en saisit et en illumine, pour ainsi dire, les plus fugitives nuances. La lecture des tragédies d'Euripide n'offre aucune deces difficultés qu'on rencontre à chaque pas à travers la diction de Sophocle et surtout d'Eschyle. Je ne regrette pas qu'Eschyle et Sophocle soient ce qu ils sont; mais je regrette bien moins encore qu'Euripide soit Euripide, et qu il n'ait pas tenté, contre nature, d'écrire à la façon de Sophocle ou d'Eschyle. Les chants des chœurs sont dans le dialecte de la grande poésie lyrique; mais Euripide s'y retrouve encore: si l'inspiration est plus élevée, si le ton est plus poétique, si la phrase prend un tour plus ample et plus majestueux, la pensée apparaît, au travers des mots , presque aussi claire et aussi aisée à comprendre que dans le dialogue. Les poètes de la nouvelle comédie ne s'acharnèrent point, comme ceux de l'ancienne, sur les vices réels ou supposés du style d'Euripide. Ménandre,
Ear exemple, professait pour le poète une admiration sans ornes : « C'est lui qu'il prit pour modèle, dit Quintilien , malgré la différence des genres. » C'est le style d'Euripide, ce sont ses formes poétiques , c'est sa diction même qui se montrent , en effet , dans tout ce qui nous reste des œuvres de Ménandre et de ses émules.
Enthousiasme des ancien» pour Euripide.
Je finirai ce chapitre par quelques anecdotes qui donneront une idée de la réputation extraordinaire dont jouit Euripide, et pendant sa vie et après sa mort, et des merveilleux effets
aue produisaient ses poésies , non-seulement sur les âmes es Athéniens , mais sur celles de tous les peuples grecs et même des barbares grécisés.
Les soldats de l'armée de Nicias qui avaient été faits prisonniers par les Siciliens furent enfermés dans les latomies, ou vendus comme esclaves. Mais beaucoup d'entre eux durent aux vers d'Euripide leur vie et leur liberté. « Il paraît, dit Plutarque1, qu'entre tous les Grecs du dehors, il n'en était pas qui eussent pour les poésies d'Euripide autant de passion que ceux de Sicile. Chaque fois que les voyageurs leur en apportaient des fragments et leur en faisaient goûter
i . VU de Niciat, vers la fin .
quelques essais, ils les apprenaient par coeur, et se les transmettaient avec amour les uns aux autres. Aussi dit-on qu'alors beaucoup de ceux qui revinrent sains et saufs allèrent, en rentrant dans leur patrie , saluer Euripide avec reconnaissance, et lui raconter, les uns qu'ils avaient été affranchis pour avoir appris à leurs maîtres ce qu'ils se rappelaient de ses poèmes; les autres, qu'en errant après le combat, ils avaient reçu à manger et à boire pour avoir chanté ses vers. »> A ce propos , Plutarque raconte encore qu'un vaisseau de Caunus en Carie , poursuivi par des corsaires , et à qui on avait d'abord refusé l'entrée d'un port de la Sicile , y fut admis après qu'on eut demandé à ceux qui le montaient s'ils savaient quelque chant d'Euripide , et qu'ils eurent répondu à la satisfaction des Siciliens.
L'Electre n'est pas, à beaucoup près, la meilleure des pièces d'Euripide. La fable est romanesque et invraisemblable, les caractères manquent de dignité, et le dialogue tourne quelquefois presque au comique et à la parodie. Ainsi, la façon plus ou moins heureuse dont Eschyle, dans les Choéphores, a ménagé la reconnaissance d'Oreste et de sa sœur, est indirectement l'objet, dans V Electre d'Euripide, d'une critique vive et spirituelle, mais un peu outrée, et qui n'est guère à sa place. Cette médiocre tragédie est encore une tragédie d'Euripide : il y a du mouvement , de l'intérêt, du pathétique; tes Athéniens n'ont pas été si durs à son endroit que les critiques modernes ; et ils ont tout pardonné à ce qui leur faisait verser des larmes. Après la prise d'Athènes par Lysandre, il Ait question parmi les vainqueurs de détruire la ville, et de réduire tous tes citoyens en esclavage. « L'assemblée , dit Plutarque1, fut suivie d'un festin où se trouvèrent tous les généraux, et pendant lequel un Phocéen chanta ces vers du premier chœur de Y Electre d'Euripide : O fille d'Agamemnon,je suis venue vers ta demeure rustique A ce moment, tous les convives se trouvèrent attendris; et jls virent tout ce qu'il y aurait d'horrible à détruire une ville si célèbre, et qui avait produit de si grands hommes. »
Les rois parthes mettaient leur vanité à suivre les exemples des rois descendus des successeurs d'Alexandre. Ils avaient des acteurs grecs à leur cour, et ils faisaient leurs