DÉCADENCE DE LA TRAGÉDIE
Carcinus et ses fils, dont Aristophane s'est tant moqué; Critias , qui fut un des trente tyrans; Denys l'ancien, qui se piquait, ainsi qu'on sait, de poésie, et qui obtint une fois le prix dans les concours d'Athènes. Le sujet de la tragédie couronnée était emprunté à Homère : c'était le rachat du cadavre d'Hector, tableau plus d'une fois mis sur la scène par les anciens maîtres. Je dois énumérer aussi les nombreux tragiques fournis par les familles d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide , savoir : Euphorion et Bion, fils d'Eschyle, qui remportèrent plusieurs fois le prix; Philoclès, son neveu, oui évinça par ses vers un des cnefs-d'œuvre de Sophocle; Morsimus, fils du précédent, poète détestable; Àstydamas , fils de Morsimus , poète d'une fécondité prodigieuse, et qui remporta quinze victoires dramatiques; un autre Philoclès et un autre Astydamas, tous deux fils de celui
Sue je viens de nommer ; Iophon et Ariston, fils de Sophole; Sophocle le jeune, fils d* Ariston ; Euripide le jeune, fils ou neveu d'Euripide. Les contemporains semblent avoir fait plus ou moins d'estime de chacun de ces poètes ; mais les siècles suivants ont laissé tomber leurs ouvrages dans un profond et éternel oubli.
Poêles tragique» du lv« siècle.
Aristote cite comme un auteur digne d'être lu Chérémon , gui florissait au commencement du ive siècle, et qui avait innové à sa façon dans la poésie dramatique. Chérémon avait mêlé tous les mètres dans une de ses pièces, intitulée le Centaure : étrange amalgame, qu'il n'a pu se faire pardonner au'à force de talent. Du reste, c'était à peine un poète dramatique. L'action de ses tragédies était nulle; et les
Personnages n'y paraissaient que pour fournir à Chérémon occasion de parler lui-même. Ce n'était pas comme dans Eschyle, où les récits et les descriptions appartiennent réellement aux personnages, et suppléent à ce oui manque à l'action. Chérémon aimait surtout à peindre des objets capables de faire une agréable impression sur les sens. Il excellait dans les portraits de la beauté féminine; et ce thème inépuisable, il y puisait sans cesse et sans fin, à la grande satisfaction de ses auditeurs.
On peut bien dire qu'à partir de ce temps il n'y a plus de tragédie. Les concours subsistent encore ; et chaque année on couronne plusieurs fois des poètes tragiques, ou préten-
dus tels, au théâtre de Baccfaus; mais les œuvres de ces poètes n'ont plus rien de commun avec l'art d'Eschyle , de Sophocle et d'Euripide. Chérémon avait remplacé le dialogue et l'intérêt dramatique par des récitations de tirades ; en voici un, bientôt après, qui supprime, dans la tragédie, les caractères , les sentiments et la poésie même, et qui transforme la tragédie en un plaidoyer: ses personnages sont des avocats qui soutiennent des thèses les uns contre les autres, et avec toute la science, avec toutes les subtilités des plus consommés sophistes; et ce poète remporte le prix au théâtre. Il se nommait Théodecte; il était né à Phasélis, et florissait vers le milieu du iv* siècle. La scène d'une de ses pièces , intitulée Li/ncée, était au tribunal d'Àrgos : Danaùs et Égyptus étaient les deux parties adverses; et le premier 'finissait par être condamné à mort, grâce au talent déployé par Lyncée, dans la défense de son père.
La tragédie était donc morte; et elle ne devait pas revivre. Les pastiches tragiques des lettrés alexandrins ou des écrivains des bas siècles n'étaient pas faits pour en ressusciter même l'ombre. Mais le génie dramatique ne s'était pas éteint avec elle : il s'appliquait à d'autres sujets, et créait la grande comédie.
ORIGINES DE LA COMÉDIE. — ■ SUSARtON. — COMÉDIE DORIENNE. — CARAC- TÈRE POLITIQUE DE LA COMÉDIE ATHÉNIENNE. — VIE D' ARISTOPHANE. — CARACTÈRE D'ARISTOPHANE. — STYLE D'ARISTOPHANE. — INTÉRÊT HISTO- RIQUE DES COMÉDIES D* ARISTOPHANE. — COMÉDIES D'ARISTOPHANE. — UN CÔTÉ MÉCONNU DE LA POÉSIE D' ARISTOPHANE. — POETES COMIQUES CON- TEMPORAINS D'ARISTOPHANE.
Origines de la comédie.
«On connaît, dit Aristote4, les transformations de la tragédie et leurs auteurs ; il n'en est pas de même de la comédie, parce que, dans le principe, elle attira peu l'attention. Ce ne fut qu'assez tard que 1 archonte donna un chœur
l. Poétique, chapitre v.
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aux poètes comiques ; et les auteurs ne dépendirent d'abord que d'eux-mêmes. Mais, une fois que la comédie a pris certaines formes , on commence à citer les noms des poètes comiques. Ainsi, on ignore qui introduisit les masques et le prologue ; qui augmenta le nombre des acteurs; et tous les détails de ce genre. Mais on sait qu'Épicharme et Phormis inventèrent la fable comique, Cette partie est donc d'origine sicilienne. À Athènes, Cratès fut le premier qui renonça à la satire personnelle, pour traiter des fables et des sujets généraux. »
Il y avait en Attique, dès le temps de Solon et de Thespis, quelque chose qui se nommait déjà comédie, mais qui n'était pas plus la comédie que la tragédie-dithyrambe ne ressemblait aux drames de Sophocle et d'Euripide. C'était un chant de buveurs, le chant du comos, selon la plus vraisemblable étymologie. Toutes les fêtes se terminaient par un comos ou banquet ; mais ce mot désignait plus particulièrement le banquet des fêtes de Bacchus. Le dithyrambe était la partie grave et sérieuse de la solennité; mais la joie éclatait bien vite après que le poëte s'était tu , et que la ronde avait cessé. Une procession plus animée que recueillie promenait le phallus , emblème de la génération ; et les phallophores chantaient, comme on peut croire, des hymnes
3ui différaient quelque peu du récit des aventures héroïques e Bacchus. Les chants phalliques accompagnaient des danses désordonnées, et qui ne ressemblaient guère non plus à la ronde dithyrambique. Quand l'ivresse physique venait se mêler à cette ivresse de l'imagination et des sens ; quand les enquêteurs , tout pleins de leur dieu, tout hors d'euxmêmes et saisis d'un frénétique délire, gambadant, gesticulant, trébuchant , se mettaient à chanter à tue- tête, s'injuriaient à qui mieux mieux, se poussaient, se battaient; quand on les voyait se barbouiller de lie, se grimer, se déguiser en bêtes; quand ce tohu-bohu, cette espèce de carnaval, ce comos enfin, dansait et chantait à sa manière, on disait : Voilà la comédie ! Les campagnes avaient , comme les carrefours d'Athènes , des comédies de ce genre : celle de la saison d'automne se nommait, comme de raison, trygédie, c'està-dire chant des vendanges * ; mais le mot comédie était le nom générique, et il finit par prévaloir sur tous les autres.