De tpfrpi. vendange, et de $14, chant
Ce fut un homme de génie, celui qui le premier essaya de ramener à des règles tous ces éléments confus, et de faire passer le chœur comique sous le joug de la Muse. Les Athéniens en attribuaient la gloire à un poète né en Attique, Susarion, contemporain de Thespis. Il est même probable que c'est lui qui nt monter ses cnoreutes sur le tombereau attribué à Thespis, et qui promena par les bourgs , comme dit Boileau, cette heureuse folie. La comédie devint, entre ses mains, une satire dialoguée et chantée , avec accompagnement de danses appropriées à la chose. Cette satire n'était ni moins licencieuse dans les paroles, ni plus réservée dans les gestes que la primitive comédie. Mais le coryphée et sa troupe chantaient ou parlaient en vers, tantôt récités par cœur , tantôt improvisés. Ce chœur comique se perfectionna peu à peu, insensiblement, par l'œuvre de poètes dont nous ne connaissons , pas plus qu'Aristote , la date et les noms. Mais la grande invention, le perfectionnement par excellence, ce fut l'introduction de la fable, de l'épisode, de l'élément dramatique enfin, dans la comédie. Que ce soit la Sicile ou l'Attique qui ait vu la première s'opérer cette révolution littéraire, assurément peu nous importe : il nous suffit que ce soit au temps où flonssait Eschyle, c'est-à-dire dans le premier tiers environ du Ve siècle , qu'on joua les premiers drames intitulés comédies. Nul doute que cet art nouveau ne soit né, à Athènes ou ailleurs, des succès fortunés du spectacle tragique, suivant l'expression de Boilfau; il est même étrange qu'on ait attendu si tard avant d'appliquer au chœur comique le procédé qui avait si merveilleusement réussi sur le dithyrambe , et qui en avait fait sortir la tragédie et le drame satyrique.
Comédie dorlenne.
Épicharme était un Ionien de Cos, vivant en Sicile à la cour de ces souverains dont j'ai si souvent parlé, qui attiraient auprès d'eux, de toutes les parties de la Grèce, les poètes, les musiciens, les artistes. Les satires dramatiques de ce poète semblent avoir été surtout des parodies antireligieuses. Les sujets en étaient pris dans la mythologie, et les dieux y jouaient des rôles plus ou moins bouffons et ridicules. C'est là qu'on voyait, par exemple, Jupiter
transformé en gourmand obèse, Minerve en musicienne de carrefour, Castor et Pollux en danseurs obscènes, Hercule en brute vorace et insatiable. Il est à croire que le Sicilien Phormis ne quitta pas les voies ouvertes par son devancier.
Caractère politique de la comédie athénienne.
La comédie athénienne, dans une démocratie ombrageuse et passionnée, devait être, et fut avant tout, une satire politique. Ce n'est pas qu'elle épargnât toujours les dieux, et qu'elle ne fît son profit de mainte scandaleuse légende, pour égayer les auditeurs. Hais l'intérêt prédominant, sinon unique, de ses tableaux, c'était la critique des actes, des opinions, de toutes les fautes, de toutes les folies; une critique acerbe, mordante, impitoyable, qui n'épargnait ni grand, ni petit , ni le talent, ni le génie, ni la vertu même. J'ignore, comme tout le monde, ce qu'étaient les pièces de Cratès , mentionné par Aristote ; mais je n'hésite pas à affirmer que Cratès fut essentiellement un poète politique. 11 en est de même de Cratinus et d'Eupolis, qui sont rangés, dans le canon alexandrin, parmi les classiques de l'ancienne comédie, et qui précédèrent, mais d'assez peu, Aristophane. C'étaient, comme Aristophane, des moralistes à leur manière, et qui s'imaginaient aussi rendre de grands services à la chose publique, et travailler dans l'intérêt du juste et de l'honnête. « Eupolis, Cratinus et Aristophane, et tous les autres poètes de l'ancienne comédie, rencontraient-ils quelque caractère digne d'être dessiné? un méchant, un voleur, un impudique, un coupe-jarret, ou tout autre vaurien? ils ne se gênaient pas pour le signalera tous1. »
C'est au talent poétique de Cratinus et d'Eupolis que la comédie dut son installation au théâtre de Bâcchus, sur le pied d'égalité avec la tragédie et le drame satyrique. L'archonte éponyme accorda enfin le chœur aux poètes comi- 3ues; et il y eut, pour la comédie aussi, des concours, et es prix solennellement décernés. On dit que Périclès obtint momentanément la suppression des représentations comiques, dont la licence choquait son goût délicat, et qui nuisaient, par la rude franchise des attaques, à ses desseins ambitieux. Mais le peuple ne put se passer longtemps des plaisirs accoutumés, et la comédie rentra, au bout de trois
i. Horace, Satires, livre I, satire iv, vers 1 et suivants.
ÛV4 CHAPITRE XXÎI.
ans, dans tous ses privilèges. Il paraît seulement qu'on imagina de refuser le chœur à tout poëte qui n'était pas âgé de quarante ans au moins, selon les uns, de trente, selon les autres. On ne voulait pas laisser cette arme terrible de la censure politique et morale aux mains inexpérimentées des jeunes cens ; mais cette limite d'âge s'éludait sans trop de peine, à l'aide de prête-noms, ou grâce à des magistrats complaisants. Au reste, quand Aristophane débuta dans la carrière, vers le commencement de la guerre du Péloponnèse, nul ne contestait plus aux poètes comiques le droit de traduire sur la scène tous les personnages vivants, avec le masque et le costume qui les rendaient à l'instant reconnaissables; le droit de les peindre et de les défigurer; le droit de médire de tout et de tous ; le droit même de calomnier, d'outrager, d'imputer aux plus honnêtes gêna des actions ou des pensées honteuses.
La comédie était , sous une forme fantastique , l'image , ou , si l'on veut , la caricature de la vie publique des Athéniens, une répétition des scènes de la rue et de l'agora, quelque chose enfin de vif, de violent, de populacier; un composé d'ordures, d'obscénités, de mensonges, de folies, de bon sens, de vérités, de peintures souvent pleines de charme, de fraîcheur et de grâce ; un monstre sans doute, mais un monstre athénien, c'est-à-dire la beauté encore , quoique souillée et flétrie par d'impurs éléments. Aussi les hommes seuls assistaient-lis à ces représentations, où se remuaient tous les intérêts, toutes les passions , toutes les idées, et où les femmes et les enfants n'auraient trouvé que des leçons de cynisme et d'immoralité. Aristophane fut le maître du genre; et, comme il est le seul poëte comique de l'antiquité dont nous ayons autre chose que des débris, nous devons nous arrêter quelque temps sur ce nom fameux.
Vie d'Aristophane*
On ne sait ni en quelle année Aristophane naquit, ni en quelle année il mourut. On croit seulement qu'en 427, quand il fit représenter sa première comédie , il n'avait pas encore l'âge légal pour être apte à obtenir un chœur, c'està-dire, selon toute vraisemblance , qu'il n'avait pas encore trente ans. Aussi la fit-il recevoir sous un nom d'emprunt; et il usa plusieurs fois, avec les archontes, du même subter-
fuge. Les Nuées, jouées en 424, sont, comme il le dit luimême dans la parabase , c'est-à-dire dans l'endroit de la pièce où il parle directement, par la bouche du chœur, la première comédie qu'il ait donnée sous son nom. Le Plutus, son dernier ouvrage, ou du moins le remaniement du Plutus et sa remise au théâtre, est de Tan 390. A partir de ce temps , ou Aristophane est mort, ou il a cessé tout commerce avec la muse dramatique.
On croit que la famille du poète était originaire de File de Rhodes ; et il est possible que lui- môme il ne fût pas né en Attique. Le démagogue Cléon, qu'il avait attaque dans sa première comédie, intitulée les Babyloniens, que nous n'avons plus, chercha à se venger de ses sarcasmes, et l'accusa de n'être pas citoyen d'Athènes. Mais Aristophane échappa heureusement aux poursuites de son ennemi , et se vengea à son tour, en traduisant Cléon, de sa personne, sur la scène, et en l'y flagellant sans pitié. C'est Aristophane lui-même qui joua le rôle de Cléon , aucun acteur n'ayant eu le courage de s'exposer aux ressentiments de cet homme vindicatif et presque tout-puissant.
Caractère d'Aristophane.
Aristophane est un adversaire de toute nouveauté, bonne ou mauvaise, en politique, en morale, en littérature. Tel il s'est montré dès son début, en gourmandant le peuple , et en frondant ses favoris; tel U est resté durant toute sa carrière. C'est le plus aristocrate des poètes , malgré ses semblants de respect pour la multitude ; et le peuple est un des personnages dont il a le plus souvent et le plus heureusement persiflé les vices et les travers. Aristophane lui adresse ' à chaque instant les plus sévères leçons ; et ce Mentor étrange prodigue tant de sel et tant d'esprit, qu'on l'écoute et qu'on lui pardonne : il se fait applaudir par ceux-là même sur lesquels il frappe à coups redoublés. «Jamais aucun souverain , dit Schlegel , et le peuple d'Athènes en était un dans ce temps-là , ne s'est laissé dire d'aussi bonne grâce des vérités aussi fortes, et n'a mieux entendu la plaisanterie.» Mais je doute fort que ce souverain ait fait grand profit, pour s'amender, de ces réprimandes si vertement et si joyeusement administrées. 11 est allé se corrompant de jour en jour davantage; et la comédie, en assaisonnant de poisons et d'ordures le bon sens et la vérité, n'a travaillé, en définitive, qu'à
l'avilissement des mœurs, à la destruction des idées saintes, à rabaissement des caractères. Je condamne donc, et en soi et dans leurs résultats pratiques, les moyens employés par Aristophane pour se faire accueillir de ses contemporains ; et je n'examine pas même s'il lui était loisible d'en employer d'autres et d'épurer la comédie.
Aristophane n'est certes point le plus grand des comiques. Mais nul satirique ne l'a jamais égalé, ni dans l'antiquité, ni dans les temps modernes ; nul homme n'a jamais été doué d'une imagination plus puissante et plus féconde ; nul poète n'a jamais réuni en sa personne plus de qualités opposées : la verve sarcastique et la rêverie, le calcul de la raison et les élans lyrinues, la fougue indomptable de la pensée et l'exquise perfection de la forme ; nul poète enfin n'a jamais été plus complètement poète qu'Aristophane. Et on ne peut
!)as même dire qu'il a traîné la Muse dans la fange : c'est la ange, que son esprit a pétrie, façonnée, dorée, animée du souille de la vie, et qu'il a rendue digne , s'il est permis de
Srofaner ce mot, des regards et des embrassements de la [use. La Bruyère disait du livre de Rabelais, que c'était le charme de la canaille , et que ce pouvait être aussi le mets des plus délicats. Mais il n'y a que la canaille athénienne, c'est-a-dire le plus fin, le plus spirituel, le plus dédaigneux, le plus lettré des peuples du monde, (jui fût en état de dignement goûter Aristophane. Les plus délicats ont été de tout temps les plus décidés admirateurs du génie de ce grand poète, à commencer par Platon, et à finir par l'auteur du Télémaque. Platon , qui avait fait figurer Aristophane au banquet d Agaihon, et qui lui avait prêté un discours digne tout a la fois de son esprit et de son cynisme, écrivit, après sa mort, cette épigramme, qui n'a rien de trop exagéré : « Les Grâces , cherchant un sanctuaire indestructible , trouvèrent l'âme d'Aristophane. »
Style VJkrtoephmme.
Un pareil éloge n'eût pas été au-dessous de ce que méritait Sophocle lui-même. C'est que ces deux hommes, si dissemblables en tout le reste, Sophocle et Aristophane, furent, en réalité, deux écrivains fort analogues l'un à l'autre. Oubliez un instant l'absolu contraste des sujets traités }sv les deux poètes ; ne faites attention qu'à l'expression de a pensée, au tour de la phrase, au choix des termes, à leur
position, à la physionomie du style, à l'harmonie intérieure de cette poésie et à son harmonie musicale : c'est la même vigueur et la même souplesse, le même tact infaillible, la même plénitude de sens, le même charme ; c'est la perfection de l'art consommé. Le seul défaut du style d'Aristophane , défaut qui n'en est un que pour nous , c'est d'être chargé d'allusions, que saisissait à l'instant la malice des contemporains, et où il n'y a souvent pour nous que d'indéchiffrables énigmes. J'ajoute encore que, de tous les mérites que prisaient les Athéniens dans cette diction à la fois savante et naïve, qui fut le secret d'Aristophane, les plus grossiers seulement nous sont perceptibles; mais, en dépit de tant de siècles écoulés, et maigre l'imperfection de nos connaissances , nous y savourons quelque chose de ce parfum pénétrant et léger, qui était comme la naturelle émanation du sol de i'Attique, et dont est imprégné toute la poésie d'Aristophane. C'est là, ou nulle part, qu'il peut nous être donné de comprendre ce qu'était l'atticisme, tant célébré par les critiques anciens.
Intérêt historique des comédie* d'Aristophane.
On exagère assez volontiers l'importance des comédies d'Aristophane, considérées comme des monuments de l'histoire d'Athènes. Oui, sans doute, sous ces fictions plaisantes , sous ces masques grotesques , sous ce monde fantastique, né du cerveau d'un homme, il y a des réalités, il y a quelque chose de ce qui se remuait et vivait, au ve siècle, dans la société athénienne. Les comédies d'Aristophane sont la gazette, si j'ose ainsi dire, de la cité de Périclès, durant sa période la plus turbulente, la plus remplie d'événements, la plus féconde en péripéties. Mais cette gazette a été écrite )ar un homme de parti : c'est assez dire qu'Aristophane est oin de toujours mériter créance, et que ses assertions ont souvent besoin d'être soumises à un contrôle sévère. On conte que, Denys le jeune voulant connaître le gouvernement d'Athènes , Platon lui envoya les comédies d'Aristophane. Mais Platon lui-même n'était pas exempt de préjugés politiques : comme Aristophane, il détestait la démocratie ; il n'est donc pas très-surprenant que la caricature ait eu à ses yeux les traits d'un tableau véritable, et qu'il l'ait donnée pour telle au tyran. Quanta nous, que rien n'aveugle plus sur les mérites ou les défauts des personnages joués par
le
278 CHAPITKE XXII.
Aristophane, et qui n'aspirons point à réformer les mœurs et les institutions des Athéniens , nous ne devons accepter les renseignements fournis par le poète satirique que sous bénéfice d'inventaire. Même avec ces réserves, il reste beaucoup à puiser dans ses œuvres; et la littérature n'est pas seule à bénir l'heureux hasard qui en a préservé une portion si considérable. Le temps a traité Aristophane avec autant de faveur, peut s'en faut, qu'Euripide même. De cinquantequatre comédies, ou, selon d'autres, de quarante-quatre seulement, il nous en reste onze, qui se sont conservées jusqu'à nous dans un parfait état d'intégrité. Ces onze comédies, ou, si l'on veut, ces onze satires, se peuvent partager en groupes , à peu près comme il suit : satires politiques : les Aeharniens, les Chevaliers, la Paix, Lysistrate ; satires philosophiques : les Nuées, les Guêpes, Y Assemblée des femmes, Plutus ; satires littéraires : les Fêtes de Cérès , les Grenouilles. Une seule pièce, les Oiseaux, ne rentre dans aucun de ces trois groupes. C'est une sorte de revue critique où tout est mêlé, politique, philosophie, littérature, mille choses encore, et dont le but n'est pas très-nettement indiqué. C'est de la fantaisie, bien plus que de la polémique; c'est de la poésie qui neviseguère qu'à être de la poésie et à charmer 1 imagination des hommes*
Comédies 4'ArUtophaue*
Aristophane est un partisan de la paix. La guerre suscitée par Périclès , et que la mort de Pénclès n'avait point suspendue, ne pouvait aller à ses goûts. 11 essaya , en 426, de ramener ses concitoyens à des sentiments plus calmes, et de leur démontrer qu'un bon accommodement avec lesennemis était préférable à cent victoires désastreuses. La rude po* jmlation du dème d'Acharné, composée presque tout entière de bûcherons et de charbonniers, était la plus animée contre les Lacédémoniens, la plus infatuée de passions belliqueuses. On voit pourquoi Aristophane a mis en scène des hommes d'Acharné, et pourquoi la pièce porte ce titre, les Aeharniens. Donc, l'Acharnien Justeville, ami de la paii comme Aristophane, voyant qu'il ne peut faire partager ses idées à personne , imagine de conclure un traité avec les Lacédémoniens, pour lui seul et sa famille. Pendant que tout le reste de l'Attique souffre mille maux, sa maison devient un séjour de plaisirs et de bombances. Tous les ha-
bitante des contrées voisines de l'Attique apportent en fouie leurs denrées au marché ouvert par Justeville. Une irruption soudaine des ennemis appelle les Athéniens aux combats : Justeville, qui a fait sa paix , ne s'occupe que d'un piquenique où il doit ce jour-là prendre part. D'un côté du théâtre, le général Lamachus prépare son harnois de guerre et tout l'attirail de la tuerie; de l'autre, Justeville fait plumer la grive et apporter le pot au vin. On part des deux côtés , mais pour revenir bientôt : Lamachus, la tête fêlée, le pied brisé, geignant et se lamentant, soutenu par deux de ses soldats ; Justeville , conduit par deux jeunes filles complaisantes, riant, chantant, se gaudissant, titubant d'ivresse et buvant encore.
En 425, Aristophane donna les Chevaliers, pièce ainsi nommée à cause des personnages qui formaient le chœur, et qui étaient d'une classe de citoyens particulièrement odieuse à Cléon : c'étaient les chevaliers qui lui avaient fait rendre ses comptes, et dégorger cinq talents, qu'il avait pris indûment pour lut. Voici, en quelques mots, l'esquisse de la comédie. Le vieux bonhomme Peuple a deux esclaves fidèles et dévoués, Démosthène et Nicias; mais Cléon, un de leurs camarades, un Paphlagonien, un corroyeur, un vil scélérat, s'est emparé de l'esprit du vieillard, et le gouverne à son gré. Pour combattre l'influence du corroyeur, les deux esclaves fidèles se servent d'un charcutier, plus fripon, plus outrageux , plus impudent que Cléon, et que les oracles destinent au gouvernement de la république. Le charcutier, aidé du chœur, triomphe de son rival : Cléon est chassé comme indigne, et dépouillé de tous ses honneurs. Peuple, miraculeusement rajeuni, ne veut plus entendre parler de charlatans et de démagogues ; le charcutier lui-même quitte son caractère d'ignoble coquin et sert consciencieusement son maître.
La Paix est de 420. Il y avait on?e ans que durait la guerre; on avait ri des Acharniens, mais on avait continué à se battre. La mort de Cléon, qui s'était bravement fait tuer à Amphipolis, était une occasion favorable pour reprendre le thème pacifique au théâtre ; et Aristophane ne manqua pas d'en profiter. Vigneron , le principal personnage de la comédie , monte au ciel sur un escarbot : il n'y trouve que Mercure,
Ïmr lui rendre raison des maux dont la Grèce est affligée, ercure révèle à Vigneron que la Paix est prisonnière au
fond d'une caverne, dont l'ouverture est obstruée par des monceaux de pierres. Vigneron , aidé de citoyens de tous les pays , délivre la déesse : la joie et les fêtes renaissent de toutes parts; les armuriers seuls sont désespérés; et Vigneron épouse l'Abondance, compagne de la Paix.
Lysistrate est un nouveau plaidoyer en faveur de la paix, et de huit ans environ postérieur à la comédie précédente. Voici la fable imaginée cette fois par le poète. Lysistrate , ou, comme qui dirait Pacifique, femme d'un des principaux citoyens d'Athènes, veut forcer les Athéniens et les Lacédémoniens à s'entendre. Elle réunit les femmes de l'Attique et des principales villes grecques, et elle leur fait jurer de s'interdire toute société avec leurs maris, jusqu'à la conclusion de la paix. Cette armée nouvelle s'empare de la citadelle d'Athènes. Les hommes se trouvent bientôt dans une situation fort embarrassante; et Lysistrate, de son côté, ne maintient pas sans peine la discipline parmi les femmes. On entre en pourparlers; on conclut un accommodement; Sparte et Athènes négocient leur traité; les portes de la citadelle s'ouvrent; chaque mari retrouve sa femme, et tous les peuples grecs oublient, dans les festins et les danses, leurs longues et implacables inimitiés.
Si l'on pouvait retrancher des Nuées le nom de Socrate et substituer à ce nom révéré celui de quelqu'un des so-
Ehistes qui pullulaient en ce siècle, il faudrait applaudir d'un out à l'autre à cette comédie si vive et si originale. Mais c'est bien Socrate qu'Aristophane a voulu peindre si ridicule et si odieux ; ce sont les idées de Socrate qu'il a voulu personnifier dans ces nuées qui chantent et dansent en chœur; et c'est à l'école de Socrate , et non point à celle des so-
[>histes, qu'il envoie Strepsiade et son fils, pour y apprendre 'art de ne pas payer leurs dettes. Aussi ne regrette-t-on pas qu'Aristophane ait reçu des Athéniens une leçon un peu sévère, puisque ce chef-d'œuvre de verve comique, de haute éloquence et de poésie inspirée , n'eut point de succès au théâtre, et ne fut point admis à y reparaître après correction et remaniement. Socrate se reconnut si peu à ce portrait d'un instituteur athée et immoral, qu'il n'eut contre Aristophane ni colère ni rancune. Les Nuées sont de l'an 424: or, Platon nous représente Aristophane et Socrate conversant, au banquet d'Agathon , en 4 16, comme deux bons camarades , dont rien n'a jamais troublé l'amitié. Mais il
faut bien le dire, la comédie dut avoir une fatale influence sur le sort du philosophe. Elle fit naître et nourrit durant de longues années des prévenions contre lui: c'est là qu'Anytus et Mélétus puisèrent le texte de leurs accusations, et les juges probablement les motifs de la sentence. Les vingtcinq ans écoulés entre l'apparition des Nuées et la mort de Socrnte ont fait germer et mûrir les semences jetées dans le peuple par le poëte; et l'échec théâtral fut malheureusement trop compensé parle succès littéraire.
Les Guêpes, si connues par la charmante imitation qu'en a faite Racine dans les Plaideurs , sont une leçon adressée au peuple athénien , et non pas seulement le portrait d'un juge maniaque. En 423, quand Aristophane écrivit sa comédie , tout citoyen âgé de trente ans pouvait être élu membre des tribunaux, qu'on renouvelait tous les ans; et tous avaient la passion de gagner les trois oboles que Périclès avait fait autrefois décréter pour le salaire de la journée des juges. Or, Àime-Cléôn, c est-à-dire le peuple , est devenu presque fou à force déjuger. Hait-Cléon, son fils, le fait enfermer et garder à vue par deux esclaves. Le vieillard cherche à s'évader, et appelle à son secours les juges ses amis, qui sont déguisés en guêpes et armés de l'aiguillon, comme insectes toujours prêts à piquer. Bataille entre les gardiens d'Aime-Cléon et les guêpes. Hait-Cléon intervient, et persuade à son père de rester à la maison, où il jugera tous les délits domestiques. Jugement du chien Labès, qui a volé dans la cuisine un fromage de Sicile. Par méprise, Aime-Cléon absout le coupable, et s'en désespère ; mais son fils le console, et le vieillard finit même par se transformer en un bon vivant, joyeux et égrillard.
L' Assemblée des femmes est la critique des utopies de quelques philosophes qui avaient rêvé , avant Platon, une république idéale. C'est une satire toute morale, malgré l'immoralité de plusieurs scènes; je veux dire que le poëte n'y fait nulle part de la politique militante. La date de l'ouvrage en explique la raison. Après la prise d'Athènes par Lysandre et l'établissement de la tyrannie des Trente , un décret interdit aux poètes comiques de désigner par son nom aucun personnage vivant, et de faire usage de la parabase, c'est-à-dire de parler directement aux spectateurs par la bouche du coryphée. V Assemblée des femmes est de l'an 393, suivant Une conjecture parfaitement probable. La loi des
Trente n'était pas rapportée ; et on ne la rapporta point , on l'aggrava au contraire de jour en jour.
Les femmes d'Athènes, conduites par Praxagora, se déguisent en hommes et s'introduisent dans l'assemblée du peuple . Fortes de leur nombre, elles font passer un décret qui dépouille les hommes du gouvernement, et elles établissent une constitution nouvelle , fondée sur la communauté absolue, et sur la suprématie du sexe féminin. De là une suite de scènes fort gaies, où le poète dépeint la confusion produite par le mélange des biens, parla promiscuité des femmes et l'égalité de droit en amour, concédée aux vieilles comme aux jeunes , aux laides comme aux jolies. La conclusion , qu'il ne tire pas , saute d'elle-même aux yeux, tout étincelante de raison en même temps que de poésie.
Le Plutus se sent, bien plus encore que V Assemblée des femmes, des effets de la loi portée par les Trente. On l'avait représenté en 409, plusieurs années avant la loi; mais,
f)Our le remettre au théâtre en 390, Aristophane supprima a parabase, les chœurs même ; et sans doute il effaça aussi plus d'un trait licencieux, car, dans la pièce telle que nous la possédons , quelques mots malsonnants rappellent seuls les gravelures des autres comédies. 11 est à croire qu'on avait dès lors étendu au chœur tout entier la proscription dont la parabase seule était primitivement frappée, et que déjà le chœur se taisait honteusement, comme dit Horace, dépouillé qu'il était du droit de nuire. Au reste, le Plutus est bien fait pour donner gain de cause à ceux qui blâment dans Aristophane la personnalité des injures, l'indécence des tableaux et l'obscénité du langage. Cette comédie, pour être moins libre, n'en est ni moins piquante , tant s'en faut, ni moins animée; et c'est peut-être la mieux conduite, la mieux composée, la plus dramatique des pièces du poète.
Plutus, c'est-à-dire Richesse (ce mot en grec est du masculin) est aveugle. Un pauvre homme , nommé Ghrémyle, est allé demander à l'oracle d'Apollon. comment il devait s'y prendre pour s'enrichir. Le dieu lui dit d'emmener avec lui la première personne qu'il rencontrera hors du temple. Ghrémyle rencontre Plutus et l'emmène. Mais Plutus n'y voit pas; et ce n'est point le compte de l'honnête Chrémyle, que tant d'intrigants et de coquins profitent des largesses du dieu. Il entreprend de lui rendre la vue; et, pour cela, il le conduit au temple d'Esculape, Le miracle s'opère ; les gens
(le bien seuls vont avoir désormais la richesse. Les métamorphoses ne se font pas attendre; et Aristophane en fait passer successivement sous nos yeux, des plus comiques et des plus divertissantes.
Aristophane détestait Euripide. Il voyait en lui, autant pour le moins qu'en Socrate, un sophiste dangereux, un novateur, le corrupteur du bon goût et de la morale antique. Déjà, dans les Acharniens, il s'était spirituellement moqué des gueux tragiques, en envoyant Justeville chez Euripide, emprunter les haillons deTélèphe, pour émouvoir, à l'aide de cette défroque, le peuple athénien qu'il voudrait haranguer. C'est la misogynie d'Euripide, et, en général, la morale relâchée de ses héros et de ses héroïnes, qu'Aristophane tourne en ridicule dans les Fêtes de Gérés. Les femmes sont réunies dans le sanctuaire de la déesse, dont l'entrée, à certains jours solennels, était interdite aux hommes; elles méditent de se venger d'Euripide, leur ennemi. Celui-ci, pour conjurer l'orage, prie le poëte Agathon de se déguiser en femme, costume sous lequel il ne courra pas risque d'être reconnu, vu son extérieur et ses manières efféminées, et d'aller au temple, prendre sa défense. Sur le refus d' Agathon, Euripide y dépêche Mnésilochus, son beau-père. Mnésilochus est bientôt reconnu, et on lui fait un mauvais parti. Euripide essaye de le délivrer. Après divers stratagèmes inutiles, le misogyne conclut avec les femmes un traité de paix : il s'engage à ne plus médire d'elles, et il obtient la liberté de Mnésilochus.
Cette pièce est pleine de parodies d'une foule de passa-
E d'Euripide. Ces parodies, dont le sel n'a plus pour nous ucoup de saveur, semblent n'avoir été que médiocrement du goût des Athéniens. Et, quoique le poëte ait tout mis en œuvre pour leur plaire; quoique nulle de ses pièces n'ait plus de vivacité et d'entrain; enfin, malgré des priapées qui ne sont ni moins audacieuses, ni répandues avec moins de profusion que dans la Lysistrate, les Fêtes de Cérès n'eurent pas plus de succès en 412 que les Nuées en 424. Il les remania aussi : nous ne savons pas même s'il parvint à les faire reparaître au théâtre; mais nous savons que notre texte est la première version de la comédie.
Les Grenouilles, nouvel assaut livré à la gloire d'Euripide, en 406, ou au plus tard en 405, trouvèrent plus de rçveur, malgré l'engouement des Athéniens pour les œu-
vres du poète mort naguère en Macédoine. Il faut dire qu'Aristophane s'y est mai il tenu à peu près dans les bornes permises ; que sa critique, pour être vive, n'est pas toujours injuste; que le ton de la pièce est décent, et que l'admiration du poète pour Eschyle et Sophocle, y tempère l'odieux de son acharnement contre Euripide. Eschyle , Euripide et Sophocle sont morts, Àgathon a quitté Athènes. Bacch<is, dégoûté des tragédies qu'on joue à ses fêtes, va aux enfrrs chercher un tragique digne de lui. 11 part, travesti en Hercule, mais non pas armé du courage que suppose un tel nom. Son esclave, monté sur un âne, n'est ni moins poltron, ni moins amusant. Après avoir traversé le Styx, au coassement harmonieux des grenouilles, Bacchus arrive aux enfers. 11 y trouve tout en émoi. Euripide y disputait le trône de la tra-
Î;édie, occupé depuis longtemps par Eschyle. Eschyle déèndait avec une vigueur invincible sa domination menacée. Bacchus assiste en juge à ce grand débat. Il fait expos r aux deux parties tous leurs arguments ; et, sur l'invitation de Pluton, il prononce la sentence. C'est à Eschyle que Bacchus décerne l'empire; c'est lui qu'il emmène sur la terre. Euripide n'a pas même la satisfaction de remplir aux enfers l'interrègne; pendant l'absence d'Eschyle, le sceptre tragique reste aux mains de Sophocle.
La dernière pièce dont il nous reste à parler, les Oiseaux, est de l'an 4 15. Deux Athéniens, Fidèle-Ami et Bon-Espoir, quittent l'espèce humaine, pour aller vivre parmi les oiseaux. Ceux-ci veulent se venger sur eux des injures que leur ont faites les hommes. Les deux Athéniens se tirent d'affaire, en démontrant à la gent emplumée sa supériorité sur tous les êtres vivants. Us persuadent aux oiseaux de bâtir une grande ville dans les airs ; et bientôt accourent dans le nouvel État toute sorte d'hôtes non conviés, prêtres, devins, noètes, législateurs, etc. On les renvoie chacun chez eux. On crée des dieux à l'image des oiseaux, et on bloque l'ancien Olympe, afin que l'odeur des offrandes n'y parvienne plus. Les anciens dieux, réduits à l'extrémité, sont forcés d'en passer par les conditions qu'on leur pose, et l'empire du monde reste aux oiseaux.
Cette. espèce de féerie, où le poète transforme tout et dispose à son gré de l'univers ; cette satire universelle qui a tant de buts qu'elle n'en a pas ; cette merveille fantastique, où la raison trouve sans cesse à applaudir, est la plus char*
mante composition d'Aristophane. « C'est, dit Schlegel, une poésie aérienne, ailée, bigarrée, comme les êtres qu'elle dépeint... C'est le jeu innocent, dit encore le même critique, d'une imagination pétulante et badine, qui touche légèrement à tout, et qui se joue de la race des dieux comme de celle des hommes, mais sans se diriger vers aucun but particulier. »
Un côté méconnu de 1» poésie d'Aristophane.
Je ne saurais quitter Aristophane sans citer un morceau pour le moins à l'appui de quelques-unes de mes assertions ; et, comme on ne conteste guère au poète d'avoir excellé dans le dialogue, ou même dans la narration comique, je choisirai de préférence quelque chose de quasi-sérieux, une sorte d'idylle demi-lyrique, où l'on respire les plus fraîches senteurs de la campagne ; un délicieux tableau des douceurs de cette paix tant souhaitée d'Aristophane, et qui fut si lente à venir. « Il n'est rien de plus agréable, quand les semailles sont faites, que de voir Jupiter verser la pluie, et de se dire entre voisins : Dis-moi, que faisons-nous à cette heure, cher Comarchide? Mon avis est de boire, tandis que le dieu fait si bien nos affaires. Allons, femme, fiais griller trois chénices de fèves; mêles-y du froment ; va chercher des figues. Que la Syrienne rappelle Manès des champs ; car il n'y a pas moyen d'ébourgeonner la vigne aujourd'hui, ni de Briser les mottes, vu que la terre est tonte trempée. — Et qu'on apporte de chez moi la grive et les deux pinsons. Il doit y avoir aussi du petit-lait et quatre morceaux de lièvre, à moins que le chat n'en ait volé hier au soir; car j'ai entendu à la maison je ne sais quel bruit, quel remue-ménage. Enfant, apportes-en trois pour nous, et donnes-en un à mon père. Demande à Eschinade des branches de myrte, de celles qui ont des fruits ; et, par la même occasion, car c'est sur le chemin, qu'on appelle. Charinade, afin qu'il boive avec nous, tandis que le dieu nous rend si bien service et féconde nos labours. — Quand la cigale chante son doux refrain, j'aime à visiter mes vignes de Lemnos, pour savoir si elles commencent à mûrir, car c'est un plant hâtif; j'aime à voir se gonfler la jeune figue ; et, quand elle est mûre, je la mange, et la savoure, et m'écrie : jours de bonheur * I >» C'est bien là un de ces îlots de pure
i. h*. Paix, vers u 41 et suivants.
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et gracieuse poésie, qu'on voit sortir, comme dit un spirituel critique, du milieu d'un fleuve d'imagination burlesque, amphigourique et ordurière.
VéHom e*mlq«ea «•ntemporata* <*Arlrt»yli— ».
Aristophane, durant sa carrière dramatique, rencontra de nombreux rivaux, sans compter les deux poètes qui avaient débuté avant lui , Cratinus et Eupolis. Les critiques anciens ne parlent pas avec beaucoup d'éloges de Phrynichus le comique, de Magnés, d'Hermippus, d'Amipsias, de plusieurs autres poètes aussi peu connus aujourd'hui, qui l'emportèrent plus d'une fois, dans le concours des comédies, sur Cratinus, sur Eupolis, sur Aristophane lui-môme. Les Alexandrins n'ont admis dans leur liste, après le nom d'Aristophane, que ceux de Phérécrate et de Platon le comique. Mais on peut dire que Platon et Phérécrate ne sont pas moins inconnus que ceux dont je parlais tout à l'heure, et que l'ancienne comédie, aux yeux des Grecs mêmes, se personnifiait tout entière dans trois hommes : Eupolis, Cratinus et Aristophane. Eupolis est représenté comme un poète agréable et ingénieux, bien plus que comme un satirique véhément et redoutable. Il excellait dans l'allusion, dans la critique indirecte, et il n'avait pas besoin de la parabase pour faire entendre aux Athéniens tout ce qu'il voulait qu'on entendît, et pour adresser aux spectateurs de bonnes et piquantes leçons. Il paraît que ses attaques, pour être plus détournées et moins outrageuses, ne plaisaient guère plus à ceux qui en étaient l'objet, que les sarcasmes et les invectives d'Aristophane. On conte, en effet, qu'Alcibiade fit noyer Eupolis, pour se venger d'avoir été livré par lui aux risées populaires. Cratinus manquait, dit-on, de grâce et de bonne humeur, et il ne savait ni combiner harmonieusement le plan de ses pièces, ni les conduire et les développer avec art. 11 se distinguait surtout par son àpreté satirique et par l'à-propos de ses saillies. Voici toutefois un passage qui prouve que Cratinus n'était pas toujours injuste, et qu'il s'entendait aussi à louer les hommes de bien : « Et moi je me flattais, moi Métrobius le greffier, que cet homme divin et le plus hospitalier du monde, le premier des Grecs en toutes vertus, Cimon enfin, me ferait passer heureusement ma vieillesse dans une douce abondance à ses côtés,
jusqu'à la fin de mes jours. Mais Cimon m'a laissé ; il est parti avant moi. »
Aristophane, qui réunissait en lui toutes les qualités et de Cratinus et d'Eupolis, la verve mordante et la passion de l'un, la gaieté, la finesse, la grâce et l'art plus savant de l'autre, et qui avait, au souverain degré, l'enthousiasme lyrique et la perfection du style, se plaça, dès son début, non pas à côté, mais au-dessus d'eux, dans l'estime des contemporains ; et les siècles suivants n'ont fait que ratifier ses droits à cette espèce de royauté sur tous les poètes de l'ancienne comédie.