‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 55 sur 98 · THUCYDIDE · texte numérisé non relu

THUCYDIDE

à leur place. Il l'avoue ingénument1; et , quand il n'en conviendrait pas, on n'aurait nulle peine à s'en convaincre. C'est là qu'il a prodigué les réflexions; c'est là qu'il a donné le commentaire moral, et, si j'ose ainsi parler, la philosophie des faits racontés. Et le style de ces harangues, qui n'a rien d'oratoire, comme le remarque Cicéron, a une étrange analogie avec celui des chœurs de Sophocle et surtout d'Eschyle. C'est la même audace de tournures, la même concicision elliptique, la même vigueur et souvent le même éclat d'expression ; c'est enfin la même violence faite à l'esprit du lecteur, pour le forcer à chercher, à deviner même, avant de comprendre.

La narration est, en général, d'une simplicité extrême, et presque d'une absolue nudité, qui ne rappelle guère à l'esprit Sophocle ni Eschyle. Mais, dès que le sujet en vaut la peine, le récit s'anime et se colore, sans rien perdre de sa gravité ; le poète reparait, et l'on entend, comme disait un ancien , jusque dans Je mouvement des mots, jusque dans les sons heurtés des syllabes, le cliquetis des armes, les cris aigus des combattants, le bruit des navires qui s'entre-choquent et se brisent. Et ce n'est pas seulement dans le récit des batailles que Thucydide s'élève aux proportions majestueuses de la poésie. Le spectacle des grandes calamités humaines émeut son âme, et hii arrache de pathétiques accents. Il admire les nobles actions; il rend justice à tous les talents, à toutes les vertus; et la chaleur du sentiment pénètre et échauffe la diction , et lui communique je ne sais quelle indéfinissable vie , alors même que Thucydide exprime le plus simplement sa pensée. La fameuse description de la peste d'Athènes , à la fin du poème de Lucrèce, n'est qu'une traduction du récit de Thucydide ; et cette copie, d'où le moraliste a disparu r et où il ne reste jque le naturaliste poète, ne produit pas, à beaucoup près, la terrible mais salutaire impression de l'original. Il y a, dans Thucydide, bien d'autres récits, et dans tous les genres, que je pourrais alléguer à l'appui de mon opinion; mais je me borne à en indiquer un seul, plus poétique peutêtre que celui où l'historien a décrit les ravages du fléau sur les corps et surtout dans les âmes : c'est le récit du départ de la flotte athénienne pour l'expédition de Sicile. Et quelques-uns ont assez de grâce et d'élégance pour justifier le mot des anciens : Ici le lion a ri.

i. Au chapitre xxu du fiyre I".

994 CHAPITRl XXIV.

Style de nkneféÈâé.

Thucydide est poète, mais tans se servir des termes de la poésie. Sa langue est celle que parlaient les hommes de son temps à Athènes. C'est le pur attique, puisé à l'endroit de la source le plus limpide. Mais Thucydide exerce sur les mots un despotique empire : il leur fait rendre tout ce qu'ils

ruvent donner de sens et d'images; il les range, non point la place où ils se mettraient d'eux-mêmes , mais à celle que désigne la raison pittoresque : ce sont ià ces hyperbates ou interversions de l'ordre naturel des mots, que quelques* uns ont reprochées à Thucydide. Nul poëte, même lyrique» n'a plus fréquemment que lui usé de cette figure. Pour lui, d'ailleurs, comme pour les poètes , il n'y a guère d'autre

Srammaire que les convenances de l'oreille et du goût, lais ces phrases, incorrectes en apparence, ne sont pas l'œuvre d'un art moins consommé que les plus régulières

E&riode* des écrivains qui reprochaient à Thucydide et à érodote de n'avoir pas su écrire. Que dis-je? elles sont l'œuvre de l'art : celles-ci ne sont que les produits de l'artifice.

Excellente môr*1e de ftHnrr*$e de Tfaueydlde.

Je n'absous pas complètement Thucydide du reproche d'obscurité, puisque Cicéron lui-même affirme que ses harangues sont malaisées à comprendre. Mais je crois que notre ignorance et notre défout d'application sont pour infiniment dans cette obscurité , comme dans celle de Sophocle ou d'Eschyle.Oui, pour le lire il faut l'étudier; il faut le méditer pour le comprendre. M ai s quelle ample récompense d'un travail qui par lui-môme n'est pas sans charme I lien savait quelque chose, ce Démosthène qui, selon Lucien, copia huit fois de sa main l'histoire de la guerre duPéloponnèse. Ce qu'il cherchait, dans Thucydide, ce n'étaient pas seulement les secrets de la vraie diction attique , ni même cette science des intimes rapports de l'expression et du tour de phrase avec la pensée, où nul n'a jamais surpassé Thucydide; c'était aussi, c'était surtout cette explication des affaires humaines si sage, si sévère et si grave, dont parle Cicéron; j'ajoute, si sublime parfois et si profonde. Les événements racontés par l'historien n'ont pas toujours en eux-mômes un bien vif intérêt; le livre pourtant n'a pas vieilli d'un jour : l'homme,

THUCYDIDI, MS

ue Thucydide a si bien oonnu, dont il a tracé la vivante et dèle image, est encore aujourd'hui ce qu'il était au temps de Périclès et de Niciaa, avec les mômes vices, peu s'en faut, et les mêmes vertus ; le tableau de ses passions, de ses erreurs, de ses crimes, et la consolante peinture de sa magna* ni mi té et de ses dévouements, n'ont pas perdu, ne perdront jamais cet autre intérêt plus vif et plus intime qui saisit aux entrailles tout lecteur vraiment digne de se dire à luimême le mot du poète : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger. »

Il paraît que Thucydide s'était formé, dès sa jeunesse, aux études sérieuses et à la méditation, parles entretiens et les leçons du philosophe Ànaxagore. C'est à cette école qu'il puisa ce mépris de la superstition , ce profond respect pour tout ce qui est beau , pour tout ce qui est bon , pour tout ce qui est saint, ces doctrines spiritualiste» enfin, qui l'ont fait taxer, lui aussi, d'impiété et d'athéisme. Thucydide était d'ailleurs d'un caractère taciturne et un peu triste, mais non pas morose, ni surtout vindicatif. 11 ne déclame point, comme Tacite, contre l'espèce humaine ; il ne trouve point son bonheur à noircir môme les scélérats; il sait rendre, même k ses ennemis, la justice qui leur est due; et Cléon , qui avait été le principal auteur de sa disgrâce, n'est pas devenu entre ses mains quelque chose d'analogue au vil esclave, au corroyeur paphlagonien, forgé par les rancunes d'Aristophane : il ne loue pas Cléon ; mais il dit ce que Cléon a fait, le bien comme le mal. C'est la pratique des hommes, c'est la vie des camps, c'est le maniement des affaires, qui achevèrent l'œuvre ébauchée par le philosophe de Clazomène, et qui préparèrent Thucydide à sa noble mission. Les sophistes ni les rhéteurs ne furent pour rien dans cette élaboration lenteet continue î plus heureux qu'Euripide et que tant d'autres, Thucydide échappa complètement à leurs délétères Influences. Après Dieu , après Anaxagore , il ne dut rien qu'à l'expérience et à luimême. Il n'a pas même dû recevoir, quoi qu'on en ait dit, les leçons d'Antiphon de Rhamnunte. Antiphon méritait,

Î&r ses talents et son caractère , d'exercer sur l'esprit de hucydide l'empire qu'on lui attribue; mais c'est lui probablement dont l'éloquence subit l'influence de cette forte nature, et qui devint digne, grâce à Thucydide, des éloges que l'historien lui a décernés1. L'artiste, dans Thucydide,

i. Thucydide, livre VIII, chapitre lxviii.

est devenu ce qu'il est, non point à l'aide de cet art prétendu , ou, comme parlait Platon, de cette cuisine inventée ou perfectionnée par Gorgias et les siens , mais par la contemplation des antiques chefs-d'œuvre, par la lecture assidue des œuvres non moins admirables qu'avaient produites la philosophie et la poésie durant les deux générations précédentes. Thucydide est le fils, et le plus légitime, à mon avis, de Parménide, d'Empédocle^eSimonide^e Pindare, surtout d'Eschyle; et l'héritage du génie n'a pas déchu entre ses mains.

Un portrait tracé par Thucydide.

Je vais transcrire un court passage, qui donnera une idée de cette modération d'esprit, de cette justesse d'aperçus, de cette vigueur et de cette sobriété de touche, qu'on ne saurait trop admirer dans Thucydide, et qui font de son ouvrage, par excellence, le livre des hommes d'État et des penseurs. C'est le portrait moral de ce grand Périclès, dont nous n'avons rien dit encore, mais dont nous ne tarderons pas à parler. « Périclès, puissant par sa dignité personnelle, par la sagesse de ses conseils, et reconnu incapable, entre tous, de se laisser corrompre jamais à prix d'argent, contenait la multitude parle simple ascendant de sa pensée : c'était lui qui lamenait, et non pas elle qui le menait lui-même ; car, n'ayant pas acquis son autorité par des moyens illégitimes, il n'avait pas besoin de dire des choses agréables ; il savait, en conservant sa dignité, contredire la volonté du peuple, et braver sa colère. Quand il voyait les Athéniens se livrer, hors de saison, à une audace arrogante, il rabattait leur fougue par ses discours, et il les frappait de terreur ; tombaient-ils mal à propos dans la crainte, il relevait leur abattement et ranimait leur audace. C'était, de nom, un gouvernement populaire; de fait, il y avait un chef, et l'on obéissait au premier de tous les citoyens1. »

Pour traduire cette intraduisible langue, il m'a fallu ajouter beaucoup de mots; et je n'ai pas même pu conserver la tournure ni la physionomie de la moindre des phrases de Thucydide. Je ne garantis guère que sa pensée, non pas tout entière peut-être, mais telle que je l'ai sentie ; et, même ainsi nue et défigurée, elle est assez belle encore pour justifier au besoin les plus passionnés éloges.

i. Thucydide, litre II, chapitre lxy.

origine de l'éloquence* selon les rhéteurs. — véritables origines de l'éloquence. — théwstocle. — aristide. — périclès.

Origine de l'éloquence selon les rhéteurs.

Les historiens et les critiques sont généralement d'avis

![ue l'éloquence naquit en Sicile, et qu'un certain Corax en ùt le père. Un autre Sicilien, nommé Gorgias, la transplanta, dit-on, en Attique, vers l'an 440; et, grâce aux travaux de ce grand homme etde ses illustres disciples, elle ne tarda pas à s'acclimater dans sa nouvelle patrie, et elle s'y développa avec une merveilleuse rapidité. Voilà ce qu'on lit dans une foule de livres, sinon textuellement, du moins quant à la substance. Je comprends très-bien que les Grecs aient été dupes jadis d'une illusion pardonnable ; qu'ils aient pris les agencements de mots, imaginés par Gorgias et les siens, pour l'éloquence elle-même, et qu'ils aient appelé du môme nom l'orateur véritable et le vide parleur; mais j'ai toujours admiré qu'on ne se lassât pas de répéter les étranges assertions que j'ai rappelées, et qu'on nous donnât pour l'élo- S[uence ce qui en est presque l'antipode : la rhétorique ! e crois fermement que Gorgias et son école auraient tué l'éloquence en Attique, si l'éloquence n'y avait pas eu une vie trop puissante; je crois qu'ils lui ont fait tout le mal qu'il était possible de lui faire, et qu'il n'y eut pas de leur faute si elle se releva avec tant d'éclat dans le siècle d'Eschine et de Démosthène.

Véritables origines de l'éloquence.

L'éloquence est vieille en Grèce comme la Grèce ellemême : elle existait déjà dans ces conseils que nous peint Homère, où les chefs assemblés discutaient entre eux sur de grands intérêts politiques ou militaires. Après la disparition des monarchies, le talent de la parole devint le premier de tous les talents; et, quoique nous n'ayons aucun renseignement particulier sur la façon oratoire dont Lycurgue, par exemple, ou Dracon, ou tel autre homme écouté du

peuple, s'y prenait pour faire valoir son avis, cependant il serait quelque peu impertinent de dire qu'ils n'étaient pas des orateurs et qu'ils n'ont pas connu l'éloquence. Et Solon, était-ce donc un muet? Etait-ce un muet aussi, ce Pisistrate, cet homme ai souple et si divers, qui mena si longtemps à sa fantaisie le peuple athénien? Hais je ne veux pas remonter si haut dans l'histoire : je m'en tiens au v* siècle, et je trouve que l'éloquence, pour produire des merveilles dans Athènes, n'avait point attendu l'arrivée du bonhomme Gorgias.

thèmlêtméU.

Voici un citoyen qui a tu la Grèce envahie, et qui prévoit dans l'avenir de nouveaux malheurs. Il rêve longtemps aux moyens d'assurer d'avance le salut de son pays, et il les trouve. Il monte à la tribune, devant une foule composée d'artisans et de laboureurs : il propose à des hommes qui ne connaissent que les combats de terre de construire des vaisseaux et de lutter avec une flotte contre tous les ennemis; et sa proposition est accueillie, et tout se fait comme il Fa conseillé. Ce fut là le triomphe de l'éloquence de Thé» mistocle, et je ne sache pas que l'éloquence en ait jamais remporté de plus extraordinaire. Il y a, dans la vie de Thé* mistocle, mainte autre circonstance où le talent de la parole dut avoir, et eut en effet, une influence non moins décisive. Ainsi, quand il obtint des Athéniens qu'ils déférassent le corn* mandement général, contre leurvœu, au Lacédémonien Eury« biarle; ainsi encore, lorsque, dans le conseil des Amphictyons, les Lacédémoniens voulant retrancher de lamphictyonie les peuples grecs qui avaient refusé de combattre les Mèdes, il défendit la cause des accusés et amena le6 py lagores à son sentiment. L'éloquence de Thémistocle était à la fois insinuante et passionnée : nul n'y pouvait résister, surtout quand elle n'était, comme d'ordinaire, que l'assaisonnement de laraison. Dès son enfance, le héros de Salamine avait annoncé ce qu'il serait un jour : h Dans les heures de récréation et de loisir que lui laissaient ses premières études, jamais, dit Plutarque , il ne jouait ni ne restait oisif, comme font les au* très enfants; on le trouvait méditant, composant des discours à part lui : c'était ou l'accusation ou la défense de quelqu'un de ses camarades. » Qu'on me dise si, avec de pareilles dispositions) avec l'ardente ambition qui possédait son âme,

Thémistocle , devenu homme, avait besoin d'apprendre quelque chose dans le manuel de Corax ou dans tout autre fatras de ce genre.

jLrtfttute.

Aristide fut le rival de Thémistocle, et ses avis remportèrent plus d'une fois dans les assemblées du peuple athénien, à force de bon sens, d'honnêteté, de grandeur, sinon peut-être de passion et de finesse. Il savait pourtant aussi mettre l'esprit au service de la raison ; et l'indignation, au besoin, ne lui faisait pas défaut. Ainsi, son intégrité dans l'administration des finances de l'État lui ayant attiré des désagréments, il feignit qu'il se repentait de sa conduite, et il laissa faire à leur aise ceux qui pillaient le trésor; puis, comme le peuple, trompé par leurs acclamations intéressées, se disposait à le continuer dans la charge de trésorier : « Athéniens, dit-il, quand j'ai fait vos affaires en magistrat fidèle eten homme de bien, on m'a couvert de boue. Depuis que j'ai livré aux voleurs presque toute la fortune publique, je suis à vos yeux un citoyen admirable. Je rougis donc bien plus de l'honneur que vous voulez me décerner aujourd'hui, que de la condamnation que j'ai subie l'année dernière; et je plains sincèrement votre misère, lorsque je vois qu'il est plus glorieux auprès de vous de complaire à des gens pervers que de conserver les biens de la république1. » Et il déploya devant eux les preuves manifestes de toutes les dé-

IJrédations qui avaient été commises, et il les fit revenir de eur erreur. L'éloquence d'Aristide , bien plus encore que celle de Thémistocle , était en état de se passer de tous les artifices : c'était cette éloquence de lame, dont la puissance est irrésistible ; et sans doute il songeait à Aristide, le premier qui définit l'orateur : un homme de bien sachant parler. J'aimerais mieux ajouter foi aux contes les plus invraisemblables, que de croire qu'Aristide n'a pas excellé dans l'éloquence ; et rien ne me fera refuser le titre de grand orateur au grand citoyen qui méritait qu'on lui appliquât, en plein théâtre, les vers d'Eschyle sur Amphiâtaûs1 : «< H ne veut point paraître brave, mais l'être ; son âme est un sol fécond, où germent les prudents conseils. »

I. Marque , Vie d'Afiftide, — 3. ï*s Sept cùntr* Thebet, Te» 692 et luivanto,

Pérlelè*.

J'accorderai volontiers que Thucydide, ce général qui gouverna quelque temps Athènes avant Périclès, était un homme de çuerre bien plus qu'un orateur; et que Cimon, fils de Miltiade, dut surtout son empire sur ses concitoyens à ses talents militaires, à sa richesse, à sa libéralité, et au souvenir du trophée de Marathon, dressé par son père. Mais Périclès fut essentiellement un politique, un orateur ; et le soldat n'était , chez lui , que le glorieux complément de l'homme d'État. Nous en savons assez sur l'éloquence de Périclès pour être en droit d'affirmer que jamais orateur ne réunit à un plus haut degré toutes les qualités qui constituent le génie oratoire, depuis les plus sublimes jusqu'aux plus humbles. 11 avait la grandeur des pensées, l'éclat des images, la vigueur des expressions, la majesté de la tenue et du geste, une voix pénétrante et sympathique, une âme vive et passionnée, mais maîtresse d'elle-même, enfin celte fécondité de ressources, cette présence d'esprit que rien ne peut mettre en défaut. « Quand je l'ai terrassé, disait un de ses adversaires, et que je le tiens sous moi, il s'écrie qu'il n'est point vaincu, et il le persuade à tout le mondé. » Périclès fut, pendant quarante ans, pour les Athéniens, non pas seulement le premier des orateurs, mais, si je l'ose dire, l'éloquence personnifiée. Les trois discours que Thucydide a mis dans sa bouche1 sont dignes, en effet, d'avoir été prononcés par un tel homme, surtout l'oraison funèbre des guerriers athéniens ; et je ne doute pas que l'historien n'ait, cette fois, fidèlement reproduit les principales idées de l'orateur. 11 y a même quelques expressions qui ont une sorte de saveur péricléenne, et que Thucydide n'a pas inventées. C'est bien Périclès qui a dû dire, par exemple : « La ville tout entière est l'école de la Grèce1; » lui par qui Athènes était devenue le musée des arts et la capitale du monde antique. Mais ces discours si admirables ne sont que de courts résumés, malgré leur étendue; et, s'ils ont gagné en force et en concision, sous la main de Thucydide, que n'ont-ils pas perdu de cette ampleur, de cet éclat, surtout de celte élégance et de cette grâce sans afféterie, qui étaient les ca-

i. Thucydide, livre!, chapitres cxl et suivants ; livre II, chapitres xxxiv et suivant»; id , chapitres ix et suivants. — 2. Thucydide, livre II, chapitre xi.i.

ractères de l'éloquence de Périclès? Aussi n'hésité-je pas à dire que, si Périclès n'avait pas négligé d'écrire, ou que, si nous possédions, sous leur forme véritable, quelques-uns de ses discours, ne fût-ce que les trois harangues dont Thucydide a perpétué le souvenir, ce seraient la les plus magnifiques monuments, et les plus impérissables, de l'éloquence athénienne.

Eupolis disait que Périclès, seul entre tous les orateurs, laissait l'aiguillon dans l'âme de ceux qui l'écoutaient. Aristophane, peu de temps après la mort de Périclès, nous le représente comme un Jupiter Olympien, lançant des éclairs, roulant son tonnerre , bouleversant la Grèce. C'est aux leçons d'Ànaxagore qu'il dut, selon Cicéron, d'être digne d'un tel éloge. Platon fait dire à Socrate, dans le Phèdre, que Périclès l'a emporté sur tous les orateurs, pour avoir été le disciple d'Anaxagore, et que le philosophe lui avait enseigné, entre autres sciences, quelle sorte de discours était propre à faire impression sur chacune des parties de l'âme. C'est , en effet , par un commerce assidu avec Anaxagore, durant de longues années, que Périclès perfectionna les merveilleuses qualités dont l'avait doué la nature. « H puisa , dit Plutarque , dans les conversations d'Anaxagore, la connaissance des phénomènes de la nature; et c'est de là aussi que lui vinrent l'élévation et la gravité de son esprit, son élocution noble et exempte des affectations de la tribune et de la bassesse du style populaire, et en même temps la sévérité de ses traits, où jamais ne parut le sourire, la tranquillité de sa démarche, le ton de sa voix, toujours soutenu et toujours égal, la simplicité de son port, de son geste, de son habillement même/ que rien n'altérait tant qu'il parlait, quelques passions qui l'agitassent; enfin, fout cequifaisaiHie Périclès l'objet de l'admiration universelle. » Avant Anaxagore, Zenon d'Élée avait été son maître, et l'avait façonné à la dialectique et aux spéculations profondes. Sans exagérer les obligations de Périclès envers la philosophie, il est donc permis de dire qu'il lui fut grandement redevable, car il lui dut de pouvoir atteindre, autant que le permet l'humaine faiblesse, à la perfection suprême.

Périclès avait plus de cinquante ans à l'époque où la ville retentit , pour la première fois , du savant bavardage des

E rétendus orateurs siciliens. Dira-t-on que le puissant omme d'État, à l'apogée de sa gloire et de son génie,

soit allé se mettre à l'école des nouveaux docteur»? Ses habitudes connues , son caractère , les .nobles principes

Ju'il professa toute sa vie, tout enfin ne crie-t-il pas que ériclès ne put jamais avoir pour les sophistes que pitié et mépris?

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