SOPHISTES
sente le premier le Vice et la Vertu se disputant l'âme d'Hercule. D'autres sophistes, et Gorgias lui-même, avaient excellé dans ces ériumérations brillantes , dans ees descriptions qu'ils regardaient à tort comme des définitions véritables, mais qui donnaient une idée vive, sinon complète, d'un vice, d'une vertu, d'une science ou d'un art.
On pardonne volontiers à Polus d'avoir été le zélateur de Gorgias, quand on lit ce morceau sur la justice1, qui n'a guère d'autre défaut que de vouloir être une démonstration en forme, et de faire entrer le terme défini lui-même dans ce que Polus donnait peut-être comme une définition : « La justice, dans l'homme, mérite, à mon avis, le nom de mère et de nourrice des autres vertus. Il n'est pas possible, sans elle , d'être ni tempérant , ni courageux , ni sensé. Car elle est une harmonie, une paix , le concert bien réglé de l'âme entière. On verra bien mieux encore sa puissance , si nous examinons la nature des autres qualités morales. Elles n'ont qu'une utilité partielle , et ne s'appliquent qu'à des individus , tandis que la justice s'exerce sur l'ensemble de tous les êtres , et se fait sentir à une multitude d'hommes. Oui , c'est elle qui dirige, avec un souverain empire, l'univers même : elle y est providence, harmonie, justice, enfin ; ainsi l'ont décrété des dieux bienfaisants. Dans la cité , elle se nomme , non sans raison , paix et bonnes lois. Dans la famille , elle est la concorde mutuelle du mari et de la femme , l'affection des serviteurs pour leurs maîtres, la sollicitude des maîtres pour leurs serviteurs. Dans le corps, elle est la qualité par excellence, celle qu'aiment le plus tous les êtres vivants; à savoir, une santé que rien n'altère. Dans l'âme , elle est cette sagesse qu'acquièrent les hommes par la science et la justice. Or, si elle gouverne et conserve ainsi le tout et les parties; si elle y fait régner la concorde et l'amitié, comment ne l'appellerait-on pas, d'un suffrage unanime, la mère et la nourrice de tout ce qui existe au monde? » Sans doute le sophiste se montre encore çà et là , et l'on pourrait chicaner sur la justesse de quelques idées, ou sur la façon dont Polus les a déduites. Mais on conviendra que celui qui était capable d'écrire ou de parler ainsi méritait d'être mieux qu'un sophiste. Saint Basile , en rappelant l'allégorie d'Hercule, dit que Prodicus
i. Il eet écrites dialecte dorien.
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n'est pas un homme à dédaigner: on en peut dire, je crois , autant de Polus.
11 faut reconnaître aussi que les sophistes, en s'oocupant,
S lus qu'on ne l'avait fait avant eux, de la forme des phrases, e la valeur et de la constitution organique des mots, n'ont pu manquer de faire quelques découvertes plus ou moins importantes, et de préparer les éléments d'un système grammatical raisonné. On dit que Protagoras fut le premier qui distingua les trois genres des noms, le masculin, le féminin et le neutre, ou , pour me servir de ses termes , le mâle , la femelle et les choses. De pareilles trouvailles ont excité, je le conçois, l'admiration des contemporains, qui avaient jusque-là parlé mâle et femelle sans le savoir ; et c'était une compensation , et quelle compensation encore 1 à la corruption de la morale publique et privée* à la perversion du bou goût, à l'avilissement de l'esprit, à la décadence de la poésie, à l'empoisonnement de l'éloquence. D'ailleurs, on avait la rhétorique I
socRATE*
CARACTERE Dfl BOCIUTB. — MJTTB DE 90GRATE CONTRE H9 &FHISTES . — DOCTRINES DE SOCRATE SUR LE BEAU ET SUR L'ÉLOQUENCE.
Caractère de Socraie.
Il est impossible de parler des sophistes sans qu'à l'instant lé nom de Socrate se présente à nous de lui-même.
Socrate fat, avant tout, leur contradicteur, leur ennemi convaincu, ardent, implacable. Il ne pactisa jamais avec eux, et Il parvint» à force de courage, de bon sens et d'esprit, sinon à extirper tout le mal qu'ils avaient fait, du moins à l'affaiblir considérablement, et à dissiper l'infatuation des âmes Simples et sincères que leurs doctrines n'avaient pas tout ft fait gangrenées. Socrate, né en 470 , appartenait à cette robuste et brillante génération qui avait été bercée aux héroïques souvenirs de Marathon et de Sàlamine, et qui acheva,
SOCRATI. 307
par les armes et par les arts de la paix, l'œuvre de la grandeur athénienne. C'était un homme instruit et lettré, comme Tétaient même les plus pauvres citoyens de la ville i grâce à cette excellente éducation publique si vivement décrite
Ear Aristophane. C'était un soldat intrépide dans le cornât, infatigable dans la marche , supportant avec une patience admirable la faim et la soif, le froid et la chaleur. Celait un citoyen toujours prêt à dévouer sa vie au devoir, comme il le prouva dans plus d'une occasion, et comme il en donna, par sa mort, un éclatant et sublime témoignage. Le sculpteur Sophroniscus, son père, avait fait de lui un sculpteur; mais, encore que la nature ne lui eût pas refusé les qualités qui font le grand artiste , il laissa bientôt le ci* seau avec lequel il venait de façonner les trois Grâces, afin de se livrer à l'étude de la sagesse, c'est-à-dire, selon la maxime qu'il avait adoptée pour devise, afin de se connaître lui-même. Il ne s'enferma point dans une contemplation solitaire : il communiqua à qui voulut sa sagesse, 11 se fit le précepteur de ses compatriotes, non par amour du gain, ni pour faire parler de lui, mais en vertu d'une sorte de vocation intérieure. On le voyait , sur la place publique, discutant avec les uns et les autres , et travaillant de toutes ses forces à éclairer leur raison , à corriger leurs défauts , à façonner leurs esprits aux saintes idées du vrai , du beau et de l'honnête* C'était encore son métier de sculpteur, oomme il disait ; seulement , il avait changé d'outil et de matière.
Lutte de Socrate contre le* sophiftteeu
Telle était la vie qu'il menait déjà, quand les sophistes pa* rurent. Il eut bien vite percé à jour et leur fausse science et leurs faux talents , et deviné quelle détestable peste venait de s'abattre sur Athènes. Il commença la guerre dès l'arrivée de Gorgias, et il la continua, sans paix ni trêve, durant quarante années , contre les sophistes i contre leurs disciples, contre tous ceux qui, de près ou de loin, avaient subi l'influence désastreuse de leurs doctrines. Avec les disciples et les admirateurs, Socrate se contentait de ces conversations familières où, en interrogeant et en provoquant la réflexion , il amenait peu à peu l'interlocuteur à ses propres idées ; habile, comme il le disait lui «même, à ao coucher les esprits, et exerçant sur eux, selon- son expres-
sion encore, l'art de sa mère, la sage-femme Phénarète. Avec les sophistes eux-mêmes , il y mettait plus de solennité; et (railleurs ces grands hommes n'étaient pas de ceux qu'il eût à cœur de guérir ou qu'il se flattât de ramener : tout ce qu'il voulait , c'était de démasquer leur ignorance réelle, l'impiété et l'immoralité de leurs enseignements.
Voici comment il s'y prenait d'ordinaire. Il se faisait conduire par quelque ami dans une de ces réunions publiques ou privées que le merveilleux personnage, Gorgias ou tout autre, devait honorer de sa présence et charmer de ses discours au -plus juste prix. Il écoutait religieusement la magnifique dissertation; il ne s'irritait pas des bravos décernés à l'orateur; il témoignait même de son admiration pour des talents si extraordinaires. Puis, quand l'enthousiasme s'était quelque peu apaisé, il demandait la permission d'adresser au savant homme une question toute simple , ou de lui demander une petite explication, qui ne l'embarrasserait guère. Le sophiste , par exemple , avait-il fait le panégyrique de la vertu, Socrate s'étonnait qu'il n'eût pas commencé par dire ce qu'était précisément la vertu, ce qui la faisait être la vertu et non pas autre chose. Que si le sophiste s'en tirait par une des énumérationsdont j'ai parlé, et se mettait à faire la liste des diverses qualités qu'on nomme des vertus, Socrate n'avait pas de peine à lui montrer qu'il n'avait pas répondu à la question. Le sophiste se piquait d'honneur, et ne restait point à court de paroles. Tantôt il essayait quelque énumeration nouvelle, que Socrate rejetait au même titre 2ue la première ; tantôt il se lançait dans quelque amplication sur le pouvoir de la vertu, sur ses attraits, sur le bonheur et la tranquillité de l'âme vertueuse: l'assemblée, comme de raison, applaudissait à tout rompre; mais Socrate insistait, et voulait avoir sa définition. Souvent, le sophiste impatienté avait recours à son arsenal d'arguments captieux, et posait à son tour des questions, ou soulevait difficulté contre difficulté. C'était là que l'attendait Socrate. Alors s'engageait la ldtte véritable. Socrate , armé de principes assurés, d'un bon sens imperturbable, d'une clairvoyance que rien ne pouvait mettre en défaut, se dégageait de tous les liens avec prestesse et grâce , et ramenait la discussion à des termes précis. Avec une exquisse politesse de formes, il se mettait à presser son adversaire, le forçait de concession en concession , le précipitait de piège en piège, jusqu'à l'absurde,