SOCRATE
jusqu'aux contradictions les plus ridicules. 11 devenait manifeste, à la fin, que le sophiste ne savait pas même ce qu'était fa chose sur laquelle il avait disserté ; et Socrate avait atteint son but.
Jamais Socraten'abusaitdelavictoire: il luisuffisaitque l'ennemi rendît les armes, ou qu'il désertât la bataille. Sa plus cruelle vengeance, et il ne l'exerçait pas toujours, c'était de reprendre lui-même le sujet traité, et d'établir, à Ja place du sophisme , les vrais principes de la matière. Il ne le faisait même pas par un discours en forme : une anecdote, un mythe allégorique, qu'il avait entendu conter, disait-il, quelques apopbthegmes, le commentaire d'un oracle, les paroles de quelque prêtre qu'il rappelait, il ne lui en fallait pas davantage ; et, pourvu que les auditeurs emportassent dans leur âme quelque germe nouveau de sagesse et de vertu ; pourvu surtout que beaucoup commençassent à se défier de leurs admirations irréfléchies , Socrate croyait avoir dignement accompli sa tâche. Il n'aspirait ni au renom d'homme éloquent , ni à celui de savant homme. Tout ce que je sais, disait-il , c'est que je ne sais rien. C'était la seule science dont il se targuât en présence des sophistes ; et l'ironie socratique n'est pas autre chose que la mise en pratique de cette maxime fameuse, à l'aide de laquelle Socrate fait trébucher à chaque pas la science prétendue des hommes qui ne savent pas qu'ils ne savent rien.
Doctrines de Socrate sur le beau et sur l'éloquence.
Mais Socrate n'était pas seulement. le plus spirituel, le plus profond des critiques, et le plus courtois : il avait, sur tous les points essentiels de la morale, de la politique et de la religion, des idées parfaitement arrêtées, des solutions toutes pratiques; et son ignorance apparente couvrait la science la plus réelle et même le plus complet système que jusque-là philosophe eût conçu. Ce n'était pas une de ces constructions fantastiques comme en avaient élevé les Ioniens ou lesÉiéates. Socrate, qui cherchait avant tout le beau et le bien, s'interdisait les spéculations sur la nature universelle des choses. Il ramena, comme dit Cicéron, la philosophie, du ciel sur la terre. Ce n'est pas ici le lieu de rappeler quelles vives et saines lumières il répandit sur toutes les questions qui importent à la dignité et à la grandeur morale de l'espèce humaine. Je me bornerai à dire quelques mots
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de la manière dont il parlait du beau , et de l'idée qu'il se faisait du véritable orateur et de la véritable éloquence.
L'artiste, suivant Socrate, ne saurait produire le beau dans Ses œuvres en copiant servilement la nature, li faut qu'il choisisse entre les éléments qu'elle fournit; et ce choix sup-
Eose chez l'artiste une conception antérieure, en vertu de iquelle il est capable de distinguer ce qui est beau de tout ce qui ne l'est pas. « Il était allé un jour chez Cliton le statuaire; il s'entretenait ainsi avec lui : Je vois bien que tu « ne représentes pas de la même manière l'athlète à la course, « le lutteur, le pugile, le pancratiaste ; mais le caractère de « vie qui charme surtout les spectateurs , comment l'im*- « primes-tu à tes ouvrages? Comme Cliton hésitait et tardait à « répondre : C'est peut-être, lui dit Socrate, en conformant « tes statues à tes modèles vivants , que tu les montres plus « animées? — Voilà tout mon secret. — Suivant les diffé- « rentes postures du corps, certaines parties s'élèvent, tan- « dis que d'autres s'abaissent; quand celles-ci sont pressées, « celles-là fléchissent ; lorsque les unes se tendent, les « autres se relâchent : n'est-ce pas en imitant cela , que tu « donnes à l'art la ressemblance de la vérité? — Précisé- « ment. — Cette imitation de l'action des corps ne cause-t- « elle pas du plaisir aux spectateurs? — Cela doit être. — Il faut « donc exprimer la menace dans les yeux des combattants, « la joie dans le regard des vainqueurs. — Assurément. — « Il faut donc aussi que lastatuaire exprime par les formes les « actionsde Came*.» Socrate prouve de même au peintre Parrhasius que la peinture doit reproduire surtout le caractère moral des personnages1. Le beau, d'après Socrate, le beau véritable, celui qui élève l'âme et allume en elle l'admiration et l'enthousiasme, est inséparable du bon, dans la réalité même comme dans la langue grecque qui les unissait quelquefois en une seule expression, formée des mots bon et beau, et qui se servait du mot beau lui-même, pou? signifier aussi le bon et l'honnête.
Socrate n'appelait pas poésie une versification sonore , une musique qui ne parle qu'à l'oreille et ne dit rien à l'esprit. Il regardait la rhétorique et l'éloquence comme deux choses à peu près incompatibles. La seule tactique légitime , selon lui , c'est de s^emparer d'abord des idées
i. Xénophon, Mémoiret de Socrate, livre m, chapitre x. - ». îd., ibid.