‹ Histoire de la littérature grecqueChapitre 75 sur 98 · ESCHINE. DÉMOSTHÈNE · texte numérisé non relu

ESCHINE. DÉMOSTHÈNE

Il s'enferma, durant plusieurs années, dans une solitude profonde, travaillant avec une opiniâtreté acharnée à vaincre ses défauts naturels, pâlissant sur les livres, copiant et recopiant Thucydide, méditant, composant sans cesse, et surtout déclamant. Enfin il reparut à la lumière , maître de lui-même et de toutes les ressources de l'art. Il avait alors vingt-cinq ans. Il parvint en peu de temps à la puissance et à la renommée. Il se servit aussi de son talent pour accroître sa fortune. Il écrivait ou prononçait des plaidoyers, comme avaient fiait Àntiphon, Isée et tant d'autres; et son caractère âpre et violent s'accommodait mieux du rôle d'accusateur ou de demandeur que de celui de défendeur ou d'apologiste. Les nombreux discours judiciaires qui nous restent de lui ne sont qu'une petite partie de ceux qu'il avait écrits ou prononcés.

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Les plaidoyers de Démosthène suffiraient à eux seuls pour maintenir à leur auteur une réputation immortelle. On y trouve déjà la plupart des qualités qu'il a développées avec tant d'éclat dans ses discours politiques, et surtout cette raison passionnée, cette dialectique entraînante, qui est l'éloquence même. Mais ses harangues au peuple et ses plaidoyers politiques l'emportent autant sur ses plaidoyers judiciaires, que ceux-ci l'emportent sur les plaidoyers d'Isée et de tous }es autres orateurs attiques. La plupart des Philippiques sont des chefs-d'œuvre; quant à la défense de Ctésiphon, ce fameux discours Pour la Couronne, c'est Démosthène tout entier, tout vivant, tout brûlant encore du génie et des passions qui l'animaient il y a plus de vingt siècles.

Pendant quatorze ans, Philippe ne put faire un pas sans se trouver en face de Démosthène : ses projets, à peine éclos, étaient dénoncés à la Grèce, du haut de la tribune du Pnyx ; il voyait surgir de toutes parts des ennemis, aux accents de cette voix inspirée ; et Démosthène n'hésitait pas à engager, dans cette lutte sainte, jusqu'à son honneur même. Il recevait l'or du roi de Perse , pour combattre l'or de Philippe ; et il allait le semant par la Grèce , sans se soucier si on le soupçonnait d'en garder sa part et de vendre aussi ses paroles. Plutarque dit , avec une évidente exagération , qu'à Chéronée, Démosthène soldat ne fiit pas digne de Démosthène orateur, et que celui qui avait tant contribué à amener cette désastreuse bataille , abandonna son poste et jeta

ses armes. Mais les Athéniens ne lui en firent point un crime, soit qu'il y eût à sa conduite des circonstances atténuantes, soit qu'ils n'exigeassent point d'un homme de tribune ce qu'ils étaient en droit d'exiger d'un homme du métier, et surtout d'un général comme Lysiclès.

Philippe mort, Démosthène essaya de soulever la Grèce contre son successeur. Mais la ruine de Tbèbes montra que la Grèce n'avait fait que changer un premier maître contre un maître plus terrible. L'éloignement d'Alexandre permit aux Athéniens de se croire libres un moment, et Démosthène reconquit toute son influence. Il reçut enfin, dans le théâtre, le jour du concours des tragédies nouvelles, cette couronne d'or que Ctésiphon avait proposé jadis de lui décerner au nom du peuple, en récompense de son dévouement et de ses services.

Mais, peu de temps après son triomphe, il éprouva une amère disgrâce. Harpalus était venu à Athènes cacher le fruit de ses brigandages, et marchandait la protection des orateurs, afin qu'on lui permît de rester dans la ville. Démosthène proposa d'abord de renvoyer Harpalus; puis il s'abstint de parler, le jour où l'on décida qu'Harpalus quitterait Athènes. Son silence, qu'il expliquait par une esquinancie qui lui avait ôté la voix, fut interprété contre lui. On l'enveloppa dans le procès intenté aux fauteurs d'Harpalus : il fut condamné par l'Aréopage à une amende de cinquante talents1; et la sentence le constituait prisonnier jusqu'à ce qu'il eût

Sayé cette énorme somme. Le peuple ratifia le jugement; tratoclès s'était porté l'accusateur de Démosthène, et Dinarque avait soutenu l'accusation.

J'ai dit ailleurs que nous avions le discours de Dinarque. C'est l'œuvre d'un homme violent, haineux, plein de fiel, mais adroit, spirituel, éloquent même. 11 est probable qu'avant de parler, Dinarque avait relu la harangue d'Eschine Contre Ctésiphon, Il n'est pas toujours indigne de ce modèle.

Voici un passage fort vif, et qui rappelle quelque peu la belle péroraison d'Eschine : « Si vous épargnez Démosthène, 6 Athéniens ! c'est aux antiques héros de la patrie que je m'adresserai; j'invoquerai Minerve, la protectrice d'Athènes; j'invoquerai toutes nos divinités tutélaires ; j'invoquerai l'enfer, j'en appellerai aux Furies! Je leur dirai : Les juges d'A-

i. 260,*33 fr. de notre monnaie.

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thènes n'ont pas puni l'accusé du peuple; oui, le criminel qui s'est vendu pour trahir la patrie, ils l'ont épargné; ils ont épargné le criminel dont le funeste génie a paralysé toutes les forces d'Athènes ; l'homme dont les ennemis d'Athènes désirent seuls la conservation: l'homme sur la tête duquel tous les bons citoyens appellent la mort, qu'il a vingt fois méritée, persuadés que sa chute seule relèvera votre fortune ! » Mais Stratoclès et Dinarque n'étaient que des calomniateurs ; et Démosthène, quoi qu'en dise Plutarque, n'avait rien reçu d'Harpalus. Ce n'est pas seulement parce que Démosthène a toute sa vie protesté ae son innocence, qu'on est en droit d'y croire. Le trésorier d'Harpalus, saisi à Rhodes par le Macédonien Philoxène, et soumis à la torture, nomma tous ceux 3u'Barpalus avait soudoyés , et ne prononça jamais le nom e Démosthène. Philoxène, qui n'avait aucune raison de ménager l'ennemi d'Alexandre , eut la loyauté d'en convenir, dans les lettres qu'il écrivit aux Athéniens, pour leur révéler ce qu'il venait d'apprendre à ce sujet.

mort de Démosthène. Honneurs rendus h sa mémoire.

Démosthène s'échappa de sa prison, et il passa plusieurs années dans un exil qui lui semblait pire que la mort. La nouvelle ou' Alexandre n'était plus le tira de sa mélancolie, et lui rendit toute l'activité de la jeunesse. Il court se joindre aux ambassadeurs d'Athènes, qui travaillaient à former, contre les Macédoniens, une ligue nouvelle des peuples grecs; et bientôt il rentre dans sa patrie, rappelé par le vœu unanime de ses concitoyens. On lui fit une réception magnifique, et on le chargea, cette année-là, du sacrifice à Jupiter Sauveur. C'est le moyen qu'on prit pour l'exempter du paiement de son amende. On consacrait d'ordinaire une somme d'argent aux frais de la cérémonie : on compta cinquante ialents à Démosthène, avec quoi il se libéra envers le trésor public. La bataille de Cranon, en 322, détruisit toutes les espérances des amis de la liberté : Antipater et Cratère imposèrent leurs volontés à la Grèce ; Athènes reçut une garnison macédonienne, et la mort de Démosthène fut ordonnée. Démosthène s'enfuit avec quelques amis, dévoués comme lui aux vengeances des vainqueurs. Il passa seul dans l'île de Calaurie, et il chercha un asile dans le temple de Neptune. Les satellites d' Antipater, après avoir essayé en vain de l'attirer hors du sanctuaire, s'apprêtaient à l'en arracher par la force :

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il leur épargna ce sacrilège. Il avala du poison, qu'il portait toujours avec lui, et il s'avança vers la porte du temple. Il tomba en passant devant l'autel du dieu, et les soldats ne relevèrent qu'un cadavre.

Quand la ville d'Athènes commença à respirer et retrouva une ombre d'indépendance, elle réhabilita la mémoire de Démosthène. Démocharès, neveu de l'orateur, fit adopter un décret, où sont rappelés, en termes magnifiques, tous les services rendus par Démosthène à la patrie et à la liberté , ei on lui éleva, en vertu de ce décret, une statue de brome, cjui portait cette inscription :« Si ta force, Démosthène, avait égalé ton génie, jamais le Mars macédonien n'eût commandé dans la Grèce. »

éloquence de Démosthène.

Le bon Plutarque a remarqué avec raison que plusieurs choses ont manqué à Démosthène, surtout la vraie force d'âme, et qu'avec tout son génie, il n'a pourtant pas mérité d'être placé au rang des orateurs antiques, de ceux qui avaient été, comme Périclès, de grands hommes d'État et des généraux habiles et braves. Cette fière assurance que donnait à Périclès la conscience de grandes œuvres accomplies, Démosthène, si malheureux dans ses entreprises, n'en avait souvent que l'ombre. 11 n'a point cette majesté simple et sublime qui fut par excellence le caractère de l'éloquence de Périclès ; et, quoi qu'en disent les rhéteurs , il a trop négligé de sacrifier aux Grâces , même à ces Grâces un peu mâles et sévères dont Périclès fut entre tous l'heureux favori. Ces réserves faites, je souscris à tous les éloges dont anciens et modernes ont à l'envi comblé Démosthène. Je nie seulement que Démosthène remplisse toute l'idée qu'on se petit former de l'éloquence, et qu'il ne laisse jamais rien à désirer. C'est le plus complet de tous les orateurs qui ont écrit ; mais ce n'est ni l'éloquence personnifiée , comme on le prétend, ni l'idéal de l'orateur.

Je fais bon marché des reproches que quelques-uns lui adressent , de n'avoir pas toujours un plan parfaitement clair, et de marcher par sauts et par bonds, au lieu de suivre un ordre méthodique. Les Philippiques , qui sont en gêné-* rai fort courtes , et dont chacune n'embrasse qu'un petit nombre de faits, échappent à cette accusation. Les grands discours, pour n'être pas construits avec un art visible ail

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premier aspect, ont cette unité véritable* que les plus habiles dispositions de parties ne sauraient remplacer : je veux dire qu'ils sont tous fondés sur une idée principale, dont toutes les autres ne sont que des préparations, des développements et des corollaires.

DUcour* pour Ctésiphon.

Voyei le discours Pour Ctésiphon; et dites si les Athéniens, après avoir entendu Démoslhène, pouvaient hésiter à confesser eux-mêmes que Démosthène avait eu raison de conseiller la guerre où ils avaient été vaincus. C'est là l'idée qui revient sous toutes les formes, et dont ne distraient notre esprit, ni l'apologie du décret proposé par Ctésiphon, ni les invectives lancées contre Eschine. Justifier Ctésiphon, c'est se glorifier soi-même; accuser Eschine, c'est provoquer la com-

K raison, c'est préparer les esprits à recevoir avec confiance \ arguments qui renverseront l'échafaudage dressé par la haine. Cherchez dans tout le discours: il n*y arien qui ne conspire, plus ou moins directement, à mettre en lumière l'idée que je viens d'indiquer; rien qui ne tourne à la louante de Démosthène et à la confusion dTEschine. Mais, là où Démosthène se trouve surtout à Taise, c'est quand il raconte ce qu'il a fait et ce qu'il a voulu faire. Tout en avouant que quelque chose lui a fait défaut, il prouve qu'il a opéré des prodiges, et il provoque les acclamations. Je vais citer un de ces passages justement admirés, où la raison et la passion ne font qu'un, pour ainsi dire, et d'où l'évidence semble jaillir en traits de flamme.

« Quelque part que j'aie été envoyé par vous en ambassade, jamais je ne suis revenu défait par les députés de Philippe, ni de la Thessalie, ni d'Ambracie, ni de chez les Illynens, ni de chez les rois thraces, ni de Byzance, ni de tout autre lieu quelconque, ni dernièrement enfin de Thèbes. Mais ce que j'avais emporté sur ses députés par la parole, lui-même survenant le détruisait par les armes. Et tu t'en

{prends à moi ! et tu ne rougis pas d'exiger, tout en me railant de ma lâcheté , mie j'aie été à moi seul plus fort que toute la puissance de Philippe, et cela par la parole ! Car de quelle autre ressource disposais^ e? je n'étais maître ni de la vie de personne, ni du sort de ceux qui ont combattu, ni de la conduite des opérations militaires ; et c'est de cela que tu me demandes compte! Quel délire! Mais, sur tous les devoirs

imposés à l'orateur, examine-moi comme tu voudras, j'y consens. Quels sont-ils donc, ces devoirs? Étudier les affaires dès leur principe, en prévoir les suites, les annoncer aux citoyens : voilà ce que j'ai fait ; corriger, autant qu'il se pjeut, les lenteurs, les irrésolutions, les ignorances, les rivalités, vices où sont nécessairement en proie tous les États libres ; porter les citoyens à la concorde, à l'amitié, au zèle du bien public : tout cela, je l'ai accompli; et nul ne saurait m'ac-

cuser d'avoir rien négligé de ce que je pouvais J'ai fait

plus encore : en ne me laissant pas corrompre à prix d'argent, j'ai vaincu Philippe; car, de même que l'acheteur triomphe de celui qui se vend et qui reçoit le prix de la vente, de même l'homme resté pur et incorruptible triomphe du marchandeur. Par conséquent, Athènes , dans ma personne, est invaincue. »

Style de Démosthène. $

On a comparé l'orateur politique à cet homme qu'une main irrésistible pousse en avant, qui marche sans cesse, qui ne

!>eut s'arrêter, qui ne peut que respirer, en passant, le parum des fleurs. C'est bien à Démosthène que s'applique cette image : il s'abandonne quelquefois à des mouvements hardis, ou fait des peintures brillantes ; mais toujours et partout on sent que c'est une démonstration qu'il poursuit, et que cette peinture, que ce mouvement, sont des arguments dans leur genre, et concourent à la srande œuvre de la persuasion. Le style de Démosthène n a pas même, comme celui d'Eschine, ces ornements demi-poétiques qui visent surtout à charmer : c'est par le tour, par l'élan de la pensée, par le choix et la position des mots, qu'il se rapproche de la poésie; et on sent en lui quelque chose du maître qu'il s'était donné, de ce Thucydide dont nous avons analysé ailleurs la puissante manière. Démosthène, c'est Thucydide devenu orateur politique, et avec les différences profondes de caractère, d'idées et même de diction, que suppose ce passage des temples sereins de la sagesse au monde orageux des passions et des rivalités jalouses.

■rente de »ém©«ttaène.

Je ne ferai point ici l'énumération des qualités que les critiques de tous les temps ont signalées dans les discours de Démosthène. Je remarquerai seulement que Démosthène, qui platonise si souvent, et qui exprime avec tant de no-

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blesse les plus pures et les plus hautes doctrines morales, est, de tous les orateurs, celui qui a manié avec le plus de puissance l'arme terrible du ridicule. Son ironie est comme un poignard qu'il tourne et retourne, avec une infernale complaisance, dans la poitrine de son ennemi. Certes, Eschine avait dû faire rire plus d'une fois aux dépens de Démostbène, même quand il le nommait subtil jongleur, coupeur de bourses, bourreau de la république. Mais aussi quelle vengeance ! Voyez Démosthène s'emparant de la maladroite apostrophe à la Terre, au Soleil, à la Vertu, et faisant, à sa façon, l'histoire d'Eschine et celle de sa famille. Depuis longtemps le pauvre maître d'école et la joueuse de tympanon étaient morts et oubliés : Démosthène les fait revivre, et sous quels traits encore! Àtromète, c'est-à-dire Intrépide , nom qu Eschine donnaità son père en signant le sien, devient Tromès, c'est-à-dire Trembleur ; et Tromès est un esclave, et le plus vil des esclaves. Glaucothée, le nom de la mère, est aussi , selon Démosthène , de l'invention d'Eschine : cette femme est une prostituée ; c'est une épousée de chaque jour ; c'est le Lutin, comme on l'appelait de son vrai nom. Et, après qu'il a stigmatisé ces turpitudes, réelles ou prétendues : « Gueux et esclave, s'écrie-t-il, les Athéniens t'ont fait riche et libre ; et, loin d'en être reconnaissant, tu te vends pour les trahir !» Le discours est plein d'allusions, plus ou moins piquantes , aux métiers où Eschine avait employé sa pénible jeunesse ; vers la fin , Démosthène remet en scène Tromès l'esclave et Glaucothée, qui n'en pouvaient mais ; il rappelle à Eschine le temps où il balayait la classe d'Elpias, et celui où il aidait la sorcière dont il était né à faire des incantations magiques. Eh bien ! ce même homme que la colère entraîne à ces excès indignes d'un sage, sinon peut-être d'un orateur politique, il s'élève sans effort, sans secousse, du sein de cette fange qu'il a remuée, jusque dans les régions idéales, jusqu'à ces pensées surhumaines qui ravissent notre âme hors d'ellemême et hors du monde, et qui sont le sublime, où aspirent si vainement même de nobles natures.

Sublime de Démosthène.

« Démosthène présente un argument , dit Longin , pour la défense de sa conduite politique. Quelle était la forme qui s'offrait d'elle-même? « Vous n'avez point failli, Athéniens, « en vous exposant au danger pour la liberté et le salut de

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« la Grèce. Et vous en avez pour preuve des exemples do- « mestiques. Car ils n'ont point failli ceux qui ont combattu « à Marathon, à Salamine, à Platées. » Mais, inspiré subite* ment comme d'un dieu, et ravi, pour ainsi dire, par Phébus même, il prononce ce serment, où il atteste les héros de la Grèce : « Non, vous n'avez pu faillir ; non, j'en jure par ceux « qui affrontèrent jadis les périls à Marathon. » On le voit... diviniser les ancêtres des Athéniens , en invoquant comme des dieux ceux qui sont morts en braves, et, du même coup, rappeler à ses juges le noble orgueil de ceux qui ont jadis exposé leur vie dans cette journée et transformer son argument, en l'élevant jusqu'au sublime, jusqu'au pathétique, en forçant la conviction par des serments nouveaux , extraordinaires; du même coup encore, il fait descendre, avec ses [mroles, dans les âmes de ceux qui l'écoutent, un baume sautaire qui guérit les blessures : il les console par ses éloges; il leur donne à entendre qu'ils n'ont pas moins à être fiers de leur combat contre Philippe que des victoires de Marathon et de Salamine. »

On conte qu'Eschine , à Rhodes , commença ses leçons d'éloquence par la lecture des deux harangues sur la Couronne. La sienne achevée, les applaudissements éclatèrent. Et, comme on s'étonnait qu'avec un tel chef-d'œuvre il n'eût pas vaincu : « Attendez, » dit-il ; et il lut le discours de Démos thène. Les applaudissements redoublèrent. Alors Eschine : « Que serait-ce donc si vous aviez entendu le monstre lui-même ! *

éloquence politique aprè» Béatoetkène e* SfiRlng»

' Démosthène et Eschine n'eurent point d'héritiers. Ceux que la Grèce esclave appela encore des orateurs n'étaient que des déclamateurs et des sophistes. Démétrius de Phalère lui-même méritait à peine le nom d'orateur, quoiqu'il eût été le disciple de Démosthène, et malgré ses talents d'homme d'État, de parleur habile et d'écrivain. Sans juger de lui par le traité apocryphe de YÉlocution, il ne fut, de l'aveu même des anciens, qu'un bel esprit honnête, une sorte d'isocrate moins spéculatif, et entendant assez bien l'art de commander aux hommes. Au reste, quel besoin avait de l'éloquence véritable cet archonte décennal, élu sous l'influence de la Macédoine, ce gouverneur d'Athènes, dont les volontés n'avaient pas de contradicteur et n'en pouvaient avoir?

ffiftTORIENS DU QUATRIÈME SIÈCLE AVANT f. C.

CT&IAS, PHIL16TU6 KT TtôOPOMPB. — ÉPHOBE.

Il tje nous reste aucun des ouvrages historiques composés par les écrivains qui s'étaient portés, dans ce siècle, pour les émules d'Hérodote, de Thucydide et de Xénophon. C est une perte bien vivement regrettable , surtout pour les lumières que fourniraient ces ouvrages sur une foule de sujets , et

|>arce que leurs auteurs n'étaient pas tous dénués de talent ittéraire.

CtéilM, PhlHrtmi ©t Théopompe.

Ctésias , de Cnide , qui avait été pendant de longues années médecin d'Artaxerxès Mnémon, laissa une histoire de Perse et un autre écrit sur l'Inde. Il avait un style agréable; mais il 6e souciait bien plus, ce semble, d'amuser son lecteur que de lui dire la vérité. Les extraits de Ctésias , dans Photius, sont pleins de fables puériles* mêlées quelquefois^ des renseignements d'un haut intérêt.

Philistus, de Syracuse, confident, ministre et généra} de Denys l'Ancien, et qui périt en défendant contre Dion la cause de Denys le Jeune , a été apprécié assez diversement par ceux qui avaient lu ses histoires. Mais , d'après Cicéron et Quintilien , c'était un écrivain habile, et qui rappelait quelquefois Thucydide : son style ne manquait ni de concision ni d'énergie. 11 est probable que son histoire de la Sicile était d'une lecture tout à la Cens instructive et attrayante ; mais les histoires des deux Denys, écrites par un des complices de Leur tyrannie, ne pouvaient être que des apologies Elus ou moins passionnées , et non pas des livres dignes du eau nom d'histoires.

Théopompe, de Chios, disciple d'isocrate, après avoir été longtemps orateur , selon l'expression de Quintilien , ou , comme nous dirions, rhéteur et sophiste, se fit le continua* teur de Thucydide, l'abréviateur d'Hérodote, et composa en outre une histoire universelle de son temps, sous le titre de Phiiippiques, à cause du rôle qu'avaient Joué dans la Grèce Philippe et les Macédoniens. Théopompe se vantait d'être le premier historien grec qui eût su écrire. Il est certain que

Xénophon, et encore moins Hérodote et Thucydide, n'écrivaient pas à la manière d'Isocrate. Mais je crois que les Helléniques de Théopompe feraient une assez triste figure à la suite de la Guerre du Péloponèse; que son abrégé d'Hérodote ne servirait qu'à faire admirer davantage les Neuf Muses; que ses Philippiques mêmes, en dépit de leur beau style, n'étaient pas un chef-d'œuvre. Un historien qui songe tant à ses phrases a, en général, peu de passion pour la vérité, et cherche bien plus à faire montre de son talent qu'à éclairer et à instruire. Théopompe a pu ne pas démériter d'Isocrate ; mais , à coup sûr , il n'a été qu'un historien suspect , un brillant sophisticateur de faits et de caractères , un faiseur de narrations plutôt qu'un historien.

Éphore, de Cymé, disciple aussi d'Isocrate, et écrivain non moins prétentieux que Théopompe , avait embrassé , dans un seul corps d'ouvrage, toutes les annales de la Grèce, depuis le retour des Héraclides jusqu'au milieu du IVe siècle. L'honnête Plutarque1, après avoir blâmé un écrivain passionné des imputations calomnieuses dont il flétrissait la mémoire de Philistus, ajoute ces paroles, qui prouvent qu'Éphore historien était resté un sophiste , et un sophiste de la

1)ire espèce : « Éphore ne se montre guère plus sage dans es louanges qu'il donne à Philistus ; car , bien qu'il soit le plus habile des écrivains pour colorer de prétextes spécieux les actions même les plus injustes, pour donner à des mœurs dépravées des motifs raisonnables , et pour trouver des discours capables d'en imposer , néanmoins il ne détruira jamais l'idée qu'on a de Philistus , le plus décidé partisan de la tyrannie , l'homme qui a le plus admiré et recherché la pompe , la puissance , les richesses et les alliances avec les tyrans. »

Un grand nombre d'hommes avaient rédigé, dans le ive siècle, des ouvrages du genre historique. Mais ceux dont je viens de parler sont les seuls dont les noms soient parvenus à quelque notoriété littéraire. Presque tous les autres nous sont à peu près complètement inconnus; et beaucoup d'entre eux avaient écrit sans aucun souci de la forme , et uniquement pour préparer des matériaux à l'histoire. Peut-on ap-

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